Extraits de « Visages Humains » (2) – Aïssatou: « On était obligées de travailler, de faire le nettoyage, ils étaient très violents avec nous, ils battaient les femmes. »

 

Je suis née le 26 juin 1963 à Kindia, en Guinée. J’étais la fille ainée de trois filles. Mes sœurs s’appellent Mariam et Kadiatou. J’étais la seule à aller à l’école, mes deux sœurs devaient rester à la maison pour aider ma mère, parce qu’elle était malade. Mon père était commerçant, il vendait du tissu en Guinée, mais aussi au Mali, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Il voyageait beaucoup. On était une petite famille et on avait les moyens.

A 9 ans, j’ai été excisée. Un jour on est parties avec ma mère dans son village natal. Je ne savais pas ce qu’on allait faire là-bas. Au départ, ma mère ne m’avait rien dit, puis quand on est arrivées là-bas j’ai vu d’autres petites filles. J’ai demandé à ma mère si c’était une fête qu’il y avait dans le village, et elle m’a répondu que non, mais qu’elle m’expliquerait après. Il y avait une vieille dans une case, dans laquelle les petites filles rentraient une à une, et puis j’entendais hurler, et je les voyais sortir avec du sang. On est restées deux semaines dans le village, puis on est rentrées, mais j’ai toujours gardé ce moment dans ma tête. Ce moment est resté dans ma tête, comment les filles criaient, c’était quelque chose d’atroce qui fait très mal. J’étais très fâchée contre ma mère. Je ne lui ai jamais pardonné. Au début, tu demandes pourquoi on te fait ça, mais on te répond seulement que c’est la coutume, mais pour moi, ce n’était pas suffisant comme réponse. J’en ai parlé plus tard avec mes filles, et je leur ai demandé de ne pas faire ça avec leurs enfants, ni avec les petits enfants, sinon je ne leur pardonnerais jamais. J’ai compris tôt que ce n’était pas bien l’excision, parce que j’en ai beaucoup souffert et que j’en souffre encore aujourd’hui. J’ai encore très mal dans ma tête à cause de ça.

A 14 ans, j’ai été obligée de me marier, mais c’était un mariage raté. Je suis partie du petit village où on m’avait envoyée, je suis retournée dans mon village, sans que le mariage ait été dissout. A 17 ans, j’ai été de nouveau obligée de me marier, avec Amadou. Il avait 44 ans et avait de l’argent. J’ai eu 5 enfants avec Amadou, 3 filles et 2 garçons.

Je n’avais pas très envie de me marier avec lui, mais je devais obéir, parce que ça fait partie des coutumes d’obéir aux parents. Même quand je n’étais pas contente et que je revenais à la maison, on me renvoyait chez mon mari avec sa belle-famille. Je suis restée 16 ans avec lui. Quand j’étais chez lui, j’étais femme au foyer, mais ce n’était pas facile avec ma belle-famille. J’avais 3 belles-sœurs, et elles me considéraient comme l’esclave de la maison. Mon mari n’était pas très respectueux non plus, parce qu’il avait deux autres femmes, donc il s’en foutait que ses femmes soient bien ou non. C’était difficile aussi, parce que je n’ai pas voulu que mes filles soient excisées, donc je me faisais insulter par ma belle-famille.

Amadou militait dans un parti d’opposition au pouvoir, l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée). Un jour, en 2007, il y a eu un massacre et il a été assassiné. C’était le 26 novembre 2007. Quand il est décédé, j’ai dû faire le deuil du veuvage pendant 4 mois et 10 jours. Après ce deuil, deux des amis de mon mari sont venus me trouver et m’ont demandé de faire partie du parti. J’ai répondu que je ne connaissais pas grand-chose du parti, donc ils m’ont confié le rôle de recruter des membres et de vendre des cartes du parti aux femmes. J’ai fait ça pendant 2 ans. Le 2 octobre 2009, il y avait une manifestation organisée par l’opposition. Je suis allée à la manifestation et je me suis fait arrêter. Les militaires m’ont attrapée et ils m’ont emmenée dans un camp militaire où il y avait des prisons. Celle où j’étais s’appelait Kéméboura. On était 30 femmes dans la cellule dans laquelle j’étais enfermée. Je suis restée 2 mois et demi dans le camp militaire. Pendant tout le temps que j’étais là-bas, les femmes disparaissaient petit à petit. Elles disparaissaient pendant la nuit et elles ne revenaient jamais. Je sais qu’elles se faisaient violer quand on venait les chercher sous le prétexte de faire le nettoyage.

