Placide Nzeza

Placide Nzeza, 37 ans, Congo, Suède.
Un homme changé, qui combattra toujours.

 

Je suis né à Kinshasa, en République Démocratique du Congo en octobre 1970. Je suis marié et père d’un enfant. J’ai fait des études secondaires en mécanique générale dont je suis sorti diplômé. Ensuite, j’ai poursuivi des études supérieures à l’Institut Supérieur Des Techniques Appliquées, où j’ai décroché mon diplôme d’ingénieur en électromécanique. Par la suite, j’ai entamé ma vie professionnelle comme gardien de sécurité, dans une société de transport (ONATRA). Je deviendrai peu de temps après « commis policier », puis  un « agent de maintenance » dans les trains longue distance, « trains express » et « trains bleus ».  Je suis du « Bas Congo », mais les responsables qui dirigeaient la société de transport dans laquelle je travaillais étaient, quant à eux, issus de « l’Est », du Nord Kivu.

J’ai alors 28 ans quand les ennuis commencent. Il y a eu un décret de la présidence, promulgué au mois de février 2002, qui disait que tous ceux qui avaient une formation technique policière, donnée par les entreprises para étatiques, devaient rejoindre le Ministère de l’Intérieur pour y recevoir une formation para militaire, afin d’aller renforcer les effectifs à l’Est. Tout ceci, pour combattre contre la force d’occupation rwandaise à l’Est. J’y suis allé et j’ai fait une formation paramilitaire accélérée de 3 mois. Mais je ne voulais pas y aller.  Je n’ai pas voulu aller combattre, pour ne pas commettre de crime contre l’humanité, car la guerre était d’ordre politique. Mes parents ne voulaient pas non plus que j’aille faire cette guerre. Alors, j’ai fui dans la forêt de Ndjili Brasserie, à 15km de chez moi, à l’est de Kinshasa. Puis j’ai rejoint le Bas Congo et j’y suis resté 1 mois et demi.

Lorsque je quitte le Bas Congo, vers la fin du mois de novembre 2002, mon grand frère est arrêté pour que je me rende : les services de renseignement croyaient sans doute que mon grand frère devait savoir où je me cachais.

A cette époque, j’étais marié et père d’un enfant. Aujourd’hui, mon épouse se trouve au Congo Brazzaville, tandis que son enfant se trouve chez ses parents à Kinshasa, dans des conditions misérables. Avant de quitter la République Démocratique du Congo (RDC), je suis parti se cacher chez une tante à Kitambo, à l’ouest de  Kinshasa. En janvier 2003,  j’ai fui la RDC, vers 22h30, en traversant le fleuve Congo en pirogue.

 

Un voyage sans destination, le début de l’errance

 

Lorsque j’ai fui mon pays, je te le dis franchement, je ne savais pas où j’allais, je n’avais aucun pays en tête. Certains ont des pays précis dans leur tête, surtout par rapport à l’Europe. Mais moi, je ne pensais pas du tout à l’Europe. En fait, c’était mon oncle qui m’avait recommandé à un ami à lui, en Tunisie.  Avant de fuir la RDC,  je n’avais jamais voyagé de ma vie. Je n’avais jamais quitté ma région. Je n’ai connu que le Bas Congo et la capitale, c’est tout ce que j’ai connu…  Ensuite, j’ai quitté Kinshasa pour Brazzaville en pirogue. Puis, j’ai pris l’avion pour Tunis, en transitant par Paris. A Paris, je n’avais pas demandé l’asile, j’ai été bête, mais je ne savais pas… je ne savais rien. Lorsque je repense à tout cela,  je me dis que j’étais vraiment un grand ignorant. A Tunis, je suis allé chez l’ami de mon oncle. Il m’a attendu à l’aéroport.

Je suis resté ainsi 3 mois en Tunisie. Le copain de mon oncle m’avait dit que si on m’arrêtait,  je ne devais absolument pas dire que j’habitais chez lui…  En Tunisie, c’est pire qu’au Maroc, tu ne peux rien faire. Après 1 mois et demi de séjour, je suis allé en prison pendant 15 jours à Ouhardia. Il y avait beaucoup de Subsahariens de différentes nationalités : ivoirienne, camerounaise, tchadienne, burundaise, sénégalaise, soudanaise, etc.

Lors de mon incarcération, je n’ai vu aucun juge. Je suis entré en prison, et ressorti de là, sans avoir vu personne, à l’exception de policiers. A ma sortie de prison, les policiers m’ont ordonné de quitter immédiatement la Tunisie.  Lorsque j’ai retrouvé l’ami de mon oncle, celui-ci m’a dit qu’il ne pouvait plus m’héberger et qu’il fallait que je quitte vraiment la Tunisie. C’est ici, que j’ai compris que je devenais, tout à coup, un errant… Et que j’allais errer encore longtemps…

Mon passeport était toujours en ma  possession et j’ai ainsi demandé un visa pour aller au Maroc. Je suis entré au Maroc en février 2004.  Si je suis allé au Maroc, c’est parce qu’on m’avait dit qu’il y avait beaucoup de  personnes noires et que ce fait pouvait faciliter mon intégration. 0Je ne connaissais du Maroc presque rien, si ce n’est l’histoire d’amitié entre Mobutu et Hassan II, les relations d’amitié entre les deux Etats.

Mais avant qu’on m’explique cela, je n’avais aucune idée de l’endroit où je voulais aller. Je me suis simplement dit que j’étais devenu un errant. Je ne pensais pas à aller en Europe, car je ne connaissais personne là bas, sinon j’aurais été le premier à y aller.  En fait, mon idée n’était pas de m’installer quelque part en Afrique ou en Europe, mais de fuir et de chercher un endroit où je pourrais être en sécurité, avant de revenir dans mon pays lorsque la situation à la RDC se serait calmée. En effet, le retour au pays était ma seule obsession car j’y avais laissé toute ma famille, et surtout ma femme et mon enfant.

Donc, J’ai pris l’avion pour le Maroc.  Dans l’avion, j’étais assis à coté d’un Marocain à la peau blanche. J’ai essayé de lui parler afin de faire connaissance avec lui, et savoir où il habitait mais lui, ne voulait pas parler avec moi. Il devait me trouver répugnant. Arrivé à Rabat, j’ai pris une chambre dans un hôtel près de la gare.

