« Visages humains » – 2015

DSCF1591« Visages humains, vingt-cinq parcours de migrants aujourd’hui en Belgique », le nouveau livre de témoignages de migrants en lutte, proposé par « SOS Migrants » est sorti de presse!

Disponible chez l’éditeur, à la Boutique Maelström – 364 chaussée de Wavre (piétonnier de la Place Jourdan), à la librairie Par Chemins, rue Berthelot 116 à Forest.

170 pages – 10 euros – gratuit pour les sans-papiers.

Editions Le Chant des Rues, 12 rue Locquenghien à 1000 Bruxelles – Tél.: 0486 85 73 81.

Découvrez ici l’introduction.

Le combat pour les droits humains, sociaux, de citoyens, des sans-papiers dans les démocraties occidentales, et partout dans le monde, est le combat politique essentiel d’aujourd’hui, déclare Angela Davis. Comment, en effet, accepter que des millions et des millions d’hommes et de femmes, déracinés, jetés sur les routes périlleuses de l’exil, par la guerre, les conflits ethniques, l’incurie des dirigeants assoiffés de pouvoir et d’argent, la famine, la misère, l’absence totale de perspectives et d’espoir, les dérèglements climatiques, comment accepter que ces hommes et ces femmes soient privés des droits les plus élémentaires dans les pays où ils sont venus demander protection et aide? Sachons-le, l’immense majorité des réfugiés se trouve dans les pays du Sud. C’est le Sud qui accueille le Sud, le plus souvent dans des camps gigantesques où l’hygiène et la simple survie sont un problème crucial. Il ne s’est jamais agi « d’accueillir toute la misère du monde » dans nos pays, dont la Belgique, qui se targue de respecter les droits de l’Homme et qui donne sans cesse des leçons aux autres. On y trouve pourtant des populations condamnées à survivre dans la misère, le dénuement, l’absence de droits.

On évalue chez nous la population de ceux qu’on appelle injustement les « illégaux » à plus de 100.000 personnes. C’est une ville dans la ville, qui vit au rythme de la peur de rencontrer des policiers en rue, de se déplacer dans les trams, les bus, le métro, où les contrôleurs de la STIB se transforment en auxiliaires zélés de l’Office des étrangers, où l’on vit dans des taudis à des prix exorbitants, où l’on travaille au noir pour des « salaires » de 15 euros les 4 heures de prestations pénibles et sans sécurité – quand on est payé, où l’on attend des mois, voire des années le cours d’une procédure compliquée, avec des avocats qui parfois n’expliquent rien, ne sont pas proactifs, demandent de l’argent pour des démarches incertaines, des courriers administratifs incompréhensibles, des décisions injustes prises par des fonctionnaires glacés qui ignorent tout du pays d’origine, qui ont leurs propres critères arbitraires, ethno-centrés… Avec le regard lourd, en biais, de certains bons citoyens du cru, qui vous soupçonnent d’être venus en Belgique pour profiter d’allocations diverses et imaginaires, et se la couler douce… Regard dur, inhumain, insensible au déchirement de fuir son pays, de quitter son enfance, ses habitudes, sa famille, ses amis, d’être jeté dans une réalité étrangère, inconnue, dans un monde froid où l’on vous interroge sur votre vie intime pour mieux vous convaincre de mensonge et de tromperie…

Regard plein d’erreurs et d’illusions, de préjugés, d’idées toutes faites : un sondage récent indique que les Belges estiment le nombre d’immigrés à 29% de la population, alors que le chiffre réel est de 10%. On pourrait allonger la liste des idées fausses qu’on se fait sur les migrants, dont celles qui les criminalisent, partagées par le nouveau secrétaire d’Etat à l’asile et aux migrations, le très droitier Théo Francken, qui confondait (intentionnellement ?) dans une déclaration faite dernièrement, le pourcentage des personnes d’origine étrangère et celui des « illégaux » actuellement en prison. Le même Francken, qui reconnaissait une « plus-value économique » aux migrations chinoise, juive ou indoue, mettait en doute celle des Congolais, des Marocains, des Algériens… Installant une hiérarchie de valeur entre communautés, méthode de pensée qui caractérise toute forme de racisme, et introduisant l’idée que les migrations n’ont de « valeur » qu’économique, niant leurs dimensions sociales, culturelles, humaines.

