Samia, héroïne olympique morte en fuyant son pays

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La sprinteuse somalienne, qui avait fait sensation aux Jeux de Pékin, rêvait d’atteindre l’Europe pour trouver un entraîneur. Elle a perdu la vie en pleine mer.
PAR SABRINA DUFOURMONT ET ALEXANDRE FERRET

« Savez-vous ce qu’est devenue Samia Yusuf Omar ? » demande Abdi Bile, médaillé d’or du 1 500 mètres aux Championnats du monde de 1987, aux membres du Comité olympique somalien incapables de répondre. « Elle était montée à bord d’une embarcation de réfugiés qui, de Libye, devait la conduire en Italie. Mais elle n’y est jamais arrivée », poursuit le seul médaillé de l’histoire du sport somalien. La date de la mort de Samia n’est pas certaine. Sa disparition, qui remonterait à avril dernier, serait passée totalement inaperçue sans le coup de gueule de l’ancien athlète il y a quelques jours. Des propos rapportés par l’écrivain italiano-somalien Igiaba Scego sur son blog.
Samia Yusuf Omar aurait rêvé d’une nouvelle participation aux JO cette année, quatre ans après avoir côtoyé les dieux de l’Olympe pour la première fois à Pékin en 2008. La sprinteuse vient d’avoir 17 ans. Elle défile fièrement sous les couleurs de son pays, la Somalie, lors de la cérémonie d’ouverture, dans le désormais célèbre « Nid d’oiseau » pékinois. Samia Yusuf Omar est montrée en exemple et devient la coqueluche des spectateurs, qui voient en elle un symbole, celui des femmes opprimées en Somalie qui se battent contre l’obscurantisme, celui de ces sportives qui bravent les interdits pour pouvoir pratiquer leur sport. Sa participation aux séries du 200 mètres (voir vidéo) est anecdotique, mais l’ovation du public à l’issue de la course couvre la déception – relative – de sa dernière place. La jeune femme en garde un souvenir indélébile. « C’était une expérience merveilleuse de défiler sous les couleurs de mon pays et aux côtés des meilleurs athlètes du monde. Ce moment était magique et fort. Nous avons senti que nous étions importants », déclare-t-elle aux journalistes qui l’assaillent avant son retour à Mogadiscio.
Athlète sous un régime islamiste
On en sait un peu plus sur la vie de Samia grâce à l’article de la journaliste d’Al Jazeera, Teresa Krug, qui l’avait rencontrée plusieurs fois dans le but de raconter son destin dans un livre. Samia est née en 1991, l’année où la guerre civile a éclaté en Somalie, après la chute du président Siad Barre. En 2007, l’adolescente, âgée de 16 ans, doit arrêter sa scolarité à la mort de son père, tué en pleine rue, pour s’occuper de ses cinq frères et soeurs et permettre à sa mère de gérer la petite épicerie familiale. À la suite du drame, la jeune fille trouve refuge dans l’athlétisme. Elle connaît son apogée dans l’euphorie des jeux. Mais la descente qui suit est brutale. Quelques médias occidentaux lui consacrent des articles, relatant son amour pour le sport dans un pays en proie à la guerre civile. Or, chez elle, seuls sa famille et ses voisins la félicitent, les islamistes voyant en effet d’un très mauvais oeil une femme athlète. Samia risque sa vie. Elle décide de taire son exploit. Par chance, la course n’a pas été retransmise à la radio ni à la télévision.
Le rêve occidental
L’athlète aurait décidé de tenter sa chance en Europe dans l’espoir de trouver un entraîneur pour préparer les Jeux de Londres. « Samia est arrivée en Libye en septembre 2011. Mais nous n’avons plus eu de ses nouvelles durant plusieurs mois alors qu’elle s’était perdue dans le désert et qu’elle avait été détenue », raconte à la BBC sa soeur Hodan, qui vit en Finlande. « Elle a décidé par la suite de partir en bateau pour l’Europe. Nous le lui avions déconseillé, même ma mère le lui a déconseillé. Mais Samia était très déterminée. Elle a pris le bateau », explique sa soeur. Et de poursuivre : « Samia est morte lors d’un incident lorsque les gardes-côtes italiens ont approché l’embarcation en panne d’essence et que (les immigrés) ont demandé de l’aide. Le bateau italien a envoyé des cordes vers l’embarcation, mais, malheureusement, elle est l’une des sept personnes (six femmes et un homme) qui sont mortes en tentant de monter à bord du navire italien. » Près de 18 000 personnes auraient perdu la vie en Méditerranée au cours de ces vingt dernières années.
Ironie du sort, une des stars des JO de Londres se nomme Mo Farah, vainqueur des deux épreuves reines de la course de fond, le 5 000 mètres et le 10 000 mètres. Le double champion olympique britannique n’a que huit ans de plus que Samia Yusuf Omar, disparue à seulement 21 ans. Huit ans, c’est justement l’âge auquel Mo Farah est arrivé en Angleterre comme réfugié en provenance de Somalie.
Les Jeux olympiques mettent la lumière sur des athlètes venus des pays pauvres, érigés en symbole de la revanche face à la guerre et la misère… Puis la flamme est éteinte et l’on rentre chez soi. Qui se souvient de l’athlète sud-africaine Zola Budd qui courait pieds nus en 1984 à Los Angeles ? Et qui se souviendra, dans quatre ans, de la judoka saoudienne Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shaherkani ?

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