Extraits de « Visages Humains » (1) – Mamadou Bah: « Seule la lutte paie ! »

Je suis né le 26 décembre 1973, à Timbi-Madina, en Guinée. J’ai deux frères et deux sœurs. Mon père est un grand commerçant guinéen, importateur d’articles sanitaires, lavabos, carrelages, douches, etc… J’ai eu une enfance très facile. J’ai commencé à avoir des soucis avec mes études. Ce fut la première divergence de vue avec mon père. Tout s’était bien passé jusqu’au BAC. À ce moment, mon père m’a dit : tu dois arrêter les études pour venir travailler avec moi dans l’entreprise familiale. Il avait fait la même chose avec mes frères. Moi, je voulais continuer mes études. De la part de mon père, c’était une manière de garder le contrôle sur moi. Mon père est imam, d’un islam radical. Il me disait : si tu continues tes études, tu vas oublier l’islam, tu vas embrasser la culture des Occidentaux, tu vas te mettre à boire, etc… Au début, j’ai refusé. Je n’étais pas d’accord. Alors il m’a menacé de me couper les vivres. Je n’avais pas le choix : j’ai accepté. J’ai travaillé avec lui pendant 6 longues années, à la centrale de Conakry. Il avait des dépôts partout en Guinée. Mais quand j’ai vu avec quels salaires ses employés étaient payés, je me suis dit : ils ne peuvent pas vivre avec ça, ils ont une famille, des enfants… J’ai interpellé mon père. Je voyais cette situation comme une exploitation insupportable. J’ai parlé avec les travailleurs. Cela n’allait pas, avec des misérables salaires, pour pouvoir vivre. J’étais scandalisé. J’ai mis la pression sur mon père. Mon père a très mal réagit : il a dit à ma mère que j’étais un enfant maudit. Jamais ses travailleurs ne s’étaient plaints. Cela a été un très grand problème avec mon père. Je ne pouvais plus travailler dans une entreprise d’exploitation. Ce que j’ai fait : j’ai économisé un peu d’argent. Et puis j’ai été discuter avec les travailleurs. Mon père m’a renié. Il a payé des gens pour me faire du mal. Ma mère, mes frères et sœurs ne m’ont pas soutenu. Ils ont choisi l’argent contre la dignité. Je me suis retrouvé seul et menacé. Un jour, quelqu’un m’a prévenu que mon père préparait quelque chose contre moi, que je devais partir, vite quitter la Guinée. Comme je l’ai dit, j’avais économisé un peu d’argent. Je suis allé en Turquie. Je suis resté quelques mois. Ce pays ne me convenait pas, trop d’islam, etc…