Le lendemain, je me suis présenté à Caritas,  pour leur demander de l’aide, et surtout un logement. On m’a répondu alors que Caritas ne disposait pas de logement, et qu’il fallait que je me débrouille tout seul. Je suis sorti de là, très déprimé, très démoralisé. Alors, j’ai marché sans direction précise, et j’ai rencontré un Noir. Je me suis présenté à lui, je lui ai dit : « Bonjour, je suis Congolais et j’aimerais savoir où je pourrai bien trouver des Congolais à Rabat ». Il m’a répondu qu’il était  de Guinée et qu’il a allait, sans problème, m’emmener voir un groupe Congolais si je le souhaitais. Il m’a donné le numéro de téléphone d’un ami à lui, d’origine congolaise. Je lui ai ainsi téléphoné. Un peu plus tard, trois Congolais sont venus me chercher devant mon hôtel. Ils m’ont dit qu’ils pouvaient me dépanner pendant quatre jours au maximum, parce qu’au-delà de cette durée, ils pouvaient avoir de gros problèmes avec le bailleur de la chambre, qui devinerait, tout de suite, qu’il y avait une personne en trop.

Ils m’ont bien précisé cela, et ont bien insisté sur le fait qu’après quatre jours, il fallait que je cherche une chambre en ville, que je pourrais partager avec d’autres Congolais.  C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, mais au bout d’un mois, je n’avais plus d’argent. Alors, j’ai commencé à habiter à droite et à gauche. J’ai fait tous les quartiers de Rabat. Je passais quelques jours ici, quelques nuits dans un autre quartier. C’était cela, la vie d’un errant… J’allais là où il y avait des Congolais.

Il y avait des quartiers où la vie était chère, et d’autres où la vie n’était pas chère ; où tu pouvais trouver du poisson pour 11 dirhams. J’ai habité avec 8 personnes dans une petite pièce de 12 m². Tout le monde,  aujourd’hui, est en Europe. Moi, j’ai connu des conditions très difficiles : les flics au Maroc te rackettent pour rien, on te demande 300 ou 400 dirhams dès qu’on te voit, et  si tu ne les donnes pas, on te renvoie directement à Oujda.

Le départ pour la forêt

Qu’est-ce qui m’a poussé à aller vivre dans la forêt ? Je précise tout de suite que je suis arrivé dans la forêt le 5 juin 2004, et que j’y ai vécu sans interruption pendant un an et quatre mois.

Avant cela, j’habitais à Takkadoum, un quartier de Rabat, et ce quartier était celui où il y avait le plus de ratissages contre les Noirs. Il ne se passait pas un jour sans qu’il y ait une, deux ou trois opérations de ratissage. Moi, j’avais un visa encore valable, et donc, j’ai pu assister pendant 1 mois à ces ratissages, qui étaient parfois violents. La police raflait les Noirs avec une grande brutalité, sans parler des insultes. Quand mon visa fut expiré, et que je suis devenu un vrai clandestin comme les autres, je me suis demandé où j’allais habiter.

Je ne pensais pas à aller habiter dans des camps informels, ou dans ce qu’on appelle « le ghetto en forêt ».  Auparavant, je n’en avais jamais entendu parler. Même quand j’étais à Kinshasa. Je ne savais même pas qu’il existait des enclaves espagnoles au Maroc, que l’Europe était déjà en Afrique. C’était incroyable pour moi d’apprendre cela. Je croyais, jusqu’ici, que c’était la mer qui séparait l’Afrique de l’Europe.

Lorsque des Congolais sont venus de la forêt de Gourougou, près de l’enclave espagnole de Melillia, ils m’ont demandé ce que je faisais là, et pourquoi je ne venais pas avec eux en forêt. Ils m’ont dit de payer un droit d’entrée, de tenter ma chance pour l’Europe, et que tout seul je ne m’en sortirais pas. Je leur ai alors demandé comment ils faisaient pour traverser la mer pour aller en Europe. Ainsi, ils ont éclaté de rire, et ils m’ont répondu : « Mais toi d’où tu viens ? L’Europe est au Maroc ! Nous, nous habitons tout près de l’Europe, à zéro mètre de l’Europe ».

Alors là, j’ai tout de suite téléphoné à mon oncle pour qu’il m’envoie 50 dollars. Je lui ai dit que c’était une question de jours, et  que j’allais habiter à la frontière de l’Europe qui se trouve au Maroc. Je ne sais pas s’il a compris, mais il a toute suite répondu favorablement à ma demande.  Après cela, tout a été rapide. Deux ou trois jours plus tard, j’ai pris le bus pour Nador, pour la forêt de Gourougou.

 

Gourougou, le commencement d’un autre monde

Quand tu arrives dans le ghetto, tu payes un droit d’entrée, qui est aussi un droit sanitaire. Il n’y a pas de médecin, mais avec ce droit d’entrée, ils achètent des médicaments et ils peuvent appeler un médecin. Quand le cas est grave, on peut alors transporter la personne souffrante à l’hôpital. Chaque communauté a son organisation interne.  Par rapport au passage, il est très organisé car ce n’est pas l’affaire d’une seule personne, mais l’affaire de plusieurs personnes (quatre ou cinq). L’opération doit prendre 5 à 7 minutes maximum, sinon elle échoue.

 

On pouvait dénombrer quatre types de voyages à partir de la forêt.

Le premier type de voyage, le plus rassurant, était le voyage par eau, qui coûtait entre 750 et 800 euros. Ce voyage était assez risqué, car il s’agissait de contourner le grillage qui descendait dans l’eau.

Le deuxième type de voyage était celui du tunnel. C’était une opération effectuée avec l’aide d’un guide marocain, et qui consistait à déboucher par le caniveau des conduites d’eau de pluies de la ville de Ceuta.  Le prix s’élevait à 600 euros, car c’était un voyage d’un taux de 65% de réussite.

 

Le troisième type de voyage, était celui du grillage. Une opération toujours effectuée avec les guides marocains qui travaillaient en coupant le grillage avec l’aide de militaires en poste.  Le prix  à payer s’élevait entre 250 et 500 euros avec 40% de réussite.

Le quatrième type de voyage était celui de l’effort personnel. Il ne demandait pas d’argent, il demandait de la force physique pour monter les échelles. Mais ce voyage était à haut risque et le taux de réussite s’élevait  à 15%.

