Aristide

Aristide, Côte d’Ivoire, âge.
A seize ans, je suis devenu un enfant des rues.

 

Je suis originaire de la Côte d’Ivoire, un pays situé à l’ouest de l’Afrique, précisément d’Amelekia,, un village agnie, dans le département d’Abengourzou. J’ai passé mon enfance dans ce village calme où tout le monde se connaissait. La plupart des habitants étaient agriculteurs, comme ma grand-mère et moi. Les soirs, les grands-pères, entourés de jeunes, étaient toujours prêts à raconter des histoires autour d’un grand feu. Les femmes de leur côté, causaient en se tressant les cheveux et en faisant des nattes. Ma grand-mère, une femme âgée mais très forte et courageuse, toute petite et toute seule, elle m’a élevé jusqu’à l’âge de onze ans. Elle possédait des petits champs de légumes et de fruits, igname et banane, dans lesquels nous revenions chaque matin travailler. Je n’ai jamais connu ma mère, pour une raison que j’ai compris avec le temps, mon père étant en ville pour chercher du travail, comme grand-mère l’a dit. Bref, je n’ai connu aucun de mes parents jusqu’à l’âge de onze ans. Un soir, mon père est arrivé au village avec la nouvelle que j’allais vivre avec lui et grand-mère en ville, et qu’il avait trouvé un bon travail et une maison où nous pourrions tous vivre. Ma grand-mère ne voulait pas venir avec nous vivre en ville, de toute façon pas maintenant, car elle ne voulait pas abandonner les champs et le village où elle avait vécu toute sa vie. Elle avait encore trop peur de la ville, comme disait mon père pour rire. Je devais être content d’aller vivre en ville, j’étais content, mais d’un autre côté, j’étais triste, j’allais quitter mes amis, mon village et ma grand-mère… Assis dans la voiture avec mon père, j’avais les larmes aux yeux, je regardais un peu tout pour la dernière fois, et je ne me rappelle pas avoir dit beaucoup de mots ce jour-là. Nous sommes arrivés à Daoukro, la ville natale du président à l’époque. C’était une ville avec plusieurs quartiers, multiculturelle, c’est là où j’ai vu des blancs, des voitures de luxe et des grands bâtiments pour la première fois, pendant la visite, avec mon père. A Daoukro, mon père m’a inscrit à l’école. J’étais un des plus grands de ma classe, car j’avais onze ans et la majorité des autres huit ans. Quelques mois plus tard, mon père a fait venir une jeune fille, après l’arrivée de ma grand-mère. Car cette dernière était toute vieille, souvent malade et avait finalement accepté de quitter ses petits champs. Ensemble nous vivions dans une maison que mon père louait à son patron, Mr Sylla. Mr Sylla était un homme d’affaires. Il avait des magasins, des cars, des grandes plantations, bref, il était riche. Mon père travaillait pour lui en tant que chauffeur personnel. Tout était bien, j’étais heureux, jusqu’au jour où, à mon retour de l’école, ma grand-mère était morte. J’avais treize ans, son enterrement se fit au village… A la maison tout allait bien, j’étais entre-temps en CM 1 (CM 1 : cinquième primaire), et un jour, mon père m’a annoncé qu’il partait en voyage pour quelques jours avec son patron. J’étais seul à la maison avec Amoin, la jeune fille qui vivait avec nous depuis quelques années déjà. Elle avait vingt-deux ans, elle venait du village, mais elle n’était pas la femme de mon père. Elle était devenue pour moi une grande sœur. Nous sommes restés trois jours, mon père n’était pas encore rentré. C’était le 11 mai 2004, la femme de Mr Sylla est venue, accompagnée de son fils, nous annoncer que mon père avait eu un accident sur le chemin de retour, et qu’il était mort, Mr Sylla aussi… Dans la chambre de mon père, j’ai trouvé un coffre avec des objets en or et de l’argent, que j’ai remis à Amoin. Le soir, Amoin m’a dit qu’elle allait au village et qu’elle reviendrait. Elle n’est plus revenue. Avant son départ, elle m’a laissé trois objets en or et une somme d’argent. Quelques jours après, le fils aîné de Mr Sylla et Madame Sylla sont venus me mettre dehors. Ils ont aussi réclamé les objets de valeur que mon père était supposé garder pour Mr Sylla. Ils les ont cherchés, ils n’ont rien trouvé. Ils ont demandé Amoin, je leur ai dit qu’elle n’était pas là. Ils m’ont laissé prendre tout ce que je pouvais prendre et ils m’ont arraché la clef.

