À Calais, les migrants se heurtent au mur policier

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Laurent Mouloud*

Les tentatives de migrants pour rejoindre au péril de leur vie la Grande-Bretagne se multiplient ces derniers jours. Mardi, un Soudanais s’est tué en essayant de passer par le tunnel sous la Manche. Une situation dramatique à laquelle les autorités françaises comme européennes apportent une réponse exclusivement policière.

L’Europe se claquemure alors qu’à ses frontières, au Proche-Orient et au sud de la Méditerranée, des hommes et des femmes, des familles sont pris au piège du chaos où les guerres ont plongé leurs pays. Syriens, Soudanais, Érythréens, Afghans, Libyens, ils fuient la barbarie de Daech, les milices des seigneurs de guerre et les dictatures, sont prêts à consentir tous les sacrifices, à risquer leur vie pour trouver un asile, sauver leurs enfants. En moins d’un mois, neuf réfugiés sont morts dans la région de Calais en tentant de gagner la Grande-Bretagne. Le dernier drame a eu lieu dans la nuit de mardi à mercredi, quand un jeune homme d’origine soudanaise a été percuté par un camion alors qu’il tentait de grimper dans une navette. Quelques jours plus tôt, c’était une jeune fille d’Érythrée qui était renversée par une voiture. Le PDG d’Eurotunnel, Jacques Gounon, peu enclin à la compassion, parlait hier « d’invasions systématiques, à vocations médiatiques ». Le fantasme des envahisseurs guide l’action du premier ministre hongrois Viktor Orban, qui a décidé la construction d’une barrière de grillage et de barbelés de 175 kilomètres le long de la frontière avec la Serbie. La voie terrestre à travers les Balkans est en effet plus sûre que la traversée de la Méditerranée dans les cercueils flottants des trafiquants.

De lui, on ne connaît que son âge approximatif – « entre 25 et 30 ans » – et sa nationalité – « soudanaise ». Dans la nuit de mardi à mercredi, il s’est introduit, comme des ­dizaines de ses compagnons d’infortune, sur le site du tunnel sous la Manche, à Calais. À la faveur de l’obscurité, le jeune homme a tenté de monter sur l’une des interminables navettes du shuttle (800 mètres de longueur) qui transportent, parfois à ciel ouvert, ­voitures et camions vers l’Angleterre. Mais l’un des poids lourds, en pleine manœuvre, l’aurait percuté. Le décès n’a été constaté qu’au petit matin par les pompiers. Qui était ce migrant ? La litanie des communiqués ne le dit pas. Un malheureux sans nom ni visage. Victime tout autant de sa tentative risquée que de la politique ­migratoire ­désespérante menée par la France et l’Union européenne.

Depuis début juin, les candidats à l’exil, comme ce jeune Soudanais, ont été de plus en plus nombreux à s’imaginer franchir le tunnel sous la Manche pour tenter de rejoindre « l’eldorado britannique ». Depuis le 1er janvier, Eurotunnel affirme avoir intercepté « plus de 37 000 migrants ». Et ces deux derniers jours auraient connu un pic impressionnant. Quelque 2 000 intrusions sur le site auraient été constatées par l’entreprise pour la seule nuit de lundi à mardi, puis 1 500 la nuit suivante. Des chiffres sûrement gonflés. « 2 000, ça me paraît excessif, indique une source policière locale. 1 200 me semble plus plausible. Mais ce n’est pas forcément 1 200 migrants qui tentent, mais 1 200 tentatives. » La maire de Calais, Natacha Bouchart, parle effectivement de quelque 150 à 200 migrants « qui ont essayé de passer plusieurs fois ».
650 hectares bordés par 28 kilomètres de grillages

Pourquoi cette voie de passage ? Évidemment par nécessité. Ces migrants, essentiellement érythréens, éthiopiens, soudanais et afghans, sont contraints de s’adapter aux mesures sécuritaires mises en place par les autorités ces derniers mois. La pose de barrières et de fils barbelés autour du port de Calais a ­dissuadé nombre d’entre eux de se cacher à bord des camions empruntant la voie maritime. Du coup, beaucoup se ­rabattent, en désespoir de cause, vers le site d’Eurotunnel. Un vaste terrain de 650 hectares, bordé par 28 kilomètres de grillages, où les navettes ferroviaires roulent parfois au pas. L’endroit est extrêmement risqué. En l’espace d’un mois, neuf migrants y ont laissé la vie. ­Certains ont été percutés par des voitures, comme cette Érythréenne de 23 ans touchée vendredi dernier par un véhicule près de la sortie d’autoroute menant au terminal de fret du tunnel. D’autres se sont tués en chutant du train ou victimes d’arcs électriques formés au passage des wagons sous les caténaires.

Contrairement aux années passées, les tentatives d’intrusion se font plus souvent par vague de plusieurs dizaines de migrants. « Cette stratégie collective ressemble de plus en plus à ce que l’on a pu voir à Ceuta et Melilla, ces deux enclaves espagnoles bordées de grillages, situées sur la côte méditerranéenne du Maroc », note Claire Rodier, juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), pour qui la situation à Calais a franchi un nouveau cap. Le mois dernier, devant la dégradation de la situation des migrants dans la nouvelle « jungle », quatre ONG humanitaires d’urgence (Médecins du monde, Solidarités International, Secours catholique et Secours islamique) ont mis en place des moyens logistiques habituellement réservés aux situations de guerre ou de catastrophe. « C’est le signe de l’incapacité des pouvoirs publics à gérer ces mouvements de population inéluctables », souligne Claire Rodier.
« Le gouvernement français mène une politique au jour le jour »

De fait, face à cette situation, la réponse des pouvoirs publics reste avant tout sécuritaire. Les Britanniques, qui ont déjà ­déboursé 4,7 millions d’euros pour la construction de barrières visant à sécuriser les accès des plateformes et du terminal d’embarquement d’Eurotunnel, ont annoncé mardi une rallonge de 10 millions d’euros pour renforcer encore ce dispositif. Côté français, la même logique de barricades est à l’œuvre. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé, hier, le renfort temporaire de deux unités de forces mobiles, soit 120 fonctionnaires, qui viendront prêter main-forte aux 300 policiers déjà engagés dans le Calaisis sur la question des migrants, dont le nombre est estimé à environ 3 000. Soit plus d’un policier pour dix exilés…

Une réponse que ne peut que déplorer Claire Rodier. « Le gouvernement français, comme au niveau européen, mène une politique au jour le jour qui consiste à bloquer les accès. On est, comme d’habitude, dans une gestion essentiellement dissuasive de l’immigration. Mais ces arrivées de migrants, compte tenu des conflits à nos portes, ne vont pas s’arrêter. Plutôt que d’essayer vainement de les enrayer, mieux vaudrait réfléchir à comment accueillir le mieux possible ces réfugiés. D’autant que la France en a largement les moyens. »

Un espoir encore lointain. Fin juin, le Conseil européen a présenté son agenda en matière d’immigration. Seul point à faire consensus : la mise en place d’une nouvelle mission navale de lutte contre le trafic de migrants en ­Méditerranée. Même la timide proposition de créer des quotas d’accueil de quelques milliers de migrants par pays a été rejetée. « Le vrai défi, à moyen terme, estime Claire Rodier, est de parvenir à changer les mentalités des responsables politiques pour qu’ils arrêtent de voir ces migrants comme une menace. »

*Article repris de L’Humanité (www.humanite.fr), jeudi 30 juillet 2015.

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