Extraits de « Visages Humains » (3) – Ali: « J’ai la lutte dans le sang ».

Je suis né le 20/12/1992 à Tékane. Tékane se trouve au sud de la Mauritanie et se compose de deux à trois ethnies, mais la majorité sont des Peuls. J’ai trois frères et trois sœurs, mais on est que quatre de même père et de même mère. Aujourd’hui j’ai 21 ans. Quand j’avais moins d’un an, j’ai perdu mon père. Mon père avait quatre sœurs, il était le seul fils de ses parents. Mes frères étaient encore petits quand il est mort, ils ont donc dû être envoyés chez mes tantes, chacune de mes tantes a pris un de mes frères pour l’élever. C’est comme ça que ça se passe là-bas, s’il y a des cas pareils, souvent ce sont les frères ou les sœurs du père qui s’occupent de l’éducation des orphelins. J’étais encore un bébé, donc je devais rester avec ma mère. Après quelques mois, ma mère m’a emmené, pour aller vivre à Nouakchott chez ma grand-mère.

A Nouakchott, je ne me souviens pas de grand-chose, car je suis parti de cette ville très jeune, à l’âge de 6 ans. On m’a renvoyé dans mon village natal, où se trouvaient un de mes frères et une de mes sœurs, pour commencer l’école. Donc j’ai été séparé de ma mère, j’avais seulement 6 ans. Comme on dit là-bas : «chez ta mère, ce n’est pas chez toi, c’est chez ton père que tu es chez toi. »

Me voilà chez moi, quand je suis retourné là où j’avais vu le jour, je me suis retrouvé avec ma famille, je veux dire avec mes grands demi-frères. Au début, je me sentais comme un étranger, car je ne connaissais pas mes demi-frères. Au village, j’ai commencé l’école primaire. Mon demi-frère ainé a été le plus gentil avec moi, plus que ma demi-sœur, mais malheureusement il n’était pas souvent à la maison, car il faisait du commerce international entre la Mauritanie, le Sénégal et le Mali. Parfois, il partait près de deux mois, donc tout ce temps, je restais avec ma demi-sœur qui n’était pas très gentille avec moi. À cause d’elle, j’ai eu une enfance très difficile. Aujourd’hui je ne veux plus penser à ce qu’elle m’a fait vivre et je ne veux même pas en parler. J’ai vécu pendant 6 ans avec elle pour finir l’école primaire.

Quand je suis retourné à Nouakchott, je suis retourné vivre avec ma mère, chez ma grand-mère. J’ai repris l’école, j’ai commencé à avoir des nouveaux amis, mais au bout de quelque temps, j’ai abandonné l’école, j’avais 14 ans. C’est pas une décision que j’ai prise, mais la situation était trop difficile, parce qu’il fallait payer 7.000 a 10.000 ouguiya par mois pour l’école et que ma mère était seule. Elle ne pouvait payer ça chaque mois, et elle ne pouvait pas tout faire toute seule. J’ai donc arrêté l’école et je me suis engagé dans une formation professionnelle.