 

Ne sachant où aller, je me suis rendu chez mon ami, Anicet, un garçon de mon âge avec qui j’avais fait connaissance lors de mes premiers jours à Daoukro. J’ai passé cette nuit-là chez lui, et le matin il a expliqué le problème à son père, et il a demandé si je pouvais vivre avec eux. Son père a refusé sur place, car il était sans travail et il m’a dit qu’il ne pouvait vraiment pas s’occuper de moi. Avant que je m’en aille, j’ai confié l’argent et les objets en or que j’avais à Anicet en lui disant que j’allais en ville. En juin 2004, à seize ans, je suis devenu enfant de rue.

 

« Gros bras » et compagnie

 

J’ai cherché, demandé à toutes mes connaissances et à celles de mon père, pour rester avec eux, mais je n’ai rien trouvé. N’ayant aucun membre de la famille à Daoukro et au village non plus, j’ai décidé de rester dans la ville pour me débrouiller, et de toute façon c’était mieux que retourner au village. Etant dans la rue, j’ai rencontré trois jeunes hommes qui n’avaient aussi nul part où aller et qui vivaient depuis un bon moment dans la rue. L’un d’entre eux était Kam’zo. Avec lui je suis devenu pote, et on faisait tout ensemble. Ma première nuit dans la rue, je me la rappelle encore très bien. Kam’zo et les autres m’ont montré et expliqué comment se déroulait la vie dans la rue et ce qu’ils faisaient pour survivre. Ce soir-là, nous nous sommes baladés dans la ville et nous avons passé la nuit dans une maison inachevée, dans le quartier Djoulakro. Le lendemain, avec Kam’zo, je suis allé acheter des outils pour faire du cirage. Daoukro étant une petite ville, pleine de fonctionnaires et de touristes, je pouvais me faire un peu d’argent avec le cirage. Au début, mon ami Anicet venait me trouver et il me donnait de quoi manger avec ce qu’il avait réservé de chez eux. Malgré mes conditions de vie et la galère, nous sommes restés amis jusqu’à mon départ de Daoukro. Je lui avais aussi confié les objets en or que mon père m’avait laissés, et de l’argent. Je lui avais remis mes petites économies, car dans la rue ce n’était pas prudent. La vie dans la rue m’a fait beaucoup de peine et m’a en même temps beaucoup appris. Les matins, Kam’zo et moi nous allions au marché, à la gare, pour chercher des clients afin de gagner un peu d’argent avec le cirage. Des fois, on allait dans les champs de bananes ou d’ignames pour travailler. Les soirs, on revenait en ville et on passait un peu dans les restaurants pour faire des vaisselles afin d’avoir à manger. Nous nous sommes fait rafler à plusieurs reprises par les commandos, parce que chez nous, à une certaine heure, les enfants ne doivent plus être dans la rue. Lorsqu’ils nous attrapaient, ils nous amenaient dans leur camp militaire, un peu en dehors de Daoukro. Là-bas, ils nous battaient, nous prenaient tout ce qu’on avait sur nous comme argent, nos bijoux et nos armes. Ils nous faisaient travailler, ensuite ils nous enfermaient, des fois des jours, le temps que les parents viennent et payent pour la liberté de leurs enfants. Les jeunes comme moi, qui n’avaient personne pour venir les faire sortir, ils nous enfermaient pendant des jours et ils nous utilisaient… Ils finissaient par nous relâcher.

 

Kam’zo et moi, un jour, on a fait connaissance d’un monsieur surnommé par sa compagnie « Gros Bras », c’était un dealer. Il nous a emmenés chez lui, et là-bas on pouvait passer la nuit. Il nous faisait travailler, et grâce à lui nous savions où dormir et nous avions des fois quelque chose à manger. Entre-temps, dans la rue c’était toujours la loi du plus fort, les jeunes plus âgés nous battaient, et moi, à part eux et les commandos, j’avais en plus la famille de Mr Sylla qui me menaçait à cause des objets en or que j’avais gardés après la mort de mon père. Ils les réclamaient, et à chaque fois que je croisais les enfants de Mr Sylla, ils me poursuivaient, ils me battaient et ils me prenaient tout ce que j’avais. Une nuit, pendant qu’on traînait au marché, nous avons été surpris par un groupe de rebelles. Ils nous ont poursuivi et heureusement, moi, j’ai pu m’enfuir. C’est la dernière fois que j’ai vu mon ami Kam’zo. Je m’étais caché dans la brousse, dans un lieu où on allait souvent pour se reposer, où même dormir. On se baignait là-bas, c’était tout près d’un lac. J’ai attendu toute la nuit, mais Kam’zo n’est jamais venu. Pourtant, on s’était promis que si un jour on se perdait, c’était là-bas qu’on se retrouverait. Je me suis dit qu’il faisait désormais partie des rebelles, car une fois qu’ils te prennent, ils ne te relâchent jamais. J’avais peur, j’étais triste. Le lendemain, je suis reparti en ville chez « Gros Bras ». Là-bas, je me suis calmé et, ce jour-là, j’ai pensé à mon père, à ma grand-mère et à Kam’zo, tous mes proches qui avaient disparus. Je me souviens aussi que c’est dés ce jour que j’ai commencé à faire des conneries avec les jeunes de « Gros Bras »…

