La longue marche des réfugiés vers l’Europe (reportage)

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Pour rejoindre la frontière serbo-croate, certains ont déjà parcouru des milliers de kilomètres. Pour ceux que nous avons vu, ils viennent d’Asie principalement (Pakistan, Bengladesh, Afghanistan, Iran, Iraq et Syrie surtout) et aussi d’Afrique (Congo, Soudan et Somalie principalement).

S’ils attendent ici à l’aube le bus qui pourrait les conduire à Zagreb – les rumeurs compliquent le tracé que ces réfugiés parcourent dans les Balkans – c’est qu’ils ont passé une étape difficile et effrayante : celle de la dangereuse traversée en mer Egée. Au cours de ce reportage, plusieurs réfugiés nous ont dit la peur qu’ils avaient ressenti au moment d’embarquer sur des rafiots ou des barques délabrées. Mais avec un pistolet braqué sur la tempe, beaucoup n’avaient pas le choix. Le weekend dernier encore, bon nombre ne sont jamais arrivés sur les îles grecques, première étape sur le sol européen.

Le transfert en Grèce continentale n’a pas été des plus simple. La population grecque, dont on sait le sort pénible ces temps derniers, n’a pas montré beaucoup de compassion pour ces arrivants d’Asie, tombés préalablement aux mains de mafieux turcs, ces acteurs obligés pour entrer par la porte sud-est de l’Europe.

Ils ont remonté la Grèce, avant de franchir la frontière avec la Macédoine puis celle avec la Serbie. Seuls, en famille, avec des amis, ces personnes n’avaient pas le choix de dormir où elles le voulaient. Et souvent c’est dans les champs, à la belle étoile qu’elles se sont difficilement reposées.

Après un accueil serbe qu’ils ont apprécié, les groupes de réfugiés ont été bloqués devant la frontière hongroise. Nous avons tous vu la brutalité avec laquelle ces candidats à l’immigration ont été reçus au pays de Viktor Orban.

Il fut un temps ou le bouche à oreille permettait aux déplacés ou aux réfugiés de s’informer, désormais ce sont les téléphones portables qui ont relayé les nouvelles. Ils ont été efficaces… le temps que les batteries étaient chargées.

La colonne désorganisée de réfugiés a alors bifurqué vers l’Ouest pour franchir la frontière avec la Croatie. Bloquée par des policiers anti-émeutes, la colonne a attendu 24 heures avant de franchir la frontière de force, laissant les policiers interdits. Ils n’ont pas réagi non plus quand un Afghan, originaire d’Herat, s’est effondré sur le bord de la route, terrassé par un accident cardiaque. Le vieil homme âgé de 70 ans, nous a dit son fils, avait parcouru une distance de 5000km. Il doit la vie à un cameraman de RTL-Allemagne qui lui a fait un long massage cardiaque.

La colonne de réfugiés s’est ensuite scindée : les uns entrant à Tovarnik, les autres allant à la gare de la ville croate parce qu’on leur avait promis l’arrivée d’un train. Il partira finalement le lendemain matin avec des réfugiés qui exprimaient un souhait avec insistance, celui de ne pas se rendre en Hongrie.

Quand vendredi dernier à 9H42 le train est parti, il laissait d’autres migrants à leur attente, sous le contrôle devenu débonnaire de la police et des douaniers. Une tente du Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU fournissait eau, fruits, nourriture et de nouveaux vêtements. Beaucoup de ces femmes hommes et enfants se sont délestés de leurs anciens habits inadaptés aux fortes chaleurs et usagés par déjà des jours, voire des semaines de marche.

Le train parti, plusieurs réfugiés ont nettoyé les voies et les abords de la gare recouverts de bidons plastique vides, de papiers et ici et là de cartons pour conserver la chaleur la nuit.

Dans la ville de Tovarnik, les migrants ont été placés par ordre d’arrivée en rang pour grimper dans des bus. Le soleil était écrasant, la température dépassait les 35 degrés. Pour attendre, les réfugiés ont déposé leurs petits sacs à dos sur la route, se réfugiant à l’ombre des arbres.