De tous temps, les hommes ont voyagé pour trouver ailleurs les conditions d’une vie meilleure, voire simplement acceptable. Fait historique, droit fondamental, reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, signée par la Belgique. De ce droit, de ce fait culturel et historique immémorial, on a fait une marchandise, une « plus-value économique », l’objet de trafics et de répressions en tous genres, où politiciens démagogues, flics, fonctionnaires de l’Office des étrangers, passeurs, propriétaires et patrons véreux, se retrouvent autour du plantureux festin des à-côtés de la migration, pendant que les migrants sont réduits à l’état de machines à produire pour presque rien et en silence, pendant que les idées reçues cheminent et nourrissent les politiques égoïstes, purement économistes, des gouvernements européens. « Avec la faible croissance du PIB belge ces dernières années, on voit que sans l’immigration, la Belgique serait en récession. » Voici ce qu’assure le politologue et spécialiste des migrations, François Gemenne, le mercredi 29 octobre 2014, dans une enquête de La Libre Belgique, alors que les effets de l’immigration resteraient négativement perçus par 72 % des Belges, selon un sondage Ipsos de 2011. D’après une étude comparative de l’OCDE reprise par le quotidien, « l’effet fiscal et budgétaire des immigrés en Belgique » avoisinerait les 3.500 euros de moyenne, ce qui représenterait près de 1 % du PIB du pays, « pensions mises à part ». De quoi faire dire que « l’immigration ne coûte pas, elle rapporte ». Et elle ne rapporte pas qu’économiquement, elle est aussi un apport culturel et humain qui a depuis des décennies, voire des siècles, enrichi nos pays. Ceci malgré une situation de discrimination à l’embauche, quand on a un papier qui permet le travail déclaré, qui indique, d’après un rapport récent, que le taux d’emploi des étrangers non-européens en Belgique, est un des plus bas des pays de l’OCDE. Ecole profondément inégalitaire, racisme dans les entreprises… triste écho aux propos tenus régulièrement par des responsables politiques qui parlent de l’ « échec » de l’intégration…

L’Europe a construit depuis plus de trente ans une véritable forteresse, multipliant les obstacles policiers à l’accès à son territoire, poursuivant, à travers son concept inique « d’immigration choisie », le pillage des pays du Sud, de l’Afrique singulièrement, après des siècles d’esclavagisme et de colonialisme vite oubliés. On peut même dire qu’au lendemain des indépendances, les puissances européennes ont répondu à la nouvelle donne de deux façons différentes : d’une part, en fomentant des désordres, des troubles, dans les pays nouvellement indépendants, pour placer à leur tête des dirigeants corrompus acquis aux intérêts internationaux (comme on l’a vu avec l’assassinat de Lumumba, et l’arrivée au pouvoir de Mobutu au Congo Kinshasa)… Cette politique se prolonge jusqu’à aujourd’hui, et le néocolonialisme, la « Françafrique », les intérêts belges, britanniques, américains, déterminent encore la nature des pouvoirs, leur caractère anti-démocratique, inégalitaire, qui assurent à l’Europe, et aux autres grandes puissances économiques, un pouvoir de pillage et de destruction massif en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, entretenant la pauvreté, les dictatures, les conflits ethniques et religieux, le pourrissement des environnements naturels, qui sont justement à l’origine des migrations contemporaines…

Parallèlement à ces politiques néocoloniales qui provoquent les vagues de migrations, l’Europe a donc, depuis la fin des années 70, fermé ses frontières et en a progressivement resserré les verrous. Restrictions à l’accès au territoire et au titre de séjour de plus en plus dures, au fil des années, qui ont abouti à deux phénomènes massifs. 1° Depuis les années 90, une migration clandestine à travers les pays du Maghreb, à travers la mer, accompagné du renforcement des contrôles des routes maritimes, des barrières physiques près des enclaves espagnoles au Maroc, et le financement d’une politique répressive, de refoulements, de rafles, de racisme institutionnel dans les pays du Maghreb… Et la mort annoncée, programmée, de dizaines de milliers de migrants, noyés, au large des côtes espagnoles, italiennes, grecques. 2° L’apparition d’une clandestinité massive sur le territoire européen, où des pans entiers de l’économie sont financés par le travail surexploité, au noir, de dizaines de milliers de migrants. Cette politique purement sécuritaire et cynique ne marche pas, elle ne produit que mort, misère, racisme, injustice et violence d’Etat. C’est le constat fait récemment par le président des Etats-Unis lui-même, qui entend utiliser la fin de son deuxième mandat à « réparer un système cassé », en régularisant entre 3 et 5 millions de clandestins, au grand scandale de la droite républicaine qui y voit une atteinte aux intérêts économiques colossaux qui sont en jeu.