J’ai décidé d’aller clandestinement en Grèce. Le pays me plaisait. Je voulais en faire mon deuxième pays. Mais je ne connaissais personne. Je suis arrivé en janvier 2006. J’ai vécu dehors, dans le froid, pendant 10 jours. Je dormais dans les parcs, j’errais dans les rues, par le froid et le gel. Enfin, j’ai été recueilli par un Guinéen qui m’a logé et nourri pendant un mois. Après cela, j’ai fait la connaissance d’une association guinéenne, l’URGG (Union des Ressortissants guinéens de Grèce). Vu mes idées et mes goûts pour la lutte, je suis rapidement devenu secrétaire de l’association, en 2007. On a commencé à lutter. Il y avait beaucoup de racisme « de couleur ». J’organisais des réunions avec différentes organisations africaines. J’ai constaté que même les « légaux » travaillaient au noir. Je me suis demandé pourquoi. J’ai organisé un week-end de réflexion sur ce problème. Il n’y a pas de liens historiques, par exemple coloniaux, entre l’Afrique et la Grèce. Les Grecs ne savent rien de l’Afrique. Ils ne connaissent pas les Africains. Certains les prennent pour des animaux. Il fallait faire connaissance, organiser des repas, des rencontres, des séances de cinéma, avec les syndicats, les associations, les citoyens grecs, pour leur faire mieux connaître l’Afrique. Les associations africaines ont approuvé l’idée. Elles se sont unies au sein de l’Union africaine de Grèce. Cela a été un grand travail, mais c’était un pas formidable en avant. J’ai lancé, avec l’Union africaine de Grèce, trois années de championnats de football, la Coupe d’Afrique de Grèce, en 2008, 2009 et 2010. Cela a été un très grand succès. La première année, la finale a été parrainée par l’ambassadeur du Venezuela. Nous participions aussi au Festival antiraciste de Grèce, avec les associations antifascistes grecques. On y était très actifs, c’était les trois derniers jours de juillet, chaque année. Alors, je me suis souvenu de mes premiers jours en Grèce. J’ai proposé à l’Union africaine de lancer la campagne : « Plus jamais un Africain ne passera une nuit dans un jardin public ». Cette campagne a connu un grand succès. Grâce au soutien des associations, des syndicats, des ONG sensibilisés, on a ouvert des appartements de transit, pour accueillir dignement ceux qui arrivaient en Grèce sans rien connaître. On les logeait et on les nourrissait pendant un mois. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà de quoi se retourner. J’ai été interpellé ensuite par Sonia Mitralias, présidente de la Marche mondiale des Femmes en Grèce. Elle était aussi responsable du Festival antiraciste de Grèce. Elle m’a dit qu’il y avait des enfants de la deuxième génération d’immigrants qui n’étaient pas reconnus, qui ne bénéficiaient pas des soins de santé, de la scolarité, etc… Ensemble, on a lancé une campagne « Non au racisme dès le berceau ! ». Trois années d’âpres combats, sans arrêter. A l’approche des élections de 2010, le PASOK (parti socialiste grec) nous a promis son soutien. Le PASOK est arrivé au gouvernement et il a fait passer une loi, la loi « Ragoussi 3838 », qui donnait la naturalisation aux enfants de la deuxième génération, nés en Grèce. C’était pour nous une très grande victoire. Mais elle a été de courte durée. En effet, le gouvernement est tombé. Il y a eu des élections anticipées deux ans plus tard, avec le retour de la droite. Avec les pressions de l’extrême-droite, qui grimpait dans l’opinion, la loi a été jugée inconstitutionnelle et retirée. Mais on n’a pas pu retirer la nationalité aux enfants qui l’avaient obtenue pendant deux ans.

A partir de 2010, la lutte est devenue très difficile. L’extrême-droite grignotait du terrain, elle s’organisait, elle était très agressive. Tout ce que nous organisions était systématiquement attaqué et saccagé par les hommes de main, les voyous d’Aube Dorée (le parti d’extrême-droite grec). La dernière finale de foot que nous avons organisée était menacée. Nous avons demandé la protection de la police. Ils ont dit : pas un policier pour les Africains. On a quand même organisé la finale. Ils sont venus avec des motos, des scooters, des bâtons, des battes de base-ball. Il y a eu beaucoup de blessés. Dans l’indifférence de la police. On ne pouvait plus rien faire. Tout était saboté, attaqué, violemment agressé. Pour ma part, je ne pouvais pas me résigner, abandonner la lutte. Les camarades des associations africaines avaient peur. On n’était pas protégés.