 

J’ai vécu comme ça jusqu’au jour où, tout désespéré, j’étais assis sur un banc à l’église et que tout d’un coup un monsieur a mis sa main sur mon épaule. C’était Mr Abdoulaye, un vieil ami de mon père qui était chauffeur de car et qui me connaissait. Il venait souvent chez nous lorsqu’il habitait Daoukro. Depuis deux ans, il ne vivait plus à Daoukro, mais il était au courant pour mon père. On a discuté pendant longtemps et ce même jour il m’a amené à la Comoé, un campement situé à quelques kilomètres de Daoukro, chez une de ses connaissances. D’abord je lui ai dit de me faire quitter Daoukro, car c’était de plus en plus dangereux, ce n’était plus sûr pour moi. Nous sommes passés chez mon ami Anicet, et je lui ai dit de me remettre l’argent et les objets en or que je lui avais confiés. On s’est dit au revoir et je m’en suis allé avec tonton Abdoulaye. Tonton Abdoulaye, comme je l’appelais, il était grand, un peu gros et c’était un homme dans la trentaine. Je lui ai expliqué comment je vivais depuis plus d’un an, et après je lui ai remis les objets de valeur que j’avais, et tout l’argent, en lui disant qu’il devait me faire partir loin et trouver un lieu où je pouvais vivre. Il m’a calmé, il m’a mis en confiance en disant qu’il avait promis à mon père de prendre soin de moi si jamais quelque chose m’arrivait. Arrivé à la Comoé, il m’a dit qu’il devait partir, que je pouvais rester sans crainte et qu’il reviendrait me chercher. Des semaines et des semaines passaient et je n’avais aucune nouvelle de tonton Abdoulaye. Des mois. Entre-temps j’étais avec une famille, chez Mr Etienne, qui était pêcheur et agriculteur. Il me faisait travailler dans ses champs. Jusqu’au jour où tonton Abdoulaye est revenu et qu’il a dit qu’il avait trouvé une solution. Il m’a expliqué qu’il avait trouvé un moyen de quitter le pays, vu les conditions politiques et mes conditions de vie. Il m’a emmené avec lui à Abidjan.

 

