« Bons » réfugiés et «mauvais » migrants, la distinction mensongère et dangereuse…

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Depuis plus d’un an, les sans-papiers, qui sont plus de 150.000 en Belgique, rassemblés dans différents collectifs et la Coordination des sans-papiers, multiplient les actions de protestation et de pression sur le gouvernement : marches sur Anvers et Wavre, manifestations bihebdomadaires rue de la Loi, et plus récemment manifestations des femmes sur le piétonnier de Bruxelles… Tout ceci en vain, sans le moindre début d’une ouverture ou d’un dialogue avec le gouvernement. Tout ceci dans l’indifférence des médias et de l’opinion, apparemment peu sensibles au drame vécu par ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à qui l’Etat belge a refusé sa protection, les privant des droits les plus élémentaires, le travail, le logement, l’éducation, les soins de santé, les menaçant d’expulsions forcées et d’incarcération dans les centres fermés. Les réduisant à l’état d’esclaves corvéables à merci dans d’importants secteurs économiques, comme l’HORECA, le nettoyage industriel et domestique, le bâtiment, la cueillette des fruits…
Il y a quelques semaines, la publication d’une photo, celle d’Aylan, enfant syrien mort noyé au large des côtes méditerranéennes, et l’arrivée de nombreux réfugiés syriens en Belgique, ont déclenché une vague d’émotion et de sympathie dans l’opinion publique. Ainsi, alors que le ministre NVA de la migration entendait continuer à restreindre le dispositif d’accueil (il fermait encore des places d’accueil et parlait d’ « économiser » 20 millions d’euros dans son administration il y a six mois ; il prétend continuer à limiter le traitement des dossiers à 250 par jour), cet afflux a provoqué un engorgement des demandeurs d’asile devant l’Office des étrangers, et, en réponse, l’organisation spontanée d’un camp d’accueil devant l’Office, ainsi que la création d’un mouvement nouveau et puissant : la plate-forme citoyenne. Qu’est-ce qui avait changé ? Sur la question des réfugiés, un basculement de l’opinion : de larges secteurs ont été touchés par l’aspect dramatique et humain de l’exode syrien et irakien, des centaines de citoyens ont vu dans le parc Maximilien une occasion d’enfin exprimer concrètement leur soif d’engagement humanitaire et dans l’urgence. Et la situation belge justifie un tel sursaut: la Commission européenne vient en effet de pointer du doigt, parmi 18 autres pays, la Belgique, parce qu’elle ne respecte pas le droit d’asile. Mais les gouvernements et la droite n’en ont par démordu : il fallait faire la distinction entre ces réfugiés de guerre, les « bons » réfugiés, et les migrants « économiques », les mauvais migrants, qui assiègent selon eux l’Europe depuis des mois, voire des années.
La Hongrie construit un mur de barbelés tout autour de ses frontières, arguant de la nécessité de se défendre, et de défendre l’Europe, contre une nouvelle « invasion musulmane », feignant d’ignorer que les réfugiés fuient précisément une guerre et un régime extrémiste islamiste ; elle fait voter des lois permettant à sa police et à son armée de tirer sur les réfugiés ; Bart de Wever nie, contre toute évidence, que ces réfugiés fuient un pays en guerre, et les accuse de vouloir « une vie meilleure » – la belle accusation ! Enfin, l’Allemagne, qui annonçait, pressée par ses patrons sur de bons vieux calculs économiques, son intention d’accueillir plus de réfugiés, décidait d’en loger dans l’ancien camp, de sinistre mémoire, de Dachau !
L’Europe, qui est pour beaucoup à l’origine des guerres et des drames humanitaires frappant le Moyen-Orient et le Sud, ne trouve d’autre réponse que dans son vieux réflexe d’externalisation de ses frontières, décidant ainsi ce 23 septembre, au dernier sommet, de consacrer un milliard d’euros à l’aide aux pays de « première ligne », la Turquie, la Jordanie, le Liban, qui déjà accueillent l’immense majorité des réfugiés des guerres en Syrie et en Irak. Face à la réalité massive de l’accueil des réfugiés du Sud par le Sud, l’Europe propose d’accueillir et de répartir sur l’ensemble de son territoire 120.000 personnes. Chiffre dérisoire, et déjà