Les réfugiés à Bruxelles, en attente d’un avenir meilleur: « On a tous côtoyé la mort. De très près »

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Dans cette longue attente, les téléphones dont précieux: ils sont le moyen de donner des nouvelles, de reprendre contact avec la famille restée là-bas. – © S. Bachelart – RTBF

Ils sont des milliers à être passés par là depuis quelques jours : l’arrivée de nombreux réfugiés devant les bâtiments de l’Office des Étrangers à Bruxelles a pris les autorités de court. En attente d’être reçus, femmes, hommes et enfants prennent leur mal en patience, et passent les journées et les nuits dans les constructions de fortune que la Ville et quelques associations ont mis en place.

Des dizaines de tentes, des abris, des sacs… et des groupes qui se font et se défont au gré de discussions, longues ou éphémères : le parc Maximilien, en face du bâtiment de l’Office des Étrangers, à Bruxelles, est désormais habité. Il est devenu depuis quelques jours la résidence temporaire de centaines de candidats à l’asile.

Une précarité adoucie : çà et là, on s’active, dans un désordre évident, à distribuer eau, thé, jus, eau, mais aussi vêtements chauds, déposés par sacs entiers. Peu de femmes restent longtemps ici à attendre. Elles trouvent des refuges temporaires ailleurs. La majorité est formée de jeunes hommes, au visage fatigué, mais souvent souriant.
Sa longue route, Hussein nous la raconte dans les détails, comme pour dérouler le scénario d’un film.
Sa longue route, Hussein nous la raconte dans les détails, comme pour dérouler le scénario d’un film.

« C’est très bien, c’est très bien ici »… Tous parlent arabe, parfois – rarement – anglais. Hussein a 27 ans. Il nous dit qu’il est musicien, qu’il joue du oud (instrument de musique moyen-oriental, ndlr) et qu’il vient de la banlieue de Bagdad. « Regardez les gens autour de nous, c’est incroyable, ils nous ont amené des tentes, des pulls. Ils sont incroyables. »

Sa longue route, il nous la raconte dans les détails, comme pour dérouler le scénario d’un film. Elle a duré 11 jours. La Turquie, puis la mer vers la Grèce, pour arriver en Macédoine. « Mais le plus dur, c’était la Hongrie, dit-il. On a traversé des immenses forêts, des bois où on restait cachés dans les herbes de peur de la police. »

Ses grands gestes veulent expliquer un voyage cauchemardesque, qu’il semble fier d’avoir surmonté : les habitants qui les pourchassent, les forces de l’ordre et les contrôles, des jours sans boire ni manger… C’est en Hongrie qu’il a perdu la trace des proches partis avec lui : certains ont été arrêtés, parfois battus, d’autres retardés.

Car chacun décide du risque à prendre : « On devait traverser un village, pour aller à un hôtel, où tout le monde disait qu’on pouvait enfin être un peu à l’abri ». Arrivés à quelques uns, il n’y a pas de place. « Encore dormir dehors ? Je n’en pouvais plus. »

Hélés par des taxis, des gens, ils négocient le prix de la dernière longue ligne droite jusqu’à leur destination. Ça coûte très cher, l’exil. Pour lui, c’est plus de 5000 euros qu’il a dépensé. « Un gars nous a pris, à quatre, pour 500 euros chacun, jusqu’à la frontière autrichienne. »

Pourtant, ses yeux sourient en parlant : « C’est le plus beau pays que j’ai vu, l’Autriche ». Mais la Belgique, son choix à lui, c’est parce que « c’est calme, je crois que c’est calme pour nous ». « On parlait aussi de la Finlande, où on accueille bien les Irakiens… Mais il y fait froid. »

Ahmad, 21 ans: « Moi, j’ai refusé de tuer »

Ahmad acquiesce. Il est plus jeune, il a 21 ans, mais son visage est celui d’un adolescent. « C’est plus calme, ça c’est sûr ». Il vient aussi de Bagdad. Son accent irakien est à couper au couteau, et contraste avec sa voix, presque enfantine. Son histoire est semblable : la même ville d’origine, la même route. « Je ne pouvais pas rester. »

Ni lui ni Hussein ne sont sunnites, mais chiites, comme ceux qui détiennent la plus grande partie du pouvoir en Irak, un pays rongé par les guerres et exactions communautaires. « Ce n’est pas le communautarisme seulement qui nous fait fuir, non. Ce qu’on vit est plus compliqué et ça vient de plus loin. C’est une tradition de haine et de ressentiment, qui ressort aujourd’hui dans la violence », explique Hussein.