 

Pour le voyage par eau, chaque communauté avait sa propre heure de passage.  Pour ma communauté, c’était de 21h00 à 22h00 GMT.  Pour le tunnel, cela dépendait du guide, mais la plupart de temps ça variait entre 22h00 et minuit GMT.  Pour le grillage cela dépendait aussi du guide et des contrebandiers qui travaillaient pendant la nuit. Juste après leur boulot, on profitait du trou qu’ils avaient fait pour entrer et se cacher dans la forêt, après avoir surmonté la grande montagne de la ville de Ceuta, qui sépare les deux grillages avec le Maroc. Pour passer, il faut une bonne condition physique, et tout cela doit durer moins de 5 minutes. En plus, c’est très dangereux, car si tu tombes mal du grillage, tu peux te blesser gravement, et le passage, pour toi, est foutu pour longtemps, ou définitivement. Donc, il faut tomber dans la bonne position. On apprend tout cela dans le camp. Car si tu es pris par les Marocains, ces derniers t’expulsent vers Oujda, et il te faut une journée de marche pour revenir au ghetto.

À Gourougou, je te le dis franchement, la vie était proche de la vie animale. Tu manges les aliments que tu trouves dans les poubelles. J’ai vu également de mes yeux des Marocains faire les poubelles pour se nourrir et nourrir leur famille. Et le plus incroyable, c’est que tu te nourris ! C’est inimaginable ce que tu peux trouver dans des poubelles : du fromage, des boites de conserves, des fruits, etc. On mangeait tout ce qu’on trouvait dans les poubelles, vous m’entendez !

Je suis resté 3 mois à Gourougou. Et il y a deux choses qui m’ont le plus frappé dans cette forêt. La meilleure des choses est la solidarité entre Subsahariens, car quand quelqu’un tombait malade ou se blessait, on ne le laissait pas tomber.  La chose la plus horrible est quand les militaires violaient les Africaines devant nous. On les entendait crier, mais on ne pouvait rien faire. Et cela, sans parler des descentes répétées de la police. Mais il y a aussi une autre chose qui me frappait beaucoup, c’est lorsqu’on sortait du camp pour aller en ville : on était déconsidérés par la population.

Du camp, jusqu’à la ville de Nador, il y a 12 km. On allait souvent à Nador pour chercher de la nourriture. On avait un petit sac à dos pour mettre notre nourriture. Quand on était de retour, dans le camp, on enterrait la nourriture et nos objets précieux, afin de les mettre  à l’abri de la police, car lorsque celle-ci arrivait, elle ne se gênait pas de détruire le campement. Et donc, après leur départ, on pouvait récupérer la nourriture et nos affaires, car tu peux vivre sans toit mais pas sans manger.

La vie dans les camps était un cauchemar dans la mesure où tu étais tout le temps aux aguets. Lorsque que la police arrivait, elle prenait les cartons sur lesquels on dormait, nos habits, et brûlait tout… Les policiers pissaient même dans les bouteilles d’eau qui n’avaient pas été cachées.

La vie à Gourougou était devenue infernale. On nous disait qu’à Bel Younech, c’était beaucoup mieux. Mais tu ne pouvais pas y aller, car il fallait être parrainé.

 

Il n’y avait plus d’issue au Maroc

 

Nous ne connaissions pas la forêt de Bel Younech. Il nous fallait un guide pour nous y emmener. Alors, je suis retourné à Rabat, à Takkadoum, et je suis entré en contact avec des gens qui pouvaient m’emmener dans la forêt de Bel Younech. Comme il fallait de l’argent pour prendre les transports, j’ai téléphoné à mon oncle pour lui demander de m’envoyer encore de l’argent. C’est à ce moment là que je me suis dit que je devais aller en Europe. La vie était dramatique pour moi au Maroc. Cette expérience en forêt m’avait beaucoup dégoûté de la vie d’errant. Cette vie en forêt m’avait fait déconsidérer de moi-même. Je pensais que je n’étais plus un homme et qu’au Maroc, il n’y avait plus d’issue. Et c’est là que le goût de l’Europe m’est arrivé. Mais les autres, pour ne pas dire la majorité, avaient déjà un plan pour aller en Europe.

 

Je suis arrivé à Bel Younech le 7 juin 2004. Lorsque j’ai vu  pour la première fois le ghetto, j’ai été très surpris. Il était organisé comme un camp de réfugiés ! Quand je suis arrivé dans le camp, je me suis dirigé tout de suite vers la communauté congolaise, car quand tu es Congolais, tu dois habiter avec les gens de ta communauté. J’ai ensuite vu le président de la communauté, « le chairman », car cela est obligatoire. C’est la personne que nous devons voir en premier. Il m’a dit : « Je pense que tu veux aller en Europe ? » J’ai répondu que oui. Et il a ainsi ajouté : « Alors écoute bien ce que je vais te dire, il y a plusieurs types de voyage : le voyage par eau coûte 800 dollars, le voyage par tunnel coûte  600 dollars, le voyage par grillage, s’élève à 300 dollars et le dernier voyage est le voyage personnel. Pour celui-ci, tu dois  te faire ton échelle tout seul, mais c’est plus long et c’est très incertain. Il te faut au moins totaliser un mois d’essais, et tous les essais sont dangereux parce que tu n’as personne pour te soutenir ». C’était vrai, parce qu’à Gourougou, l’endroit où se situe le grillage est plat, alors qu’à Bel Younech, c’est montagneux, et c’est cela qui rend l’assaut difficile.

La communauté des Congolais était composée au moins de 60 personnes. Parmi ces personnes, il y avait au moins 35 personnes qui voulaient aller en Europe par leurs propres moyens et qui ont versé entre 5 et 600 dollars à des passeurs.

Le chairman est un homme important, il est le représentant de la communauté, et lui aussi attend de passer. Mais il y a une règle,  il doit expédier au moins 8 personnes avant de passer. Le chairman n’a pas de mandat. J’ai vu des chairmans faire le chairman deux jours seulement. Après deux jours, il part.  J’ai vu un chairman faire cela une semaine. J’en ai vu qui sont restés au moins un mois, parce que les passages étaient difficiles.