Je me suis alors investi dans les associations antifascistes grecques, dans le réseau de soutien aux migrants en Grèce. Je voulais dénoncer ce qui se passait dans le pays, grâce aux médias, y compris internationaux. Les migrants étaient systématiquement agressés, dans les quartiers, sur les marchés, en rue, dans les maisons. Il y a eu beaucoup de blessés, et des morts. Aube Dorée ne se cachait plus. Et les autorités, le gouvernement de droite, la police, laissaient faire. Lors de chaque manifestation, je prenais la parole. J’ai commencé à être un peu trop visible pour les fascistes. J’ai échappé à deux attentats, à ce moment-là. La première fois, ils m’ont laissé pour mort. C’était le 21 mai 2013. A cette époque-là, je travaillais la nuit. Je rentrais chez moi, j’attendais à l’arrêt du bus. Ils m’ont trouvé. Ils étaient 6, sur trois scooters. Je me suis enfui, mais ils m’ont rattrapé. Un m’a frappé avec une barre de fer sur la tête. Je me suis effondré, je ne bougeais plus. Un autre voulait m’achever, me frapper encore, mais quelqu’un a dit : laisse, il est déjà mort, tu vois comment il saigne. C’est ce qui m’a sauvé. J’ai perdu conscience. Je me suis réveillé une demi-heure après, j’ai appelé un taxi, je suis rentré chez moi. Je n’ai pas été soigné. Officiellement, en Grèce, les migrants sont soignées, mais dans les faits, c’est non, on ne les soigne jamais. Un mois plus tard, je me suis senti mieux. Ce n’était pas le moment de baisser les bras. On a beaucoup parlé de cette tentative d’assassinat dans les médias grecs. A l’époque, le « Soir » et la RTBF sont venus m’interviewer. C’était la première fois qu’un migrant parlait à visage découvert des milices d’Aube Dorée et des liens entre la police et l’extrême-droite. La police nationale grecque ne protégeait pas les migrants, qui étaient systématiquement tabassés et agressés par Aube Dorée. Je voulais dénoncer ces injustices. Les migrants étaient exploités, tabassés, terrorisés. Des Pakistanais ont été tués lors d’un de ces raids. Le dossier a été classé. A cause de tout cela, et de mon attitude, l’extrême-droite me haïssait. Ils ont vu les médias, ils ont su que je n’étais pas mort. J’ai échappé de justesse à un deuxième attentat. Ils étaient venus à mon boulot. Un collègue albanais m’a prévenu : des jeunes d’Aube Dorée sont venus en motos pour te tuer. Je me suis enfui par la porte de secours. Du coup, j’ai arrêté de travailler. Quelques temps plus tard, ils ont trouvé mon domicile. Ils ont laissé un autocollant sur ma porte avec ce mot : on reviendra. Je ne sortais plus. Les rares fois que je sortais, j’étais accompagné par deux ou trois personnes.

Les amis du CADTM, en Grèce, une association avec laquelle je militais, et qui est basée en Belgique, ont proposé de me faire quitter la Grèce. J’étais directement menacé par Aube Dorée. Et même par la police : j’ai subi des arrestations arbitraires, des humiliations (on m’a filmé tout nu), des menaces, un tabassage, parce que j’avais dénoncé les liens entre la police et l’extrême-droite. J’ai dû quitter la Grèce, qui était devenue mon pays, où j’avais reçu l’asile, du moins officiellement, où j’avais mes camarades, mes amis, en octobre 2013. Je suis arrivé le 3 octobre en Belgique, après avoir passé 7 ans en Grèce. Je devais tout recommencer à zéro, passer par l’Office des étrangers, les centres FEDASIL, introduire une nouvelle demande d’asile. Quand je regarde en arrière, il m’arrive de me sentir découragé, déçu. Mais quand je repense à la lutte que nous avons menée, et aux résultats obtenus, je me dis qu’on a quand même fait bouger les choses en Grèce. On a obtenu une loi qui était sans précédent. On a mis les agissements crapuleux des fascistes en pleine lumière. Rien n’est perdu. J’ai introduit ma demande en Belgique, un nouveau combat a commencé. Dans un pays où l’asile devient de plus en plus difficile à obtenir, le demander alors qu’on est menacé dans un autre pays européen, c’était un pari très difficile à gagner. Pourtant, les gens se sont mobilisés, les associations, les journalistes, les citoyens. Et finalement, j’ai obtenu pour la deuxième fois mon titre de réfugié politique. Ce qui me touche le plus dans cette victoire, c’est que la Belgique, par ailleurs si frileuse, capitale de l’Europe, a reconnu que tous les pays européens ne sont pas démocratiques et sûrs pour les réfugiés politiques. La Belgique, en me donnant mon statut, a pointé du doigt officiellement la Grèce, et cela à un moment où justement la Grèce présidait l’Union européenne.