A Abidjan, tonton Abdoulaye m’a confié à une femme. Cette dernière s’est ensuite occupée de moi et de mon voyage. Elle m’avait interdit de sortir, car dehors, il y avait la guerre et je pouvais me faire arrêter. Elle m’avait expliqué qu’on allait voyager et qu’elle m’amènerait en Europe. Trois jours plus tard, nous nous sommes rendus à l’aéroport. La tenue qu’elle portait était la même que celle de ceux qui y travaillaient, et j’ai compris qu’elle travaillait là-bas. Avec elle, j’ai traversé, et ensuite elle m’a fait attendre. Quelque temps après, elle est revenue avec une autre femme, avec qui je suis entré dans l’avion. Je n’avais rien comme papiers avec moi, ce qui m’inquiétait. Mais une fois dans l’avion, la femme à mes côtés m’a assuré que le voyage allait très bien se passer. Assis, je regardais autour de moi et je ne croyais toujours pas ce qui m’arrivait. Le vol c’est bien passé, à part la peur que j’ai eue à l’atterrissage. Une fois arrivé, la femme m’a demandé de la suivre de près. Elle avait avec elle quelques papiers dans la main qu’elle a dû montrer deux fois. A la sortie, elle m’a dit de l’attendre. J’ai attendu pendant des heures. J’avais peur, je voyais des blancs un peu partout, presque pas de blacks, et à un moment, je ne savais que faire. J’ai demandé à des passants où on était, et ils m’ont dit qu’on était à Amsterdam. Je me retrouvais tout seul, loin de chez moi, et en plus je ne comprenais pas la langue et j’étais embrouillé. J’ai encore attendu, mais je n’ai plus jamais revu cette femme. Coincé dans mon coin, j’ai vu deux blacks et je me suis précipité vers eux. Dieu merci, ces jeunes parlaient français, et je leur ai demandé de l’aide, après avoir expliqué ce qui m’était arrivé. Ils ont tout de suite compris et ils m’ont amené avec eux. On est allé chez Oman, qui est originaire de la Sierra Leone, et il vivait là depuis cinq ans. Il lui était aussi arrivé la même chose: à son arrivée, il a été abandonné. Il m’a donné des vêtements chauds et il m’a dit que je pouvais rester chez lui le temps que je voulais, mais que je devais finir par me rendre à la police et faire une demande d’asile pour pouvoir rester dans ce pays. Car si jamais la police me prenait, je risquais d’être rapatrié. Il m’a expliqué la procédure d’asile et comment les choses se déroulaient. Je ne voulais pas rester dans ce pays, car je trouvais ce monde bizarre, surtout la langue. J’ai demandé si je ne pouvais pas aller dans un autre lieu où l’on pouvait me comprendre, où on parlait français. Il m’a dit que si je voulais vraiment partir, je pouvais aller en Belgique, c’était le pays le plus proche où on parlait français. Sans hésiter, j’ai dit oui, que je voulais me rendre en Belgique. Je suis resté deux nuits avec lui, et le jour d’après, il m’a conduit à la gare et il a acheté un ticket de train pour moi vers Bruxelles. Je suis arrivé le 4 décembre à 16 heures, environ, en Belgique. Je suis descendu du train à la Gare Centrale. J’ai demandé à quelques personnes où est-ce que je pouvais me rendre pour demander l’asile. Certains m’ont répondu que ce n’était plus possible ce jour-là, et que je devais attendre le lendemain matin et me rendre à l’Office des Etrangers. J’ai traîné un peu dans les environs de la Gare Centrale. J’avais froid, faim, peur d’être arrêté. Assis, tremblant de froid, je me suis dit que je devais trouver une solution, en tout cas trouver un lieu où passer la nuit, et pas dans ce froid qui me tuait. J’ai commencé à demander à tout ce qui passait s’il pouvait m’aider. Un homme l’a fait. Il m’a amené avec lui dans le métro et il m’a conduit au Petit Château. Là-bas, il m’a laissé devant, à l’entrée, et m’a dit de leur dire que je voulais demander l’asile. Je suis rentré, je l’ai fait et le monsieur à l’accueil m’a tout de suite demandé mon âge et mon nom, et ensuite il a téléphoné. Il m’a dit de patienter, et quelques minutes plus tard, il est venu vers moi avec un papier dans la main, c’était un plan du trajet que je devais faire. Il m’a donné un ticket de bus et m’a expliqué que je devais me rendre à l’hôpital militaire en bus, et là-bas on allait prendre soin de moi. Je me suis ensuite rendu au quai comme il me l’avait expliqué, et j’ai pris le bus 47 comme il me l’avait dit. J’ai demandé au chauffeur de me faire signe lorsque nous arriverions à l’hôpital militaire, car moi je ne connaissais pas. Le trajet a duré une vingtaine de minutes, et le chauffeur m’a indiqué le lieu. Je voyais des bâtiments, un parking et beaucoup de voitures militaires. Je suis rentré dans un de ces bâtiments, et c’était une femme en uniforme militaire qui était assise à l’accueil. Mon cœur a commencé à battre plus fort, j’ai cru qu’on allait m’enfermer ou me rapatrier. Je lui ai expliqué, et elle m’a dit que c’était dans un autre bâtiment, à côté, que je devais me rendre. J’ai tourné autour de ces bâtiments, mais je ne trouvais pas l’entrée. Quelques minutes plus tard, j’ai vu quelqu’un en uniforme militaire venir vers moi, et j’ai eu tellement peur que j’ai voulu m’enfuir. C’était la femme de l’accueil. Elle m’a conduit où je devais être.