Le chef est la première personne dans la forêt, mais  il doit posséder quelques compétences, comme par exemple : parler plusieurs langues. Dès que le chef peut passer en Europe, son mandat est terminé et son adjoint prend sa place.  Faire passer 8 personnes : ce nombre est officiel, tout le monde le connaît, et tous les chairmans sont tenus de le respecter.  Chaque voyageur paye 100 euros, en plus de la somme pour le voyage. Etant donné que les voyageurs sont à huit : 800 euros sont récoltés. Cette somme sert, d’une part à payer le voyage du chairman, parce qu’il a travaillé pour la communauté, et d’autre part, une partie est gardée pour toute la communauté (environ 500 euros). Si le chairman fait voyager 8 personnes, il peut à son tour voyager. Cette condition était obligatoire pour maintenir l’ordre. Le second chairman est l’équivalent du premier ministre. Il est chargé de l’administration. C’est lui qui reçoit les nouveaux arrivés et à qui on donne l’argent pour avoir le droit d’entrer dans le ghetto. Le troisième chairman est chargé du social, comme un ministre des affaires sociales.  C’est à lui qu’on donne les 200 dirhams de « droits de ghetto ». L’argent va à la communauté, et il y a 100 dirhams qui vont servir à acheter de la nourriture pour toute la communauté. Avec l’argent que les gens ont versé comme droit d’entrée dans le ghetto, on va acheter du bois, des outils pour le passage, des sacs pour enterrer les aliments afin de les cacher quand la police arrive. Les sacs sont  importants, parce qu’ils servent à mettre tout ce qu’on a acheté, afin de le transporter, et aussi de le cacher plus facilement. Quand on a besoin de nourriture, il suffit de déterrer. Et il faut également  de plus grands sacs, pour cacher la nourriture qui appartient, cette fois-ci, à toute la communauté. Le troisième chairman est également celui qui règle les problèmes, les conflits entre les gens.

 

Moi, j’ai commencé comme parlementaire, j’ai exercé cette fonction de mai 2005 à septembre 2005. Très précisément, j’ai été président du parlement au sein de la communauté congolaise. Il n’y avait pas d’élection, c’était selon l’ordre d’arrivée. On devenait chairman dès que celui qui était arrivé devant nous réussissait à passer et à faire passer 8 personnes avant lui.

Mais je voudrais revenir sur la fonction du premier chairman, qui est l’équivalent du Président temporaire de la communauté des Congolais. C’est lui qui donne les ordres et à qui ses collaborateurs remettent des rapports écrits. C’est à lui qu’on vient dire, par exemple, qu’aujourd’hui il y a 5 arrivées, 3 hommes et 2 femmes. Alors, il y a une discussion avec le « président » pour lui dire qu’on peut placer les 2 femmes dans tel ghetto et que pour les hommes, il va falloir construire 2 ou 3 ghettos.  C’est le troisième chairman qui rapporte au premier chairman la situation. Le 1er chairman va alors s’adresser au Chef du Parlement et lui dire : « Bon voilà, nous avons un déficit en ghetto. Donc, il faut construire des ghettos pour les nouveaux arrivants. Je te donne de l’argent pour toi et tes hommes, et vous allez leur construire un ghetto et leur donner de la nourriture pour 2 ou 3 jours ».

Alors le chef des parlementaires va organiser une réunion des parlementaires pour leur dire : « « Bon, vous n’avez pas d’argent et vous pouvez bénéficier d’un voyage gratuit, alors c’est possible pour vous, si vous rendez un service à la communauté. Ce service est la construction au moins de 3 ghettos. Donc, je vous demande de vous organiser en conséquence ». Si on dit aux parlementaires qu’il faut aller chercher du bois, ils s’exécutent, ils obéissent.  Leur chef fait partie du gouvernement comme commissaire, et c’est lui qui donne des ordres. Par exemple, quand il faut du bois pour se chauffer, ce sont les parlementaires qui sont chargés de la corvée de bois. Et les parlementaires sont également considérés  comme étant des « policiers ».

Dans le groupe des parlementaires, il y a des groupes et des chefs de groupes. Ce sont des groupes qui sont spécialisés dans le ramassage de bois, dans la confection de tentes, etc. Les parlementaires exécutent l’ordre du Gouvernement et appliquent les décisions du Parlement.

 

L’ordre intérieur

 

J’ai parlé des trois premiers chairmans, il faut maintenant que je dise quelques mots sur le quatrième chairman : le commissaire au compte.

Il est à la fois chargé des comptes et de la discipline. Le commissaire au compte garde le trésor (l’argent) de la communauté. Il est vraiment intouchable. Il est gardé par des policiers. En guise de rappel, les policiers sont les parlementaires. Le quatrième chairman n’est pas nommé par une instance mais, dans une certaine mesure, il fait aussi la loi. Une loi exécutable et imposable à tous. Comment vote-t-on la loi ?  Il faut d’abord dire que la loi a pour but de mettre des garde-fous. Il n’y a pas d’ordre sans loi et avec cela, tout le monde est d’accord.  De toute façon, ceux qui étaient contre les lois n’avaient pas le choix. Ils étaient forcés de se plier à la loi commune.  Les parlementaires sont, plus ou moins, au nombre de 18. Voici un exemple concret de  la manière dont les lois  sont votées : Certaines personnes vont dire : « Un chairman peut avoir une femme, mais pas dans la communauté, afin d’éviter les problèmes ». D’autres vont avancer : « Nous sommes quand même des adultes, et chacun est libre de faire ce qu’il veut. On  ne peut pas priver les gens de choses qui sont importantes ».  Un autre va ajouter : « Non, un chairman ne peut pas avoir une femme, car il n’a pas de travail et donc, il n’a pas d’argent pour faire vivre sa femme ». Donc, nous pouvons voir ici trois propositions pour lesquelles chacun argumente. Et puis, quand tout le monde a terminé d’argumenter, on passe au vote.  Alors, les parlementaires se présentent et font un rapport de ce qui a été dit et demandent à toutes les personnes de voter à main levée. Les parlementaires comptent, ensuite, les voix pour chacune des propositions ainsi que les abstentions. Après le décompte de voix, on va constater que c’est la troisième proposition, par exemple, qui a été adoptée. Et cette proposition deviendra ainsi une loi.  Pour le vote de cette loi, le chairman n’était pas présent, et donc n’a pas pris part. Oui c’était comme cela…On votait des lois.

 

On avait des documents  légaux, mais ils ont tous été brûlés. On enterrait aussi nos documents. Il y avait des procès verbaux qui étaient lus lors des réunions. Nous, les Congolais, on écrivait presque tout. Le Parlement, après une « réunion extraordinaire », était capable de dissoudre le Gouvernement. Si le chairman avait un mauvais comportement, qu’il avait fait preuve d’insulte grave ou qu’il avait commis un vol par exemple, et bien le Parlement décidait que dans les 3 jours, il allait expédier les affaires courantes. Et on allait dire au chairman qu’il était démis de ses fonctions et que le chef du Parlement allait le mettre dans le prochain convoi, pour qu’il puisse partir.  Le prochain chairman, qui était en fait le second, devait être intronisé par le Parlement. Le chef du Parlement expédiait les affaires courantes. Et lorsque le second chairman devenait le premier chairman, le chef du Parlement quittait celui-ci et rejoignait le Gouvernement. La personne qui était vice présidente du Parlement prenait la place du président du Parlement.