Mais les choses peuvent être encore plus dangereuses. Ahmad raconte qu’il a refusé un ordre. Il dit qu’il faisait partie d’une unité militaire, des groupes gouvernementaux armés qui descendent dans les quartiers et les villages pour les « sécuriser ». « Ce qu’on faisait était dur. Très dur. On entrait dans les maisons, on battait les gens. Mais, moi, j’ai refusé de tuer. » Il dit qu’il doit passer devant un tribunal militaire, et que c’est pour ça qu’il a fui. « Je veux juste qu’on me laisse tranquille, je veux être tranquille, enfin. »
Hikmat: «  »Toutes ces personnes qui nous aident, vraiment… C’est un pays chaleureux »
Hikmat: «  »Toutes ces personnes qui nous aident, vraiment… C’est un pays chaleureux » – © Tous droits réservés

La pluie fine a cessé, mais la boue colle aux chaussures. Certains sont assis en rond sur des couvertures, et discutent. Un homme nous demande une carte de téléphone. « Il y a beaucoup de choses ici, oui. Je viens d’arriver et je dois appeler ma femme restée là-bas. Et je n’ai pas de carte. »

Hikmat, lui, est là depuis quelques jours. Il dit qu’il est reconnaissant, qu’il ne croyait pas à un tel accueil. « Toutes ces personnes qui nous aident, vraiment… C’est un pays chaleureux ». Comme Hussein, il sourit. Sauf quand il raconte qu’une partie de sa famille est morte. « Dans l’explosion d’une voiture piégée à Bagdad. » L’espoir ? « Pour ma femme et mes enfants, oui, j’ai de l’espoir, cela va aller mieux maintenant. »

« On est venues parce qu’on a vu l’appel à la solidarité qui circulait »

« Moi, j’ai un peu de temps, je trouve ça tout à fait normal: j’essaie d’aider parce qu’il y a beaucoup à faire »
« Moi, j’ai un peu de temps, je trouve ça tout à fait normal: j’essaie d’aider parce qu’il y a beaucoup à faire » – © S. Bachelart – RTBF
« Lorsqu’on a dû fuir le Congo, une famille nous a accueilli en Angola. Ils ont tout fait pour nous, ils nous ont nourri, cousu des vêtements. Alors, je trouve que la moindre des choses, c’est de venir aider ».
« Lorsqu’on a dû fuir le Congo, une famille nous a accueilli en Angola. Ils ont tout fait pour nous, ils nous ont nourri, cousu des vêtements. Alors, je trouve que la moindre des choses, c’est de venir aider ». – © S. Bachelart – RTBF

Affairé autour de la distribution de boissons fraîches, Saïd Elouizi nous présente l’un et l’autre. Il est là depuis le début, et milite à la Coordination des sans-papiers, un groupe qui revendique des droits pour les demandeurs d’asile et pour les personnes dans la clandestinité. « Ils sourient, oui. Ce qu’ils disent ? C’est que pour eux, se retrouver ici, dehors et sous la pluie, ça n’a rien à voir… Ça n’a rien à voir avec ce qu’ils ont quitté, la guerre, les destructions, la mort. »

Au bord du parc, des abris ont été montés par les autorités. Des militants et des volontaires avaient, eux, construit des toilettes dans des aubettes en bois, en attendant l’arrivée des sanitaires mis en place par la Ville. Les bénévoles arrivent et repartent dans un va-et-vient incessant : servir du thé, amener des vêtements et des médicaments, rester un peu. Chacun essaie de rendre service.

À une extrémité de ce camp de fortune, des couvertures sont accrochées aux parois d’un abri. Derrière, Maysoun et ses trois enfants patientent. Les deux petits entrent et sortent, tour à tour turbulents ou absorbés. Tous sont assis sur des couvertures à même le sol.