Dans le camp militaire, on était obligées de travailler, de faire le nettoyage. Ils étaient très violents avec nous, ils battaient les femmes. On était très faibles, parce qu’on n’avait pas beaucoup de nourriture, et en plus elle était très mauvaise. Ils nous battaient souvent, et ils m’ont rasé les cheveux pour m’humilier. A la mi-décembre, après presque 3 mois dans le camp, je me suis évadée. Un ami d’Amadou, mon mari, avait payé des gardes pour qu’ils me laissent m’échapper. Un matin, un militaire m’a appelé, je me suis d’abord demandé si c’était pour me tuer, mais il m’a juste dit que je devais le suivre. On est sortis par une des portes de la prison, et dès que j’étais dehors, le militaire est parti, mais il y avait une voiture qui m’attendait. Dans la voiture, il y avait Youri, un ami de mon mari. Quand je l’ai vu, j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose à mes enfants, mais je suis quand même montée dans la voiture. On a roulé pendant 1h30 vers Conakry, qui est la capitale. Je suis restée une semaine là-bas, car j’avais des problèmes au genou à cause de la violence des militaires. Après une semaine, je suis partie pour la Belgique avec un passeur que Youri, l’ami de mon mari, avait payé. Mes enfants sont restés là-bas, mais ils ont eu des problèmes à cause de mon évasion, parce que les militaires me cherchaient, et donc ils ont démoli toute la maison, parce qu’ils n’ont rien trouvé. Alors mes enfants ont dû partir du quartier et aller dans un autre village.

J’ai pris l’avion à l’aéroport de Gbessia, à Conakry, et j’ai fait une escale à Dakar, puis j’ai pris un autre avion et je suis arrivée à Bruxelles, en Belgique, le 6 décembre 2009. Le 7 décembre, j’ai demandé l’asile à l’Office des étrangers. Le même jour, j’ai reçu un ticket de train pour Tournai, pour aller dans un centre d’accueil. Je suis restée deux ans dans ce centre, puis ma demande d’asile a été refusée. J’ai fait un recours, mais qui a été aussi négatif. Puis j’ai refait une demande, avec la loi 9ter , parce que je faisais de l’apnée du sommeil. J’ai alors reçu une carte de séjour 9ter, à renouveler tous les trois mois. Après deux ans, ils m’ont dit d’aller chercher un appartement. J’ai trouvé un appartement à Tournai, dans lequel je suis restée pendant un an. Quand j’étais dans le centre, je travaillais comme bénévole dans une maison de repos. J’ai fait ça pendant 11 mois. La vie dans le centre, ça allait, mais j’étais contente d’avoir un appartement. Après presque un an dans mon appartement, on m’a retiré ma carte de séjour, en me disant que je pouvais me faire soigner dans mon pays. J’ai fait un recours, mais il était négatif. Je me suis retrouvée à la rue. Je dormais chez des amis, à gauche à droite. Alors j’ai confié un sac avec mes affaires à un ami belge, qui l’a laissé dans sa cave, et il m’a donné une clé de la cave pour que je vienne me changer quand j’en avais besoin. Mais, parce que je n’ai pas de papiers, je n’ai pas de revenus, donc pas de logement, et je n’ai pas droit au travail. Je dépendais de mes amis qui m’hébergeaient, mais ce n’était pas très confortable, parce que je dormais sur le sol et que je n’avais aucune intimité. Pendant un moment, j’ai vécu chez une amie camerounaise. Le matin, elle partait tôt au travail, donc ça me réveillait. Après, je m’occupais de sa maison pendant la journée. Un jour, j’ai rencontré un monsieur. Je l’avais rencontré à une fête foraine, et je lui avais expliqué ma situation, et il m’a alors proposé de m’héberger. Quand j’étais chez lui, il m’a proposé de dormir avec lui, mais moi je ne voulais pas. Il m’a dit : soit tu couches avec moi, soit tu t’en vas. Je suis partie en larmes, parce qu’il était 23h, et que je n’avais nulle part où aller, j’étais très fatiguée. J’ai appelé mon amie camerounaise, et j’ai pu dormir chez elle, heureusement parce que je n’avais pas d’endroit où aller.