Régularisation… C’est cette perspective qui rassemble aujourd’hui l’ensemble des sans-papiers organisés dans des structures et des collectifs, qui se retrouvent dans une coordination, et des associations, syndicats, organisations qui les soutiennent, réunis au sein d’une plate-forme et d’un front d’action. Régularisation pour les 100.000 femmes, enfants, hommes qui vivent dans la clandestinité aujourd’hui en Belgique, dont on va découvrir quelques visages, quelques pans de vie, au travers des vingt-trois témoignages proposés dans cet ouvrage, à l’initiative de l’association « SOS Migrants », en partenariat avec l’asbl « Interpôle – Le Chant des Rues », le « Kids Parlement », qui rassemble et organise les sans-papiers enfants et adolescents, Bruxelles Laïque, le centre d’accueil « Synergie 14 », les différents collectifs de sans-papiers, dont le « Mouvement des sans-papiers – Collectif Ebola », le collectif « Mobilisation Groupe 2009 », le collectif « Victimes de la régularisation 2009 », qui rassemblent les laissés pour compte de la régularisation de 2009, le collectif « Voix des sans-papiers », le Comité des travailleurs-es migrants-es avec et sans-papiers de la CSC, le collectif des Afghans, qui s’est illustré il y a peu par une mobilisation exemplaire.

Lorsque, en 2008, le mouvement des sans-papiers, avec notamment l’UDEP en figure de proue, a multiplié les occupations d’églises et de lieux divers, avec pour perspective la régularisation, d’aucuns auraient pu traiter ses initiateurs de rêveurs ou de fous. Rien, dans le programme gouvernemental, dans la situation politique, ne permettait d’imaginer qu’une telle revendication rencontrerait le moindre écho. Et pourtant, en 2009, le gouvernement fédéral, sous le coup d’une mobilisation ample et unie, décidait l’organisation d’une vaste opération de régularisation, qui a permis à de nombreux clandestins de trouver une place digne dans notre société, même si beaucoup d’autres ont été laissés sur le bord du chemin, notamment dans le cadre volet de la régularisation par le travail.

Aujourd’hui, avec un gouvernement des droites, un secrétaire d’Etat à l’asile et aux migrations situé à la droite la plus dure, aujourd’hui et depuis plus d’un an, une nouvelle dynamique se fait jour, avec la mobilisation des réfugiés afghans, nous l’avons dit, avec de nouvelles occupations porteuses de mobilisation et de sensibilisation des sans-papiers eux-mêmes, avec la création de la coordination des collectifs de sans-papiers, regroupant l’ensemble des collectifs présents dans cet ouvrage, de la plate-forme de soutien, qui rassemble la Ligue des Droits de l’Homme, les deux grands syndicats, le Ciré, SOS Migrants, d’autres associations, et l’émergence des multiples mobilisations porteuses d’espoir du Front d’action des Migrants, dans lequel se retrouvent la CRER, le MRAX, le tout nouveau Réseau Enseignement sans Frontières, divers collectifs de sans-papiers. Rien n’empêche de reprendre le combat, de recommencer à rêver, rien n’empêche les sans-papiers organisés et leurs soutiens de réclamer une nouvelle opération de régularisation, pour tous les sans-papiers, qui ne laisserait personne cette fois sur le côté. Rien ne nous empêche de rêver d’une Europe différente, ouverte, solidaire, pratiquant des relations économiques et politiques avec le Sud basées sur la justice, l’équité, une véritable coopération. Rien ne nous empêche aujourd’hui de dire que l’Europe actuelle, celle des centres fermés, des barbelés électrifiés, des opérations policières massives, des quartiers ghettos où croupissent les clandestins, n’est pas notre Europe, n’est pas l’Europe des peuples, n’est pas l’Europe dont veulent au premier chef les travailleurs, qui manifestaient à plus de 150.000 dans les rues de Bruxelles, le 6 novembre passé, avec dans leurs rangs les sans-papiers, qui avaient toute leur place. Le projet initial de cet ouvrage collectif, et des nombreux ateliers d’écriture qui en ont permis la réalisation, était de donner la parole aux jeunes migrants, de leur permettre de raconter leur parcours de vie, au pays, avec les raisons du départ et du déchirement, l’arrivée en Belgique, et le parcours du combattant, les conditions de la survie, vécus depuis lors.