 

Je ne savais pas ce qui allait se passer, mais j’étais content d’être arrivé dans un lieu où je pouvais passer la nuit. C’était à NOH, un centre d’accueil pour les mineurs non accompagnés, situé à Vilvoorde. J’ai été accueilli par deux jeunes femmes qui y travaillaient. Elles m’ont posé quelques questions en remplissant quelques papiers. Ensuite, elles m’ont expliqué ce qui allait se passer, et elles m’ont fait visiter la résidence. J’ai reçu du matériel comme des draps pour le lit, une brosse à dents, une serviette et quelques vêtements. Elles m’ont ensuite conduit dans la chambre où je devais dormir, et m’ont expliqué les règles du centre. Elles m’ont laissé seul, j’ai fait mon lit et je me suis allongé. J’ai entendu la porte de la chambre s’ouvrir, c’était un jeune de mon âge, qui logeait dans la chambre. On a fait connaissance. Il s’appelait Daté, un Togolais, et lui il était arrivé il y avait trois semaines. Il m’a expliqué ce qui allait se passer et là, j’ai mieux compris. A 21 heures c’est l’heure du dernier repas. Nous nous sommes rendus au réfectoire, et j’ai rencontré les autres jeunes qui y vivaient. J’ai reçu un repas chaud, c’étaient des pâtes, de la viande, un yaourt, et je pouvais me resservir de tartines. Pendant que nous mangions, quelques jeunes m’ont demandé d’où je venais, et un jeune, Franck, qui était aussi ivoirien, est venu s’asseoir en face de moi, et on a bien causé. Après le repas, nous sommes allés discuter avec un peu tout le monde. Je me sentais mieux, parmi tous ces jeunes qui étaient arrivés depuis pas très longtemps, et on se comprenait, on se soutenait, et il y avait une bonne ambiance pour ma première nuit. Nous avons regardé un film ce soir-là, mais je n’ai rien retenu du film, j’avais l’esprit ailleurs. Le lendemain, j’ai fait la connaissance d’une femme qui se présentait comme mon assistante. Après, nous nous sommes mis à table et nous avons causé un peu de tout, mais surtout de ma procédure. Elle m’a expliqué que la demande d’asile comprenait trois interviews. La première était à 95% négative, et ensuite, si la deuxième était négative, on pouvait faire un recours pour une troisième interview. Elle m’a expliqué que j’irais accompagné d’un éducateur à l’Office des Etrangers, pour faire une demande d’asile. Entre-temps, je commençais à connaître quelques jeunes et on s’amusait bien ensemble, grâce aux activités qui étaient proposées, et on apprenait à connaître la Belgique et son histoire, grâce aux cours qu’on avait chaque matin.

 

Ils vous considèrent à priori comme un menteur

 

Le 9 décembre 2005, tôt le matin, accompagné du chauffeur de NOH, je suis allé avec deux autres jeunes à l’Office des Etrangers. Nous y étions à 7h45. Il y avait une foule de monde, des Africains, des Asiatiques, des Européens de l’Est, et ils étaient tous en ligne, attendant l’ouverture de l’Office. A l’Office, une grosse femme nous a pris de côté, nous les mineurs de NOH. On a dû remplir des formulaires avec nos noms, le nom de nos parents et encore d’autres questions. Après avoir fait ça, elle nous a demandé d’attendre. Nous avons patienté pendant des heures, et chacun était appelé à son tour pour prendre les empreintes, et après ça, on devait encore patienter. Après je me suis fait appeler pour une radio. Après, la même femme qui nous avait pris de côté m’a demandé de patienter, qu’on viendrait me chercher. Elle m’a remis un papier, l’annexe, ma carte d’identité soi-disant. Elle m’a expliqué à quoi servait ce papier, et elle m’a dit aussi que ma première interview était le 18 janvier, juste après mon anniversaire, et que je ne serai plus mineur. Arrivé à NOH, j’ai encore parlé avec mon assistante, celle-ci m’a expliqué que, parce que j’allais bientôt avoir 18 ans, je n’avais pas droit à un tuteur et que l’interview a été mise exprès après mon anniversaire. A NOH, tout allait bien, je m’étais fait des amis et tous ensemble nous avions fêté Noël et les fêtes de fin d’année. Tous les jours, il y avait des nouveaux jeunes qui arrivaient, et il y avait aussi des jeunes qui étaient transférés vers d’autres centres. Le 11 janvier 2006, avec cinq autres jeunes, nous avons quitté NOH. Nous avons été transférés vers un centre de réfugiés, c’était à Florennes. Après un long voyage, nous y étions. Le centre de Florennes était très différent de celui de Vilvoorde, pas seulement parce que c’était plus grand. C’était à la fois un centre pour mineurs et pour majeurs. Il était situé un peu en dehors du village, et c’était un ancien camp militaire. Nous avons tous été au centre des mineurs, alors que moi j’allais avoir dix-huit ans dans quatre jours. Nous avons été bien accueillis. Les éducateurs nous ont fait visiter le centre, ensuite ils nous ont installés dans des chambres de transit, et nous quatre sommes restés ensemble. J’ai moins aimé le centre, parce que mes premiers moments en Belgique, à Vilvoorde, j’avais beaucoup aimé. Quelques jours après, nous avons été inscrits à l’école, ce qui me faisait vraiment plaisir, car j’ai toujours voulu étudier. Le début dans ce centre, c’était la catastrophe, je ne comprenais rien, tout était bizarre, mais les potes étaient toujours là pour parler de nos problèmes, un peu pour se confesser.