A cette époque, avec mes amis, on a milité pour une organisation qui proposait déjà des rassemblements dans mon quartier. J’avais été une fois à un rassemblement et je m’y étais senti bien, c’était comme si je retrouvais mes idées. Donc je m’y suis engagé. C’était une organisation qui lutte pour les droits fondamentaux et contre l’injustice sociale. J’ai participé à des réunions et à des manifestations. Parfois, on a organisé des fêtes de sensibilisation dans les quartiers, j’en ai profité pour composer des poèmes en peul pour lutter contre l’injustice. C’était des poèmes que je ressentais beaucoup, car depuis que je suis tout petit, j’écoute des cassettes de poèmes de nos grands révolutionnaires. A l’époque, c’était leur unique arme pour dénoncer toute sorte d’injustices. C’est de ces grands hommes que je me suis inspiré. J’ai alors commencé à composer des poèmes moi-même. J’écrivais d’abord des chansons à l’école, mais quand j’ai eu 15-16 ans, j’ai commencé à écrire des poèmes pour dire ce que je ressentais, comment je voyais ma vie et les gens. La poésie, c’est comme une arme qui ne blesse pas physiquement, mais qui peut avoir des répercussions. J’écrivais aussi des poèmes personnels, mais même ceux-là ils dénonçaient les politiques. C’était pour moi comme un type de révolution de faire ça. Un jour, j’en ai lu à des gens et ils étaient très contents et très touchés par les poèmes. Grâce aux poèmes, j’ai commencé à devenir quelqu’un de remarquable au sein de l’association, et en-dehors aussi. L’association devenait de plus en plus connue, même par les autorités mauritaniennes. En octobre 2010, on a été invités à une grande manifestation contre le système, les actes raciaux et l’esclavage, qui a été organisée par une organisation qui milite pour les droits de l’Homme. C’était un très grand rassemblement, car beaucoup d’organisations et d’associations y ont participé. Malheureusement, la foule a été dispersée par la police, et il y a eu des coups de matraques et beaucoup d’arrestations. J’étais parmi les arrêtés. On nous a emmenés au commissariat de Sebkha. Les agents du commissariat nous ont auditionnés et ils nous ont beaucoup questionnés, ils nous ont même obligés à répondre à des questions dont on ne savait pas les réponses, mais on était obligé de répondre par « A » ou par « B ». Après 3 jours de garde à vue, on nous a libérés sous la condition de renoncer à toutes sortes de rassemblements. J’étais obligé d’accepter les conditions proposées par les autorités pour pouvoir être libre et continuer notre lutte, mais dans ma tête c’était bien clair que je n’allais pas abandonner, parce que ce n’est pas possible de renoncer à la lutte, c’est dans mon sang.

Deux mois plus tard, après que j’ai été libéré, il y avait la fête de Tabaski, c’est la fête du mouton. Alors, dans mon quartier, ils ont organisé une grande fête pour célébrer et voir tout le monde. Trois jours après la fête de Tabaski, on a organisé une très grande soirée pour les jeunes. Vers 1 heure et demie, 2 heures du matin, la police a encerclé le lieu. La police est venue parce qu’on était déjà ciblés, à cause de la manifestation d’avant où on avait été arrêtés. On ne pensait pas que même pour les fêtes traditionnelles on ne pouvait pas organiser de rassemblements, car pour nous c’était de simples retrouvailles, comme on avait l’habitude de le faire à l’occasion de toutes les fêtes. On avait toujours fait ça sans aucun problème, donc pourquoi cette fois-ci il y aurait un problème ? Quand la police est venue, il y a eu beaucoup d’arrestations, j’ai reçu un coup de matraque sur la tête, j’ai beaucoup saigné, j’ai encore la cicatrice. On m’a arrêté de nouveau, moi et beaucoup d’autres amis, on a passé la nuit au commissariat. Le lendemain, on nous a transférés dans un autre centre de détention, qui est en-dehors de Nouakchott. Il faisait très chaud là-bas, on est restés toute la journée sous le soleil, soumis au travail forcé. La nourriture n’était pas bonne. Je suis resté 27 jours dans ce camp. Ces jours-là ont été les plus difficiles de ma vie, car c’était catastrophique, je n’avais plus de forces. Si j’étais resté quelques jours de plus, ça aurait pu être la mort. Heureusement, avec l’aide d’un des gardes qui a eu pitié de nous, moi et deux autres, on a pu s’évader. Quand je suis arrivé à Nouakchott, je suis allé chez mon oncle, qui travaille à Tazias. Je suis resté caché chez lui pendant quelques jours, car on était vivement recherchés par les autorités mauritaniennes. Pendant ce temps, il cherchait des moyens pour me faire quitter le pays, car si j’étais retrouvé par les autorités Mauritaniennes, ça pouvait être la liquidation, parce qu’il n’y a pas de jugement pour un évadé. Il n’y a pas de justice pour ceux qui s’échappent des camps, donc s’ils te trouvent, soit ils t’emmènent dans les camps pour très longtemps, soit ils te tuent ou te torturent. Mais de toute façon, être dans les camps, c’est déjà de la torture, tellement la vie est difficile là-bas.