La fillette de Maysoun s’émerveille devant une coccinelle: « Les enfants n’avaient rien à boire, rien à manger. On ne savait pas où on nous emmenait »

Maysoun semble exténuée. Elle est arrivée il y a deux jours, mais elle a du mal à s’en remettre. « Le voyage a été horrible, horrible. Surtout en Hongrie. La police était à nos trousses, on a du se cacher dans la forêt, pendant trois jours, sans rien. Les enfants n’avaient rien à boire, rien à manger. On ne savait pas où on nous emmenait. »

« Mais vous savez, je ne pouvais pas rester. Mon mari a été tué. À Bagdad, on ne vit plus : les quartiers contrôlés par les extrémistes, les voitures piégées. Je ne pouvais plus descendre en rue. Non, ce n’est pas possible. » Maysoun espère aussi. Elle ne parle aucune autre langue que l’arabe, et nous demande : « Quelle langue faut-il apprendre ici ? L’anglais ? Les enfants apprendront l’anglais ? ». Elle n’a aucune idée de ce qui l’attend. « On doit patienter 6 mois, nous a-t-on dit. Après, les enfants iront peut-être à l’école… »

Elle est inquiète. Un homme entend la conversation, et lui conseille d’apprendre plutôt le français : « Ils parlent français ici, mais aussi une autre langue : le flamand. Peut-être que c’est la vraie langue de la Belgique d’ailleurs ». Maher est syrien, il essaie de leur donner des conseils, mais personne ne sait exactement combien de temps dure la procédure. « Six mois je crois ? »

Maher: «  »J’ai tout laissé là bas, ou tout perdu ».

Il vient d’Alep. « La ville martyre », dit-il.
Son visage s’assombrit quand il veut raconter son histoire. Lui ne comprend pas pourquoi ils attendent. « Ils ne savent pas d’où on vient ? » Il est là depuis lundi matin. « Nous, les Syriens, on nous confond avec les autres. Je ne sais pas pourquoi ils ne comprennent pas d’où on vient. » Il est arrivé seul, il n’a pas voulu infliger ce voyage à sa femme et à ses enfants, cette même route éprouvante empruntée chaque jour par des centaines de personnes comme lui.

« J’ai tout laissé là bas, ou tout perdu. » Il raconte sa grande maison, son usine de confection de tissus : « Je fabriquais aussi le même tissu que le vôtre, là, de la gabardine. On ne manquait de rien, avant ». Il a trois garçons et une fille. Il les amènera après, il est certain qu’ici, ce sera mieux.

L’école ? « Mais il n’y a plus d’école, s’exclame-t-il. Pas de cours, rien. En fait, ce sont les uns et les autres, un voisin ou un cousin qui donnent parfois des leçons. C’est la débrouille. Pour tout d’ailleurs, si on a un problème, ou on le résout ou on cherche de l’aide autour de nous. »

« Vous voulez que je vous raconte ? » Maher s’emporte un peu. « Un jour, quand les enfants allaient encore aux cours, nous avons entendu l’explosion d’une bombe. C’était un avion de chasse, un MIG, qui bombardait le quartier. J’étais tétanisé, je suis sorti sur le balcon. Et j’ai vu une colonne de fumée… » Sa voix se brise.

Il se retourne, puis s’éloigne.

Tout à coup, ils semblent tous las, autour de nous. « Je suis aussi venu pour assurer l’avenir de mes enfants », dit après un moment de silence Mahmoud, lui aussi Syrien d’Alep.

Mahmoud: « On nous a expliqué qu’il faut attendre encore deux mois avant d’avoir un rendez-vous ».

« Mais on nous a expliqué qu’il faut attendre encore deux mois avant d’avoir un rendez-vous. » Les autres autour acquiescent. Que vont-ils faire ? Les démarches leur paraissent obscures. « Mais vous savez, il n’y a pas seulement les bombardements des MIG, il y a aussi les barils d’explosifs… On a tous côtoyé la mort. De très près », ajoute Mahmoud.

Maher est revenu. Il veut encore nous raconter. « J’ai vu de la fumée. Elle venait de l’endroit où se trouvait l’école ». Ses yeux sont rouges. « Ils étaient sortis. J’ai eu la peur de ma vie. Mais ce n’est pas une vie, ça ».

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