Que contenaient ces sacs ? L’un de ces migrants nous a fait découvrir son maigre contenu : un pantalon et une chemise de rechange, une paire de chaussures légères, une serviette et quelques affaires de toilette, un caleçon de rechange, un morceau de gâteau aux pommes et un peu de pain, et une carte d’Europe pour ne pas perdre son chemin. L’élémentaire du marcheur en exil…

Un peu plus loin, des enfants vivaient leur monde à eux. Les uns autour d’une balle, les autres se partageant des histoires.

De tels mouvements de foule ne se font pas sans tensions ni accrocs, plus ou moins forts. Et notamment, en conséquence de la précipitation pour échapper le plus rapidement possible à leur funeste sort.

Il y a l’inévitable : ces mouvements de foule – que la police croate a correctement canalisés. Mais au moment d’entrer dans un train ou dans un bus, voulant privilégier les femmes enceintes et celles avec des bébés ou de petits enfants, elle n’a pu éviter de diviser des couples ou des groupes.

Laissés sur le quai, plusieurs hommes nous ont fait comprendre que leurs femmes étaient parties dans le train et ils se demandaient comment et où la retrouver. Cela prendra évidemment du temps malgré le travail des employés dans les camps de transit.

Il y a aussi le fait de retrouver ensemble des groupes qui ont des contentieux anciens. Ainsi ces bagarres qui ont opposé des hommes parce que certains essayaient dans la queue de brûler la politesse aux autres. Commentant ces événements, il n’était pas inhabituel d’entendre après des critiques adressées aux « Iraquiens », aux « Syriens », aux « Afghans », etc.

Ces réfugiés comme on peut le comprendre, n’ont pas envie de s’éterniser en chemin. A plusieurs reprises, d’aucuns nous ont expliqué qu’ils ne s’attarderaient pas dans les centres de transit. « Deux heures ou trois maximum », le temps de prendre une douche, de se nourrir et la route était à nouveau devant eux.

Plusieurs de ces réfugiés, nous les avons retrouvé le jour même à la frontière entre la Croatie et la Slovénie. Ils venaient de Zagreb, une bonne centaine de kilomètres au Sud.

Là aussi, frontière fermée et promesse que bientôt ils pourraient passer. Avec chaque fois ces questions qui reviennent : pourquoi la frontière est ici fermée ? Qu’attendent les policiers de nous ? De l’argent ? Notre intention n’est pas non plus de rester ici. La seule chose que nous voulons c’est traverser leur pays et nous retrouver en France, ou en Allemagne ou en Suède ou… en Nouvelle-Zélande a même souhaité un jeune homme.

En attendant, certains « s’habillent de neuf », se détendent, cherchent le moyen de passer en catimini (dans des camions ?) ou vont prendre contact avec ceux qui détiennent la clé du passage.

Ainsi continue une route pour des gens qui voyagent bien souvent sans plus de passé – d’aucuns ont vendu leur maison avant de se lancer sur la route de l’exil – et avec un avenir inexistant. Rien devant eux, rien derrière. Seulement un balluchon…

Aujourd’hui sur ces routes des Balkans, demain sur celles d’Europe de l’ouest, ils cheminent en file indienne sous le regard parfois hésitant parfois compatissant des populations qui les voient passer.

Il y a bien sur ces coups de pouce suspects : on aide pour évacuer le « problème ». Mais il y a aussi tous ces privés qui secourent ces migrants par pur altruisme, par générosité, par fraternité.

Ainsi cette femme qui revenait distribuer de la nourriture, des sucreries, des jeux pour enfants, des serviettes hygiéniques… et des couvertures. Elle est Croate et expliquait qu’elle même, voici une vingtaine d’années, avait été secourue quand son pays était en guerre. « Nous ne pouvons pas ne pas les aider. C’est le minimum que je peux faire pour eux. »

Ces réfugiés sont attendus par centaines de milliers dans les mois qui viennent. Dans le même temps, le regard des Européens et de ces migrants se tourne vers les différentes autorités d’une Europe (déjà multiculturelle) qui ne parviennent pas à mettre au point une politique commune, une politique de laquelle dépendra plus tard la qualité de l’intégration pour ces réfugiés.

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