Le gouvernement et les demandeurs d’asile: «Very intimidating policy»

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Le gouvernement « dessine une situation inquiétante » pour les demandeurs d’asile, estime François De Smet, directeur du centre fédéral migration (Myria). Carte blanche

Une lettre signée par l’Etat expliquant à des demandeurs d’asile irakiens que la situation à Bagdad n’est pas si préoccupante, qu’il n’est pas garanti qu’ils obtiendront une protection et que par conséquent ils feraient mieux d’abandonner leur demande et de rentrer tout de suite chez eux ; un Bourgmestre côtier qui « rassure » les habitants en précisant que la clôture de la caserne où logent les demandeurs d’asile sera rehaussée de 2 mètres, que les armes y ont été enlevées et qu’il double les patrouilles de sa « very irritating police » depuis leur arrivée, au point que Fedasil considère qu’il sabote sa mission d’accueil ; un Etat demandant aux femmes et hommes ayant fui la guerre de signer un document par lequel ils s’engagent à respecter « les valeurs occidentales » ; un Etat expliquant à présent qu’il demandera « avec insistance » aux demandeurs d’asile occupant les centres d’accueil de porter un badge avec des informations sur leur identité. Bienvenue en Belgique, en l’an de grâce 2015.

A chaque jour ou presque sa mesure ou son annonce. Un festival permanent, avec une telle régularité qu’on est en droit de se demander pour quels spectateurs il est produit.

Car concrètement, à quoi servent ces mesures au regard des principaux intéressés ? A rien – ou presque.

Le badge ? Les demandeurs d’asile disposent déjà d’un document d’identité, l’annexe 26, qui comporte une photo numérisée, leur identité complète (nom, prénom, nationalité, date et lieu de naissance) et constitue un document d’identité largement suffisant, au regard de la loi comme de la vie en société.

La déclaration ? A qui vient de traverser la Méditerranée sur une embarcation de fortune ou de traverser la moitié des Balkans pour échapper à la mort, la question n’est guère de prêter allégeance aux « valeurs occidentales », mais de demander l’examen de sa situation au regard de la Convention de Genève, supposée ne faire aucune distinction entre orient, occident, homme, femme, noir, blanc, juif, chrétien, musulman ou athée.

La lettre aux Irakiens ? Quelle que soit la situation au pays, chaque demandeur d’asile a le droit de voir sa demande traitée individuellement, sans se voir découragé à exercer jusqu’au bout ce droit fondamental.

Quant à la commune de Coxyde et à sa « very irritating police », conçue expressément pour harceler les jeunes ados venus du Nord de la France, elle se retourne à présent contre un groupe-cible de sa propre population (les occupants du centre d’accueil), elle constitue l’un des rares exemples connus d’une autorité qui nuit délibérément à la liberté d’une partie de ses résidents dans le but de favoriser le confort d’une autre.

Ces mesures ou attitudes n’ont aucun sens sous l’angle du bénéfice des demandeurs d’asile. Elles ne responsabilisent personne, et se contentent de désigner de manière claire « l’autre », l’étranger qui ne devrait pas être là à la vindicte des citoyens, en suggérant urbi et orbi que celui-ci est une menace (alors que jusqu’à preuve du contraire, le demandeur d’asile n’est pas lui-même le danger : il le fuit), que celui-ci doit légitimement être contrôlé par la police (alors qu’ils peuvent l’être autant ou aussi peu que n’importe quel citoyen). Ces mesures stigmatisantes et vexatoires n’ont de sens que si on considère qu’elles constituent un message au reste de la population, c’est-à-dire à vous et moi. Comme si le citoyen avait besoin d’être rassuré à coups de badges, de déclarations, de policiers contrôlant un résident de centre d’accueil. Comme s’il fallait marteler en sourdine, jour après jour, que ces gens ne devraient pas être là. Et que s’ils pouvaient avoir le tact de comprendre par eux-mêmes qu’ils ne sont pas les bienvenus, ce serait encore mieux.

Cette avalanche de petites mesures peut sembler, chacune prise isolément, peu de choses au regard du sens commun. Leur accumulation dessine pourtant, petit à petit, une situation inquiétante : un pays où les citoyens sont invités à donner libre cours à leur peur de l’autre, et où les demandeurs d’asile sont progressivement invités à ne pas exercer tous leurs droits. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, même de manière larvée : d’intimidation.

Il est courant que la question migratoire provoque de vifs débats de société, et c’est normal. Pourquoi le nier ? Il s’agit de l’un des sujets les moins consensuels. Sans doute le plus ardu à gérer, aussi. Entre migration de travail, regroupement familial, régularisations, le chemin est pavé de peurs et de tensions. Il est normal que le débat politique et social puisse être vif, car tout ce qu’une société comporte de conflictuel se concentre dans ces questions : la politique, le social, l’économie, l’histoire, les représentations. On peut par exemple comprendre que le débat soit vif sur le séjour de ceux qui, refusé au stade de l’asile, n’exécuteront pas tous leur ordre de quitter le territoire. Mais de la même manière, on aurait toutefois pu s’attendre à ce que la protection internationale, droit créé par les hommes après l’abîme de la Seconde Guerre mondiale, échappe à de tels clivages. On pouvait supposer que les droits des demandeurs d’asile, durant l’examen de leur demande, restent protégés. On pouvait espérer que ceux-ci ne soient jamais en position ni d’être criminalisés, ni de devoir s’excuser d’être là.

Ce chapelet de mesures s’accompagne en outre de réformes préoccupantes, visant à précariser le séjour de ceux qui obtiendront une protection internationale et à rendre plus difficile leur droit au regroupement familial. Rappelons que la Belgique, comme l’Europe, n’accueille qu’une toute petite partie des 59 millions de personnes déplacées de force dans le monde. Rappelons aussi que la Belgique a déjà connu davantage de demandes d’asile qu’aujourd’hui (42.000 en l’an 2000 pour environ 20.000 jusqu’à fin septembre 2015) et qu’elle y a apparemment survécu. Dans la tension, parfois, certes. Mais sans badge, sans déclaration, sans sous-statut, sans besoin de suggérer plus ou moins subtilement que l’autre ne devrait pas être là.

La responsabilité d’un Etat ne se limite pas à offrir « du pain, un lit et une douche » à un demandeur d’asile. Elle consiste aussi à tout faire pour améliorer la cohésion entre les citoyens autochtones et les candidats réfugiés, puis les réfugiés reconnus. Cela implique de s’abstenir de disséminer la peur dans l’opinion publique, sous peine de voir l’hostilité ainsi construite devenir un mur contre l’intégration. Bref, il est largement temps, pour nous tous, de cesser d’avoir peur.

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