En juin 2014, j’ai entendu parler de cette occupation à Bruxelles, à Molenbeek, alors j’ai décidé d’y aller. La vie n’est pas facile à l’occupation, parce que nous sommes 6 dans une petite chambre, avec des enfants. Les conditions sanitaires ne sont pas bonnes, on n’a pas d’eau potable, il fait très froid et on n’a pas beaucoup de nourriture. En plus de ça, on a des problèmes avec le propriétaire qui ne veut pas qu’on reste là.

On n’a aucun droit ici, et je suis loin de ma famille. Je suis très rarement en contact avec ma famille, parce que je n’ai pas d’argent. Ici, j’ai peur de la police, de me faire arrêter. Mais je ne peux pas rentrer maintenant, encore moins avec l’épidémie Ebola. Je souffre beaucoup ici, c’est beaucoup de galères, mais c’est impossible pour moi de rentrer. Personne ne quitte son pays de gaieté de cœur, on laisse toute sa famille, ses enfants, ses petits-enfants quelque part, et on est seul. Je n’ai jamais pu voir mes petits-enfants à cause de tout ça. Ça fait 5 ans que je suis dans un pays dans lequel je n’ai aucun droit, et ça fait mal.

Je voudrais dire aux Belges que nous ne sommes pas des profiteurs, on veut juste vivre dignement. On veut juste avoir des droits comme tout le monde. On veut avoir une carte de séjour, on veut pouvoir travailler, être tranquilles, se payer un appartement et aider ses enfants. Je voudrais repartir, car j’en ai assez, mais je veux pouvoir rentrer dignement dans mon pays. Ici, on se fait arrêter, et ils nous envoient dans des centres fermés, puis ils nous expulsent sans rien. Je voudrais avoir une carte, pouvoir voir mes enfants. J’ai aussi envie d’avoir des contacts avec d’autres personnes, de pouvoir organiser quelque chose qui ramènerait des gens, comme ça ils pourraient voir qui on est, qu’on n’est pas des profiteurs. Je voudrais rencontrer d’autres femmes aussi, pour pouvoir me changer les idées, échanger des paroles entre femmes. Heureusement qu’il y a une bonne entente avec les autres sans-papiers, avec les autres femmes avec qui je vis. C’est comme ma famille ici, il y a une vraie solidarité, ça fait du bien. Avoir des amis sur qui on peut compter, ça aide à tenir.

Aujourd’hui je fais partie de « La Voix des Sans-papiers ». On espère tous qu’on sera régularisés, qu’on recevra des droits. On est très actifs, on organise des manifestations, on continue à se battre pour notre liberté et on continuera à se battre jusqu’à ce qu’on soit entendus. On est bien organisés avec « La Voix des Sans-papiers », on a une commission avec des représentants qui décident de ce qu’on doit faire, des horaires d’ouverture de l’occupation et de plein d’autres choses.

Je voudrais dire à tous les sans-papiers qu’il faut garder le courage, un jour on sortira du tunnel. La Belgique c’est un pays où il y des droits, et j’espère qu’un jour ce pays fera quelque chose pour nous, les immigrés.

Aujourd’hui j’ai besoin d’être libérée dans ma tête pour commencer à avoir une vraie vie. Aujourd’hui, avec tous ces problèmes, ce n’est pas possible, parce qu’on ne vit pas dignement. J’espère qu’un jour on nous donnera le droit à la dignité, comme ça je pourrais commencer à vivre et à avoir la tête libérée.

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