Avec le noyau des jeunes témoins, il nous a semblé indispensable, ensuite, d’élargir le propos à d’autres témoins, qui connaissent un véritable parcours du combattant, qui s’organisent, qui luttent pour réclamer leurs droits. C’est ainsi qu’a pris figure ce livre, rassemblant la parole de personnes aussi diverses que Youssef, lycéen venu étudier en Belgique, à 16 ans, que Dieng Thierno Yéro, un des responsables de « Voix des Sans-papiers », qui a laissé sa jeunesse et sa famille au pays, que Pierre, qui a connu un long parcours de lutte au Maroc, comme militant, photographe et vidéaste, que Mamadou, figure de la lutte pour la dignité en Grèce, où il a été la cible des néonazis d’Aube Dorée, que Saïdou, jeune écrivain, peintre, plein de talent, que Fanta, femme migrante ayant connu les horreurs de la dictature, le viol, l’exil sans ses enfants… Vingt-trois histoires singulières, vingt-trois visages humains, à opposer à la logique glaciale des « plus-values », des statistiques, des quotas, de la peur fantasmatique entretenue par d’aucuns. Vingt-trois visages empreints de dignité, de volonté de se battre, de résister contre l’injustice, d’être déjà ces citoyens pleins et entiers dont on leur refuse le titre. Vingt-trois visages humains à opposer à la déshumanisation dont sont victimes les migrants, dans les discours politiques et médiatiques. Saluons ici le courage extraordinaire de ces adolescents, de ces femmes, de ces hommes, qui affrontent le désespoir, l’angoisse, la faim, la précarité extrême, et qui trouvent encore la force de venir raconter, avec le sourire, et le souci de toucher les autres, des vies pleines de blessures, de mort, de chaos, mais aussi de détermination et d’espoir.

Si nous avons voulu réaliser cet ouvrage, c’est pour deux raisons. Parler aux sans-papiers, isolés, résignés, qui vivent dans la débrouille et la solitude, pour les convaincre qu’ils ont des droits, et que dans l’histoire humaine, aucun droit n’a jamais été donné, mais toujours arraché de haute lutte. Pour leur montrer qu’ils ont des exemples, des camarades, des amis. Parler aux citoyens belges, dont la tête est farcie d’idées préconçues, de méfiances, de peurs, alors que seule la découverte de l’autre, la rencontre, l’écoute, peuvent surmonter les préjugés, les gouffres qui séparent des gens vivant dans les mêmes villes, dans les mêmes quartiers, les mêmes rues. Nous espérons ainsi contribuer à l’effort d’explication, de conviction, de mobilisation que nous appelons de nos vœux, pour une Belgique, pour une Europe solidaires et ouvertes. Le visage de nos villes s’est trouvé profondément transformé par les migrations successives, apportant des touches culturelles, humaines, diverses et colorées, qui leur donnent cette dimension de grandes cités modernes qu’on leur connait aujourd’hui. A chaque vague migratoire, des phénomènes de rejet, de peur, de préjugés, ont marqué l’histoire. Et chaque fois, les migrants ont fini par trouver leur place, la vie humaine et digne qu’ils cherchaient, non sans douleur, sans erreurs, sans errements, sans un gâchis humain effroyable. L’Europe est un vieux continent, vieux par ses traditions sociales et politiques, conquises dans la fureur et le sang, vieux aussi par sa population. Elle a besoin de jeunesse, elle a plus que jamais besoin d’immigration. Elle a surtout besoin d’apprendre à vivre autrement, dans un monde déchiré par les intérêts économiques égoïstes, menacé par les changements climatiques irréversibles, par les guerres, par les appétits inavouables. C’est ce que nous pouvons apprendre de ces enfants, de ces femmes, de ces hommes qui viennent chez nous chercher la sécurité et une vie plus humaine, à travers les dangers mortels, les obstacles, les angoisses, mais toujours portés par l’espoir. Ecoutons-les. Rencontrons-les. Apprenons à les connaître et à nous découvrir nous-mêmes plus humains.

Bruxelles, décembre 2014, « SOS Migrants » asbl, « Interpôle » asbl. Avec le soutien du CEPAG et de la Centrale générale des Métallos de la FGTB.

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