Dans cette forêt, il y avait au moins 14 communautés bien établies : ivoirienne, gambienne, guinéenne, sénégalaise, congolaise, malienne, tchadienne, sierra léonaise, etc. Nous, les Congolais de la République Démocratique du Congo et de Brazzaville, ne formions qu’une seule communauté. Mais il faut dire que toutes les communautés représentaient environ 1300 personnes en moyenne, parfois plus. Mais toutes n’avaient pas la même organisation. Les Congolais, les Camerounais et les Nigériens avaient, à peu près, le même mode de fonctionnement. Cette organisation, nous l’avons trouvée quand nous sommes arrivés dans le ghetto. Cette organisation était vraiment bien établie. Toutes les communautés, petites ou grandes, étaient organisées.

 

Relations intercommunautaires et institutions internationales

 

Mais si la vie dans une communauté n’est pas facile, la vie entre plusieurs communautés était encore plus difficile à gérer. Il y avait des conflits graves, qu’il fallait régler, sinon c’était le désordre, et le désordre faisait venir la police, ce qui mettait tout le monde en danger ! Donc, il fallait trouver une  solution pour régler les conflits intercommunautaires.

 

En juin 2004, il y a eu un conflit entre les Maliens et les Congolais. Un conflit qui avait fait pas mal de blessés et dans lequel, des femmes ont même été violées. La cause de ce conflit était une violente jalousie à l’égard d’une femme. Il y avait eu un très grand désordre : des Maliens avaient violé des Congolaises. C’est à la suite de ce conflit qu’on a inventé les Casques Bleus. On a convoqué les sages de la forêt, en premier lieu le doyen, qui était arrivé dans la forêt en 1997. Le doyen ne veut plus aller en Europe, il se fait de l’argent à partir de la forêt. Tous les gens de son époque sont passés, excepté lui, c’est pour cela qu’il a la qualité de doyen. Il avait un « droit de veto ». Moi, je n’étais pas là lors du conflit, car j’étais sorti pour régler mes problèmes de demande d’asile.  Quand je suis rentré, j’ai été convoqué par les sages et le doyen, et on m’a demandé ce qu’il fallait faire pour que ce conflit ne se reproduise plus. Les Maliens étaient beaucoup plus nombreux que les Congolais. Alors, j’ai dit que ce qui était arrivé aux Congolais pouvait très bien arriver aux Camerounais, ou à toutes les autres communautés. J’ai proposé que chaque communauté donne 3 ou 4 membres, pour qu’on puisse mettre sur pied une force d’interposition qu’on appellerait les « Casques Bleus ». De manière à ce que si un conflit, entre deux communautés, se produisait, les gens ne prennent plus des bâtons pour se battre, mais passent par les commandants des « Casques Bleus » pour régler leur conflit. Alors, tout le monde a dit que mon  idée était géniale.  Pour notre organisation, nous avons voulu copier les grandes instances internationales, comme le Parlement européen, l’Union européenne, l’Union africaine, ou les Nations unies. On voulait faire comme les Etats.  Par rapport à mon idée, qui était de créer une force d’interposition,  il y a eu une convocation de tous les chairmans et les encadreurs spirituels (imams et pasteurs), de toutes les communautés, lors de laquelle  on a présenté mon idée, qui a été finalement appuyée par tous.

Après cette réunion, on a délégué 3 personnes par communauté, et on a constitué les « Casques Bleus ». Il n’y avait pas de signes de reconnaissance des « Casques Bleus », mais tout le monde les connaissait et les reconnaissait tout de suite. Il y avait  42 « Casques Bleus », à raison de 3 par communauté.  On les avait choisis suivant plusieurs critères : politesse, respect, sérénité devant une situation de violence, très bonne condition physique…

Les « Casques Bleus » sont intervenus parfois entre les Maliens et les Nigériens, entre les Maliens et les Camerounais.  Certains étaient des villageois. Ils n’étaient pas bien éduqués. Ils n’avaient pas beaucoup fréquenté les bancs de l’école, ils cassaient tout. Quand il y avait une bagarre, ils détruisaient tout : les tentes, les marmites… Le patron des « Casques Bleus » était un Nigérien. Et si jamais un Malien voulait régler un conflit avec un Ivoirien, sans passer par la médiation des « Casques Bleus », il recevait une sanction. Il était arrêté et sanctionné trois jours successivement.  Ensuite, on lui demandait de sortir dans la forêt pour 15  jours.

 

Mais d’autres désordres sont apparus, aussi dangereux que les conflits entre les communautés : les attaques en masse, et de manière désordonnée pour accéder à Ceuta. On se retrouvait à 250 devant le grillage, vous vous imaginez… Le lendemain, suite à ce fait, la police est arrivée. Les gens voulaient vraiment accéder à Ceuta, mais cela se faisait dans un désordre total. C’était au début de l’année 2005. Pour éviter le désordre et l’anarchie pendant les tentatives, on a créé  l’Union africaine, car nous n’avions pas assez de guides. L’Union africaine a été créée avant les Casques Bleus. Il fallait que chaque communauté envoie pour le voyage un nombre limité de personnes. On ne pouvait pas laisser chaque communauté agir à sa manière, car sinon c’était chaotique. L’’idée de créer l’Union africaine était venue d’un Ivoirien. Le président de cette Union était le sage, le doyen. L’UA était constituée de tous les chairmans. Sa vocation était de recevoir les délégations et de contrôler ceux qui voulaient accéder au ghetto et qui n’étaient pas Africains, tels que les journalistes et d’autres visiteurs. Il y avait aussi les militants des droits de l’homme qui venaient dans la forêt. On demandait à ces personnes extérieures de nous expliquer la  raison de leur présence dans la forêt. En fait, l’UA avait pour objectif de vérifier la mission des personnes qui voulaient nous voir, et de se mettre d’accord sur l’utilité de la mission au profit de la communauté. L’UA avait aussi pour vocation de présenter de façon cohérente la situation des Subsahariens vis-à-vis de l’extérieur, auprès des ONG, des journalistes, des médecins, des militants des droits de l’homme, etc. L’UA ne s’occupait jamais des affaires intérieures. Elle avertissait et informait le ghetto de la venue de personnes ou d’institutions, par exemple. Elle se présentait comme gestionnaire des relations publiques du ghetto. Elle était également importante pour la maîtrise de l’information, afin d’éviter toutes rumeurs. Par exemple, lorsque qu’une personne n’est pas rentrée de la nuit, certaines personnes vont prétendre qu’elle a été arrêtée. Cette rumeur va créer la panique dans le ghetto. C’est pour cela qu’il est important de vérifier l’information, avant de la rendre publique et officielle. Lorsqu’une personne prétend, par exemple, que la police va arriver, on lui dit alors d’informer le chairman avant de l’annoncer à la population. Le chairman, à son tour, va voir le doyen pour l’en informer, et le doyen quant à lui va ordonner de ne rien dire jusqu’à ce que l’information ait été vérifiée. Nous, nous savions très bien lorsque des descentes dans le ghetto étaient projetées, car l’équipe des passeurs marocains travaillait en connivence avec les flics, et ces derniers étaient les mieux placés pour nous en informer. Personnellement, en un an et 4 mois, je n’ai jamais été arrêté en forêt, j’ai toujours été arrêté en ville.