 

Quelques jours après, j’avais ma première interview. Je me suis levé très tôt le matin car je devais être à l’Office à 8h30. Ce jour-là, je n’avais pas la tête tranquille. Je me demandais ce qu’ils allaient me poser comme questions, et ce qui allait se passer. A l’Office, j’ai attendu de 8h30 à 15h30. C’est à cette heure que mon nom fût crié. Un monsieur m’a amené avec lui. Il m’a demandé si j’avais quelque chose à dire, j’ai dit non, et il m’a demandé de lui raconter mon histoire. J’étais occupé à raconter, et d’un coup, il m’a dit qu’il ne me croyait pas. A partir de ce moment, j’étais sûr d’avoir un négatif, et on a continué l’interview. Il me posait des questions par rapport à mon histoire. L’interview a duré un peu plus d’une heure. Comme je l’attendais, j’ai eu un négatif. Dans le rapport, il était écrit que les problèmes que j’avais n’étaient pas dans la Convention de Genève pour les demandeurs d’asile. J’étais désespéré et je me suis dit que je ne pouvais pas rester en Belgique. Que tôt ou tard j’allais être rapatrié en Côte d’Ivoire. J’avais le soutien de mes amis et de l’assistante sociale, qui m’a rassuré, en disant que les premiers interviews étaient pour la plupart négatifs. J’allais entre-temps toujours à l’école, et ça allait bien, j’avais quitté les classes passerelles et j’étais en quatrième professionnelle, option services sociaux. Quelques mois plus tard, je fus appelé pour une deuxième interview. Cette fois-ci, j’étais accompagné par mon avocat. L’interview s’est plutôt bien passée, j’ai raconté mon histoire et j’ai répondu aux questions posées. A la fin, mon avocat a ajouté quelques mots pour me défendre, et j’avais un bon sentiment après l’interview. Trois semaines plus tard, j’ai eu la réponse. C’était négatif. Mon avocat a fait un recours, et jusqu’à aujourd’hui j’attends la troisième interview.

 

Depuis ma deuxième interview, je me suis retrouvé dans une période où je ne croyais plus en rien, je n’avais plus envie de vivre, pour être honnête, et je m’énervais à l’idée que je ne pouvais pas avoir de papiers parce que ce que j’ai vécu n’était pas dans la Convention de Genève. Je suis toujours à Florennes, dans le centre des mineurs, et je vais toujours à l’école. Cette année, j’ai changé d’option, je fais le tourisme. Les jours passent et passent, et rien n’est sûr. A part l’école, je fais tout pour m’intégrer en cherchant à rencontrer des Belges, et il y a des activités qui me préoccupent comme l’écriture et la musique.

 

Depuis un an, un an de ma vie en Belgique, je suis appelé réfugié. Je vis dans un centre de réfugiés. Je suis content d’avoir un toit au-dessus de ma tête, je suis inscrit à l’école et j’ai à manger tous les jours. Je suis très content d’être en Belgique et je veux y vivre. Mais vu que je n’ai pas les papiers, je vis toujours dans le centre avec l’idée que je pourrais à chaque moment être mis à la porte où rapatrié. Je veux une chance pour réussir ma vie. Les Belges ont eu un autre regard sur moi. Pour eux, je suis ici pour envahir leur pays, pour bouffer leur argent. J’ai juste fait ce que n’importe qui aurait fait, chercher une vie meilleure. Je suis arrivé avec un bagage que je veux oublier ou, de toute façon, apprendre à vivre avec. Je veux être accepté comme je suis, et en tant que réfugié, c’est déjà assez difficile. Donc, donnez-nous une chance. Une chance de m’intégrer. Vous nous éloignez de votre société. Une chance. Pour vivre.
Bruxelles, 28.12.2006

Pour marque-pages : Permaliens.

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