jugé trop important par les gouvernements de certains Etats, qui entendent se claquemurer dans leurs frontières tout en bénéficiant des fonds structurels européens. La vérité, c’est que les gouvernements européens sont traqués et tenaillés par les partis populistes et d’extrême-droite, qui leurs dictent leurs discours et leur politique. Et alors que les besoins réels de l’Europe en termes d’emploi, et démographiques, exigent une vraie ouverture, alors que les migrations rapportent en fait aux Etats plus qu’elles ne leur coûtent, selon diverses études de l’OCDE notamment, l’Europe, pour l’essentiel, veut maintenir à l’extérieur de ses frontières les réfugiés qui s’y pressent. Prolongeant de la sorte une politique qui, au Maroc par exemple, justifie depuis des années des mesures de protection policière, de racisme institutionnel, de répression des migrants présents. Les leaders de la droite le savent : les termes des relations entre le Nord et le Sud sont basés sur l’exploitation et la domination ; ce sont eux qui provoquent et entretiennent les motivations profondes des flux migratoires. Ils savent que ces flux, loin de se tarir, vont s’amplifier dans les années à venir. En effet, la « crise » migratoire vécue aujourd’hui n’est que la continuation des situations vécues ces dernières années, et qui ont culminé cet été avec la noyade de centaines de réfugiés en mer Méditerranée, ce qui nous a valu les « minutes de silence » hypocrites servies par les dirigeants européens. Ce n’est aussi que le prélude d’afflux encore plus importants, notamment provoqués par les dérèglements climatiques largement causés par le mode de production et de consommation imposé par le Nord. Comment y répondre ? En fermant toujours plus les frontières, allant jusqu’à remettre en cause des textes fondateurs tels que la Convention de Genève, comme l’a fait récemment le président de la NVA, talonné dans les sondages par le Vlams Belang. Une telle politique de fermeture et ultra-sécuritaire s’inscrit dans la logique néolibérale d’austérité et de contrôle des sociétés. Les réfugiés, qui aujourd’hui en sont victimes, le sont au même titre que les sans-papiers, les chômeurs, les pensionnés, toutes les personnes affaiblies par les politiques menées depuis des années par les droites et les tenants d’une social-démocratie pervertie.
Il convient aujourd’hui, pour la gauche, de mettre en lumière ces logiques sécuritaires et austéritaires : ce sont elles qui fragilisent des pans entiers de la société, qui rejettent les réfugiés dans les affres de l’attente, qui précipitent depuis des années ces anciens réfugiés que sont les sans-papiers dans les abîmes de la clandestinité… Réfugiés, sans-papiers, sont victimes de la même politique de rejet des plus faibles, de restrictions tous azimuts des moyens de l’Etat, de construction d’une peur et d’une haine de l’autre, de l’étranger.
La volonté des associations solidaires des migrants, réfugiés ou sans-papiers, est aujourd’hui de mettre en évidence l’aspect mensonger et dangereux de cette distinction entre bons et mauvais réfugiés, et d’interpeller les nombreux citoyens qui ont apporté leur solidarité aux réfugiés, pour qu’ils étendent cette solidarité aux sans-papiers, victimes de la même politique de fermeture et d’austérité. Nous devons participer à cet effort, et contribuer à la convergence des luttes, réfugiés, sans-papiers, chômeurs, travailleurs, comme la manifestation du 7 octobre prochain le montrera, où travailleurs avec et sans papiers se retrouveront dans le même cortège.
Prochains rendez-vous :
-le 27 septembre, à la marche citoyenne de solidarité avec les réfugiés, 14h, Gard du Nord, rendez-vous au pied des marches à l’entrée de la gare ;
-le 7 octobre, à la manif syndicale, avec les sans-papiers;
-le 10 octobre, au premier anniversaire de « Voix des sans-papiers », à partir de 13h, à Toestand, 53 avenue du Port (en face de Tours et Taxis) ;
-le 23 octobre, à la fête du 10ème anniversaire de « SOS Migrants », à partir de 19h à l’Espace Magh, 17 rue du Poinçon à 1000 Bruxelles ;
-le 25 octobre, à la manifestation de la Coordination des sans-papiers.

Serge Noël

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