Un soir, quand il était de retour à la maison, mon oncle m’a dit de me tenir prêt, car on devrait partir cette nuit. Il m’a fait savoir que j’allais embarquer sur un bateau pour aller en Europe. Je ne savais pas si c’était en Belgique que j’allais aller. On a embarqué sur une pirogue, pendant quelques kilomètres, sur la mer. On a changé après, ils nous ont fait monter dans un grand bateau, le trajet a duré 15 jours.
Bref, je suis arrivé en Belgique, c’était au mois de décembre 2010, vers le 20. Je suis d’abord arrivé à Anvers, puis je suis allé à Bruxelles, où on m’a dit que je devais aller au centre d’accueil à Jodoigne. Mais il était déjà tard quand on m’a donné le ticket du train et du bus. À la gare du Nord, je suis monté dans le train, puis je suis descendu à la gare de Tignes. A la gare, je devais prendre le bus pour aller à Jodoigne. Ce jour-là, il a beaucoup neigé, donc les transports ont été perturbés. J’ai attendu le bus presque 3 heures, sous la neige et dans le froid. Le bus est finalement arrivé. A mon arrivée à Jodoigne, j’ai demandé où se trouvait le centre d’accueil, on m’a dit de prendre la rue de la Grande Montagne, un peu plus loin, et que je verrais les lumières. Le centre était un peu isolé de la ville, plus ou moins un kilomètre et demi. Il faisait très noir et c’était dans la forêt. Je suis monté avec mes bagages. Quand j’étais au milieu de la route, j’ai cru que je n’allais pas y arriver, c’était difficile de marcher dans la neige, j’étais épuisé. Finalement, je suis arrivé à l’accueil du centre. On m’a montré ma chambre. Il y avait 3 autres gars, un Sierra-léonais, un Turc et un Irakien. Les lits étaient superposés, je dormais en haut du Sierra-léonais. Je suis resté là 8 mois, après, il y a eu la loi code 207 qui permet à ceux qui ont été au centre plus de 4 mois d’être libérés du centre, et qui m’a permis d’aller vivre à Anvers, qui est une ville où je ne connaissais personne.

Je ne parlais pas la langue non plus, c’était difficile de rester presque tout le temps à la maison à cause de la solitude, de l’angoisse, des mauvaises pensées qui traversent la tête parfois. J’avais l’impression d’être enfermé dans une cabane qui n’a pas de sortie, ou même s’il y avait une sortie, elle était dissimulée quelque part et j’ignorais où. J’ai vécu cela pendant 1 an et 4 mois, et j’ai appris le néerlandais jusqu’au niveau 2.1.

Après, j’ai déménagé à Bruxelles, c’est là que je vis depuis bientôt 2 ans, sans papiers et sans travail. Et cela, c’est tout simplement parce qu’un agent du CGRA se cache derrière son ordinateur et prend des décisions qui pourront handicaper votre vie, sans même savoir réellement ce que vous avez traversé. Sa simple décision ruinera votre jeunesse. Je suis en train de voir ma jeunesse s’envoler, sans pouvoir rien faire. Je ne peux ni étudier, ni travailler, ni me soigner, seulement en cas d’urgence, mais je n’ai droit à rien à cause du système qui gèle tous nos vœux d’être ou de faire quelque chose, par le simple fait de ne pas pouvoir entrer dans ce système. On perd la vie digne et honnête, on ne vit pas, mais on survit, car c’est une lutte au jour le jour pour vivre. Vous ne pouvez même pas imaginer ce qu’on peut vivre dans une telle situation, on ne peut même pas exprimer ce qu’on ressent. Parfois, il n’y a même pas de mots pour l’expliquer, car c’est tout simplement de la souffrance dans le silence.