 

 

Police et justice

Il y avait une loi, et si tu la transgressais, tu étais puni, et tu pouvais, si la faute était grave, quitter la forêt. Ah oui, il y avait des punitions : couper dix fagots de bois, construire des ghettos pour les nouveaux arrivants, etc. Tout le monde savait à quoi s’attendre. La nature de la punition dépendait des motifs et de la gravité de la transgression. Mais si tu étais récidiviste, on pouvais aller jusqu’à te chicoter, et jamais tu ne l’oublierais. La lourdeur de la sanction dépendait du commandant des « Casques bleus ». Après le châtiment, on expulsait le coupable de la forêt. Nous avions, comme punition, le bannissement, qui consistait à 15 jours d’interdiction de vivre en forêt. Après tu avais le droit de revenir.  Le manque de respect ou l’injure, la sanction c’était : ramasser cinq fagots de bois. Si tu frappais quelqu’un, c’était la chicotte et tu sortais 2 semaines de la forêt. Une faute grave : pendant que les femmes se lavent, un homme regarde en cachette, là tu avais la chicotte et tu sortais 45 jours de la foret. Il fallait de l’ordre. La vie en forêt, c’est inhumain. C’est un cauchemar. Du lundi au jeudi soir, c’est vraiment le cauchemar total, tu ne sais pas à quel moment la police va arriver. Quand vient le jeudi soir, on est un peu apaisés, parce que le vendredi, c’est le jour de la prière. Et c’est aussi le meilleur jour pour faire Filsabillillah, l’aumône.

Un an après, jour pour jour

Il y a presque un an, jour pour jour, soit le16 septembre 2005, que Dieu m’a épargné du massacre qui allait se passer à Ceuta.

Tous les habitants de la forêt de Bel Younech n’étaient des clandestins, il y avait aussi les demandeurs d’asile et les réfugiés statutaires du HCR, comme on pouvait le constater sur mon récépissé, qui devait expirer 12 jours avant l’événement de Ceuta, du 28 au 29/09/2005. Dieu seul a voulu que l’expiration de ce document soit un motif pour m’épargner le danger qui se profilait á l’horizon. C’était le vendredi 16/09/2005, sur le coup de 11h, que j’avais quitté la forêt, après avoir emballé tous mes effets, à destination de Rabat, pour le renouvellement de mon document. Ce n’était pas facile de sortir  ce jour là, mais comme c’était un vendredi, le jour de prière, il fallait attendre jusqu’à midi, lors de la prière de Djuma, pour arriver dans la ville de Fnidak, une ville à haut risque pour les Noirs. Dieu merci, cela s’est passé sans incident majeur, et après avoir pris le bus à la gare routière, et démarré à 13h, nous avons fait une escale á Tanger, où nous avons passé presque 2h30, dans l’attente de clients, et nous sommes repartis à 16h.

 

Puisqu’à Tanger tout sujet Noir est indésirable, je ne pouvais descendre du bus, pour ne pas être interpellé par la police, malgré le récépissé du HCR de Rabat. J’avais aussi respecté la consigne du chauffeur, qui était vraiment gentil envers moi. Nous sommes arrivés à Rabat vers 20h30, à la gare routière de Kamara, et comme j’étais toujours sous la protection du Très Haut, j’avais pris le bus 57 qui allait de Kamara à Hay Nahda. Je comptais passer la nuit chez un ami intime à Hay Nahda2. Comme je voulais m’y rendre, j’ai été intercepté par un frère qui m’empêcha d’aller à Hay Nahda 2 et qui me conduisit chez un évangéliste. A la surprise générale, le samedi 17/09/2005, au matin, j’ai appris qu’il y avait eu une opération de rafle dans deux quartiers populaires de Rabat, Hay Nahda 2 et Takkadoum. Ca avait commencé vers 4h du matin. Ce jour-là, la police avait ramassé plus de 250 personnes, demandeurs d’asile, réfugiés et sans papiers confondus. Voilà comment j’ai été sous la protection Divine. Si j’avais passé la nuit à Hay Nahda 2, ce jour-là, sans autre forme de procès, j’aurais été du nombre  des personnes arrêtées, Dieu merci.

 

Je fais partie des personnes qu’il est convenu d’appeler les « rescapés », expression faible pour cerner la personnalité d’un jeune Congolais à qui le destin aurait sans doute réservé un avenir radieux, si la politique de l’Union européenne avait un  caractère humaniste. J’ai subi à peu près tout ce qui fait honte au XXI siècle: le rejet, l’exclusion, le racisme anti-noir, le ghetto, la discrimination et la xénophobie. Trois ans après, je continue à mener mon combat contre l’oubli, l’indifférence, la banalisation et, pire encore, la recolonisation de l’Afrique à travers la politique de l’Europe.

 

Dans cette lutte contre la bassesse, quelque vingt jeunes Africains au Maroc m’ont aidé à concrétiser la toute première association de défense des droits des Africains dans ce pays. Regroupant toutes les nationalités, et nommée « Conseil des Migrants subsahariens au Maroc », j’en ai été désigné président, juste après les événements de Ceuta et Melillia en octobre 2005. Je suis le témoin de la barbarie, de la dérive sécuritaire de L’UE, et je consacre ma vie et toutes mes forces à raconter aux hommes ce qui fut l’enfer des camps. Inlassablement, je raconte avec mon accent inimitable et ma force de caractère, je raconte encore et encore. Pour moi, c’est la seule manière de vivre. Pas un jour ne passe sans que ma mémoire ne se tourne vers le Maroc, c’est là que j’ai vécu un malheur sans pareil : vivre malheureux loin de sa famille.