Projets.
Je vais voir comment m’intégrer en Belgique, avec le travail, mais aussi dans les associations de lutte. Mon projet est toujours de lutter contre les injustices sociales dont sont victimes les migrants. C’est maintenant que la lutte commence.

Message aux sans-papiers.
Ne jamais désespérer : on n’attend pas d’être « légalisé » pour prendre ses droits et mener la lutte. Je sais que quand tu es un sans-papiers, c’est encore plus dur que quand tu es demandeur d’asile. Seule la lutte paie, même après avoir lutté des années. Ne pas baisser les bras, c’est la seule issue humaine possible. Quand on ne lutte pas, on est perdant d’office. Personne ne pensait que nous remporterions la victoire de mon statut face à Maggie De Block. Cela veut dire qu’il y a toujours moyen.

Message aux Belges.
Ce sont les associations, les syndicats, les citoyens qui m’ont donné la force d’arracher cette victoire. Elle me permet encore de me lancer dans la lutte pour la justice sociale pour tous. Je suis très touché par le soutien reçu des citoyens, et même de politiciens. Je leur dit merci, et en réponse je continuerai à lutter avec eux.

Conclusion politique.
Il ne faudrait pas penser que tous les Grecs sont racistes, que la Grèce est un pays raciste. Mais les politiques économiques et sociales imposées par l’Europe à ce pays ont métamorphosé les citoyens grecs. Tout pays à qui on appliquerait ces mêmes politiques verrait ses citoyens changer, se durcir, se fermer de la même façon. Les Grecs s’attendaient à la solidarité européenne pendant la crise qu’ils ont vécue. D’autres pays ont vécu ce genre de crise et ont bénéficié d’un soutien. Pas les Grecs. L’Allemagne a contrecarré les tentatives de solidarité avec la Grèce. Les Allemands voulaient obliger les Grecs à tout privatiser, à vendre les biens de l’Etat, et les services publics, pour les amener à travailler comme des esclaves, une forme d’esclavage moderne, pour coloniser la Grèce. C’est la même politique que celle subie par l’Afrique. Le Plan d’Ajustement structurel imposé à l’Afrique a eu des conséquences sociales, économiques catastrophiques pour les peuples africains. Les Accords de partenariat économique imposés à l’Afrique par l’Europe sont orientés entièrement en faveur des riches en Europe, au détriment des masses populaires africaines, en faveur de ceux qui détiennent les pouvoirs financiers, les multinationales. L’Afrique a vécu cela avant et après les indépendances, et encore aujourd’hui. Ici, dans le cas de la Grèce, c’est un pays européen qui a subi cette politique. Les Grecs, après 4 ans de cette politique, ne peuvent plus rester chez eux, ils redeviennent des migrants, en Allemagne, en France, ailleurs, pour tenter d’avoir une vie normale, digne d’un être humain. Les politiciens européens doivent réfléchir à cela.

Les phénomènes migratoires : la Méditerranée, qui est devenue le cimetière de l’Europe. On compte les morts par milliers. Que font les politiques ? Frontex. Pour essayer d’arrêter ce massacre. Qu’est-ce que ça peut changer ? Rien. Sinon rendre les trajectoires migratoires encore plus dangereuses, provoquer encore plus de morts. On estime à 600.000 le nombre des gens qui attendent pour pouvoir traverser. Aujourd’hui, on ne parle presque pas de ces morts, de cette hécatombe. Mais viendra le jour où les Africains prendront conscience et demanderont des comptes.

L’Europe nous enseigne tant de choses en matière de démocratie, notamment à l’Afrique. Elle doit d’abord mesurer sa capacité à protéger les plus faibles. Les faibles, ce ne sont pas seulement les migrants, mais aussi les chômeurs, les pensionnés… tous les faibles sont touchés. Où est la démocratie dans cette situation ?

J’encourage tous les migrants à s’allier ensemble avec les associations belges, les syndicats, pour mener la lutte ensemble. C’est important d’unir nos forces. Lutter de manière dispersée annule nos forces. Aujourd’hui, seule la lutte paie.

Pour marque-pages : Permaliens.

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