On ne peut rien faire sans les papiers, on doit rester à la maison, on n’a pas d’amis belges, on ne peut pas étudier, on n’a pas d’argent, et ça c’est très difficile, parce qu’on ne gagne rien mensuellement, et qu’alors on ne sait pas payer un appartement. Moi, j’ai de la chance, parce que je suis aidé par mes amis et mon cousin, mais on vit quand même tous dans la même pièce. Parce qu’on est tous avec les mêmes problèmes, on a beaucoup de solidarité tous ensemble, et c’est grâce à ça qu’on peut vivre, sans ça, ce serait impossible de vivre.

En Belgique, je ne sors pas beaucoup, parce que je me sens déconnecté. Quand je suis arrivé, je sortais parfois, parce que j’étais encore dans une procédure et donc dans un séjour légal. Mais aujourd’hui tout ça, c’est fini, et tu deviens illégal, donc tu perds espoir, même pour t’amuser de temps en temps. Tu te poses des questions auxquelles tu ne trouves pas de réponses, et tu y penses tout le temps. Parfois, je me déconnecte, parce je suis avec la famille et les amis, mais quand je suis seul, c’est là que les problèmes viennent, c’est comme si tous les problèmes rentraient de nouveau dans ma tête, et donc je suis là à penser tout le temps. Je pense pour voir s’il y a des solutions, mais après je vois qu’il n’y a pas de solutions. Depuis deux ans, à cause de ma situation, je n’écris plus de poèmes, ma tête est bloquée, elle n’arrive pas à penser à autre chose, je n’arrive pas à me concentrer pour écrire. J’essaye parfois, j’écris une fois, deux fois et puis j’arrête. Je voudrais ne plus devoir penser à tout ça, je voudrais pouvoir avoir la tête libérée.

Parfois, j’ai aussi envie de sortir pour me changer les idées, mais je ne sais jamais où aller, ni avec qui, parce que les gens n’ont pas confiance. Je ne sais pas s’ils ont peur,, ou pas d’estime pour les sans-papiers, ou s’ils sont un peu réservés.

Si je peux me permettre de parler au nom de tous les gens qui se trouvent dans la même situation que moi, je leur dirais de rester dans le même cap comme toujours. C’est ça notre force qui nous permet de survivre quotidiennement et d’être solidaires. Nous nous aidons les uns les autres, nous nous donnons des conseils. Notre force, c’est de rester soudés et forts, pour faire face à ce système que nous connaissons très bien. Un système qui est malheureusement inconnu par la majorité de la population locale, qui est une population très forte, qui peut changer les choses si elle veut. J’étais impressionné lors de la manifestation du 6 novembre passé, de voir tout ce monde se mobiliser. Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça, j’ai compris la grandeur de la population belge. Mais malheureusement, cette population est mal informée sur l’immigration, et elle se laisse manipuler par la politique et les politiciens, qui tiennent des discours négatifs, qui font peur aux populations. Des politiciens n’hésitent même pas à faire de la diffamation contre les immigrés pour gagner plus de voix aux élections. Il y a peut-être des électeurs qui sont innocents et qui ignorent juste notre existence, parce que notre existence est censurée par les politiciens. Je veux dire à toute la Belgique que nous existons, que nous ne sommes pas différents, nous sommes juste des sans-papiers.

Nous ne demandons pas grand-chose, nous demandons juste de régulariser notre situation, pour qu’on puisse étudier, travailler et avoir une vie digne, comme tout un chacun dans ce monde. Je crois que c’est un droit fondamental.
Dans ma tête je continue à dire que les frontières ça n’existe pas, c’est nous qui avons créé les frontières. Là où on se sent bien, on doit avoir droit à une vie digne, on doit pouvoir travailler et étudier. Ça ne doit pas être légal ou illégal, travailler ou étudier, on n’a pas besoin d’être légal ou illégal pour étudier, car étudier et travailler, c’est fondamental.

Pour marque-pages : Permaliens.

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