 

 

 

 

 

Les raisons d’un assaut collectif

La situation des migrants qui habitaient la forêt ne faisait que se détériorer, compte tenu de la fermeture hermétique de la frontière de Ceuta depuis le mois d’avril 2005, et après la mort par  noyade  de cinq personnes non identifiées à Tanger. Cela avait poussé les autorités Marocaines à placer les militaires avec des tentes aux quatre coins de la forêt, et c’est à partir de là que la situation est devenue difficile, non seulement pour s’approcher du grillage ou de la mer pour chercher la traversée vers l’Espagne, mais pour s’approvisionner en eau et nourriture. Nous étions pris en otage par les militaires, qui venaient tout près de la source, qu’on appelait communément « Tuyau de Ceuta », pour organiser leur guet-apens. Tout le monde craignait de s’approcher de cette source, au risque de  se retrouver entre les mains de militaires qui se cachaient aux alentours. La crainte et le calvaire avaient commencé, l’entrée et la sortie de la forêt étaient devenues hypothétiques.

Les militaires venaient même sur la route asphaltée, à l’entrée de la forêt, à 2 KM de la ville de Fnidak, pour pourchasser les camarades qui sortaient de bon matin, vers 4h pour s’approvisionner en ville, et dans le but seulement de s’emparer de leurs marchandises. C’était la guerre entre les militaires et les migrants, surtout avec nos amis Maliens qui étaient majoritaires, et qui avaient mal digéré l’agression de l’un des leurs par les militaires. Plusieurs personnes se posent la question : quel a été le mobile qui a conduit les migrants à tenter l’assaut massif ? C’est une bonne question.  Je me permets  de répondre à cette question, car je suis l’un des survivant avoir vécu la forte tension et la guerre des esprits qui régnaient en ce temps-là à Bel Younech. Je tiens à apporter une précision  sur la réponse que donnent, à tort ry à travers, les autorités espagnoles ou Marocaines, et certains médias, faisant état d’un acte prémédité.

Il s’agit en fait du résultat des pressions policières, car le sage de la forêt, ainsi que tous les Chairmans ou chefs de communautés, s’étaient opposés à un quelconque assaut massif. Ils en voyaient beaucoup plus les conséquences. Jamais dans l’histoire de cette forêt, depuis 1998, la vie n’avait été aussi invivable, compte tenu de la présence militaire. Chaque jour, il y avait une opération de rafle. Nous étions obligés de quitter cette zone rouge militarisée vers 2h30 du matin, avec nos effets, couverture, bidon d’eau, lampe torche et biscuit comme aliment de base, pour aller nous cacher à cinq kilomètres en direction de Tanger, dans les forêts environnantes. Et revenir vers 22h dans le camp, après l’opération. Cela tous les jours : une vie de cauchemar. Il y avait une répression policière terrible, les jours qui précédaient cette tentative massive. Pendant que  nous fuyons la police à Bel Younech, près de Ceuta, de l’autre côté, à Gourougou, près de Melillia, les gens réussissaient à traverser en masse, c’était juste fin juillet et début Août 2005. Bon nombre des personnes à Bel Younech, se sont rendues à la police, et ont été refoulées à Oujda. Elles le faisaient juste essayer de regagner Gourougou, pour tenter leur chance. Je me souviens d’un gendarme marocain m’avait dit que nous étions, nous les migrants, leur « marchandise ». C’est-à-dire qu’ils ne pouvaient pas tous nous refouler, sinon la « boutique n’aura plus rien comme marchandise », et ils ne recevront plus rien de l’Europe. Un jour dans la cellule de refoulement un policier me supplia de retourner au Maroc, une fois arrivés à la frontière.

 

L’assaut massif de Ceuta n’était que la conséquence de la forte répression policière exercée sur les migrants à Bel Younech. Engagée depuis plusieurs années dans une guerre larvée contre les migrants, l’Union européenne avait franchi, à sa frontière sud, le cap de la guerre ouverte. Pendant que la forêt de Gourougou était en ébullition, avec une opération de rafle de grande envergure, suite aux tentatives massives des traversées à Mellila de plus de 500 migrants au mois de juillet2005. La majorité des migrants qui habitaient cette forêt,  rescapés des opérations de la police marocaine, étaient venus se ressourcer dans la forêt de Bel Younech, trouvant la même situation qu’ils avaient laissée à Gourougou. Ils étaient complètement désespérés, car nous étions complètement bouclés par les forces de l’ordre. De là naquit, après une rafle, l’idée de faire une traversée massive, car la frontière était hermétiquement fermée, pas de passage durant tout l’été, juin, juillet, août 2005, pas même un seul. L’idée était venue des amis qui habitaient la forêt de Gourougou, malgré l’objection du sage et doyen de la forêt, ainsi que des chairmans et chefs des communautés.

Lorsque je quittai la forêt de Bel Younech, il y avait une forte répression policière, jamais vue dans l’histoire de celle-ci, et je n’ai pas pu regagner aussitôt la forêt. Car à cette époque, au HCR Rabat, le renouvellement des documents se faisait deux fois par mois, soit deux semaines après, raison pour laquelle j’étais obligé d’attendre jusqu’au renouvellement, Mon document a été renouvelé le 05/10, juste après l’événement de Ceuta.

 

Ils tirent à balles réelles, il y a des morts sur le grillage

 

Nous sommes le mercredi 28/09/2005, à 12h. J’avais reçu un coup de fil du chairman congolais, faisant état d’une opération de franchissement massif du grillage de Ceuta la nuit. Il m’a dit ceci : « Placide, je suis désolé de t’apprendre que nous partons cette nuit en Europe, et vu les conséquences qui s’en suivront, je te demande de rester à Rabat, car ici tu ne trouveras plus personne ».  J’étais complètement abattu, je perdais perdu le goût de la vie. Ce jour-là, je n’ai pas pu manger, je me suis posé tant des questions… Pourquoi justement au moment où je suis absent de la forêt, cela va se passer? Pourquoi avoir enduré la souffrance pendant 16 mois avec les amis, et eux partent et me laissent? Comment rentrerai-je à la forêt? Et si tous les amis partent, avec qui et à combien resterons-nous? La police acceptera-t-elle que les migrants continuent à habiter cette forêt? Ne disposant pas des moyens de survie à Rabat, comment resterai-je dans la ville? J’avais perdu la tête, ce jour-là j’ai failli être renversé par une voiture au marché, tout près de la préfecture de la police de Hay Nahda 1. Mes oreilles étaient branchées sur la forêt. A 19h, j’ai appelé le chairman, il me répond : « Nous sommes partants, tout le monde se prépare ». J’ai éteint mon portable, mais je n’avais pas sommeil. Vers 1h du matin, j’ai ouvert mon portable et tenté de joindre le chairman, mais malheureusement il n’était pas joignable. J’ai directement compris qu’il se passait quelque chose. J’étais incapable de dormir, jusqu’à 3h30 du matin… à 5h30 un coup de téléphone du chairman me confirma l’opération, et me demanda de suivre les infos sur RFI, où on parlait de l’événement.  Il me dira en ces termes : « Placide nous n’avons pas réussi à traverser, car la garde civile espagnole tirait à bout portant, à balles réelles, sur les migrants. Donc, finie l’histoire de la forêt. Et il y a des morts perchés sur le grillage. A l’instant, il y a un renfort de militaires venant de Tanger et de Algesiras, nous sommes en débandade ».

Les morts de Ceuta et Melilla sont les victimes emblématiques d’une Europe gérant les rapports Nord-Sud dans une perspective essentiellement utilitariste.  Qui avait tiré sur les migrants ? Ni l’Europe ni le Maroc ne veulent endosser cette responsabilité, sachant très bien qu’ils ont violé les textes conventionnels dont ils sont signataires, en posant un tel acte. Même si on avançait l’idée de légitime défense, la force utilisée par les deux armées n’était proportionnelle nullement à celle des migrants, qui n’avaient même pas d’armes de guerre.

A chaque fois qu’on cherchait à fuir les persécutions policières, pour tenter d’escalader le grillage, c’est la garde civile espagnole qui nous tirait dessus, avec des balles qu’on appelait kitota, boules en caoutchouc. Je ne peux douter un seul instant que c’est la Guardia civil qui a tiré la première balle sur les migrants. Et je suis prêt à témoigner avec des preuves et des témoins rescapés, devant n’importe quel tribunal du monde.  Je ne dis pas que le Maroc n’a pas tiré sur les migrants. Etant un bon élève de l’Europe, le Maroc devait montrer à son maître qu’il fait bien le sale boulot demandé.  Si des balles ont été tirées par le Maroc, c’est bien l’Union européenne qui fournit les armes : un partage des tâches, imposé par l’Europe, dans le cadre de l’externalisation de sa politique migratoire qui consiste à faire prendre en charge par ses voisins proches au Sud. Les migrants sont les otages de cette sous-traitance de la violence. Pratiquant une ouverture sélective, réservée à l’immigration « choisie », dont leur économie a besoin, les Etats de l’UE, pour éviter d’avoir à accueillir ceux qu’ils nomment « immigration subie », les réfugiés, et plus généralement tous ceux qui fuient la misère, les catastrophes environnementales et les conflits, sont prêts à tous les reniements.

 

 

Je suis heureux d’arriver à témoigner, malgré la douleur

 

Alors que les instances des Nations UUUnies en appelaient, timidement, aux principes, par la voix de Koffi Annan, qui recommandait à l’UE « plus d’humanité » dans le traitement des migrants, et celle du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), qui invoque le respect des conventions internationales, la Commission européenne persiste dans l’hypocrisie et s’apprête à militariser un peu plus sa politique d’asile et d’immigration.

 

Voilà comment j’ai été sauvé par Dieu, et ne faisant pas partie de ceux qui ont été déportés dans les déserts. Malgré que les hommes tardent à faire la justice sur ce massacre inoubliable, j’ai toujours invoqué le sang de tous mes amis tombés par balle pour crier vengeance. Quand je pense à tous mes amis qui sont morts, j’ai toujours le dégoût de la vie. J’ai donc décidé de témoigner des conséquences de la dérive sécuritaire de l’UE, car je les aie vécues. Et j’ai été impressionné, au début, de parler en public, et gêné. Primo à cause de ma personnalité, secundo parce qu’il fallait raconter toutes ces choses horribles… quand les militaires violaient les femmes dans la forêt, devant les hommes, quant j’ai été déporté dans une forêt à 7 KM de Kenitra, où les militaires m’ont fait boire leurs urines par la force, après m’avoir copieusement tabassé, comme un chien. Je suis heureux d’arriver à témoigner malgré la douleur.

Certains n’y arrivent pas, même s’ils ont envie.

Je peux dire que je suis devenu une autre personne. Ma vie, avant cette expérience, était tout à fait autre, et mes pensées aussi. Je me suis rebâti une autre existence, mais l’ancienne reste en moi. Je me suis débrouillé pour devenir ce que je suis aujourd’hui.

 

Ce qu’il faut retenir: il y a peu de gens sur cette terre qui ont souffert comme nous, migrants. Et nous ne sommes pas guéris de cette souffrance. Je me disais qu’avec  le temps, mes blessures pourraient se refermer. C’est tout le contraire. En grandissant, ces souvenirs deviennent plus forts. Je n’ai jamais été heureux d’avoir accédé en Europe,  mais je suis heureux d’avoir retrouvé ma liberté et mes droits.  Par contre je suis l’homme le plus triste du monde, pour avoir perdu 60% de mes amis, avec qui nous avons souffert dans le camp.  Dans ma liberté, j’ai toujours une pensé tournée vers ces amis, qui n’ont pas de tombeau dans le désert du sahara.

 

La journée du 28/09/05 est restée gravée dans ma mémoire, et je demande à tous les amis, militants des droits de l’homme, ainsi qu’à toutes les associations qui militent pour la cause des migrants, de garder toujours une pensée pieuse en mémoire de tous les martyrs de Ceuta et Melilla, ainsi que pour tous nous frères qui se sont noyés dans les eaux de la Méditerranée et de l’Atlantique, à cause de l’égoïsme et de la politique de l’UE.

Je tiens à remercier toutes les associations qui nous ont soutenus et continuent à nous soutenir, plus particulièrement l’Associasion Pro-Derechos Humanos de Andalucia, Espagne, Chabaka, réseau des associations du Nord du Maroc, Pateras de la Vida, Maroc, SOS Migrants, Belgique, AMDH, MAROC, ATTAC, MAROC, CIMADE, FRANCE, réseau MIGREUROP.

 

 

Pour marque-pages : Permaliens.

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