Un bilan de l’action du mouvement des sans-papiers et de ses soutiens en Belgique, paru en carte blanche dans le « Soir » du 31 juillet 2015

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La réalité est de notre côté !

« La sagesse, ce n’est pas d’être pessimiste ou optimiste, mais d’observer, de savoir quelles sont nos valeurs et de ne rien concéder. »
Salman Rushdie

D’après les chiffres fournis par Théo Francken, les demandes d’asile explosent depuis janvier. Près du double en juin 2015 (2.289 demandes) par rapport à juin 2014. Francken invoque la situation internationale pour expliquer ces chiffres, avec notamment près de la moitié des demandes (43%) issues de pays en guerre (Syrie, Irak, Somalie, Afghanistan). Ceci après deux ans d’une politique anti-asile forcenée. On nous rabâche les oreilles avec le danger fantasmatique de « l’appel d’air » en cas de politique plus favorable aux migrants. Nous disons que ce sont les conditions de (sur)vie dans les pays d’origine qui expliquent les tentations migratoires, et rien d’autre. Apparemment, Francken est bien forcé de ne pas dire autre chose. Annonçant entre autres que les économies de plus de 20 millions d’euros prévues par le Secrétariat d’Etat à la migration et à l’asile il y a quelques mois, ne seront pas possibles! Rétablir le droit au visa, à l’accès légal au territoire, rendre leur dignité aux 150.000 hommes et femmes qui vivent dans ce pays sans statut, sans existence légale, c’est bien la seule solution réaliste.

Dans l’univers de Francken et de ses comparses, fait de peur, de rejet, de haine, d’égoïsme, de repli sur soi, les migrants sont à peu près tous des criminels venus en Belgique dans le seul but de piller les comptes en banque et prendre les boulots. La seule réaction à leur opposer est de vider le pays de ses migrants, de dégoûter les autres d’y venir. Dans cette logique musclée, et dans la double logique néolibérale et communautariste flamingante, il allait sous le sens d’affaiblir l’Etat fédéral en supprimant 20 millions des budgets de son secrétariat d’Etat, à partir du moment où cet argent ne devait servir qu’à accueillir, loger, nourrir, vêtir des demandeurs d’asile. Ces 20 millions d’économie, qui inquiétaient au premier chef les travailleurs de FEDASIL et de l’ensemble des organismes d’accueil, signifiaient moins de moyens humains et matériels pour écouter, entendre, garantir ce qui reste de droits élémentaires et de procédure équitable aux futurs demandeurs d’asile. Or, après deux années de déclarations hostiles, de chasse aux migrants à travers des opérations policières inspirées par l’Europe ou par les deux frères siamois Francken et Jambon, après deux années d’enfermement systématique de migrants, d’expulsions forcées, de durcissement des conditions d’accès au territoire par les voies légales, notamment le regroupement familial, l’échec de cette politique inhumaine est cinglant. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Et le ministre, à la fois champion du néolibéralisme et du flamingantisme d’extrême-droite, doit renoncer à « économiser » ces 20 millions sur le dos des réfugiés, se pliant à une réalité, l’explosion des chiffres de demandes d’asile, pour des raisons liées exclusivement aux pays d’origine, dont il n’avait pas rêvé dans ses pires cauchemars.

Les hommes et les femmes qui se battent depuis des mois, manifestant deux fois par semaine, marchant sur Anvers et Wavre, organisant de grandes démonstrations avec les syndicats, comme le 6 novembre 2014, comme ils vont le refaire le 7 octobre 2015, aux côtés des dizaines de milliers d’autres travailleurs qui refusent les logiques mortifères de ce gouvernement ; ou avec leurs seuls moyens, comme le 3 mai passé, appartiennent à cette réalité dont nous nous réclamons, et qui met en échec le ministre et toute son armée de fonctionnaires glacés de l’Office, de flics zélés et de médias aux ordres. Ces hommes et ces femmes, qui sont considérés comme des moins que rien, qui vivent dans des conditions de précarité extrême, logeant dans des squats, dans des gourbis, se nourrissant chaque jour au petit bonheur, se battent contre des adversaires puissants, qui détiennent le pouvoir politique, policier, médiatique, et défendent les intérêts de classes dominantes qui monopolisent les richesses. Ces hommes et ces femmes luttent cependant, défient les maîtres, crient leur dégoût de l’injustice et leur foi en eux-mêmes. On pourrait croire qu’ils se cassent la tête contre un mur. En effet, depuis des mois et des mois de lutte, de mobilisation, de proposition de dialogue… rien, rien n’a été obtenu. C’est non sur toute la ligne. Et pourtant ils continuent. D’abord parce qu’ils n’ont pas le choix : c’est la résistance ou la résignation. C’est la lutte ou le désespoir, et parfois le suicide. Ensuite, et c’est d’une importance primordiale, parce qu’ils défendent une cause juste. Mais surtout parce qu’ils sont dans le camp de la réalité. Réalité des chiffres : oui, après deux années de dissuasion, d’agression et de répression, les demandes d’asile explosent, démontrant que les vraies motivations des migrants sont de fuir la guerre, la misère, la dictature, les effets catastrophiques des bouleversements climatiques, et non d’être «attirés » par un pays aussi « sexy » que la Belgique made in NVA et MR ! Que le principal représentant de cette politique basée sur le mensonge soit amené à le reconnaître, et à renoncer à ses projets criminels d’affaiblissement des moyens d’accueil, est en soi une belle victoire pour nous. C’est une raison majeure de continuer à se battre, même si les conditions de la lutte, particulièrement dures, doivent nous amener, tous, sans-papiers organisés dans les collectifs et la Coordination, soutiens rassemblés avec eux dans le Front d’actions et la plateforme de concertation, à réévaluer nos modes d’action, pour ne pas permettre la lassitude, le découragement. Pour cela, il importe de renforcer parmi nous la conscience que nous sommes du côté de la réalité, du bon sens, en même temps que du bon droit, comme le montrent les chiffres que doit admettre Francken lui-même. Comme le montrent tant d’études scientifiques sur les apports de la migration aux vieux pays d’Europe. Il importe de renforcer parmi nous la conscience que nous sommes du côté de la justice, de l’humanité, mais aussi de l’indépassable vérité des faits. Non les migrants ne sont pas un fardeau, oui la migration est et a toujours été une chance économique, humaine, culturelle !

Une réflexion s’amorce depuis quelques temps dans les rangs des migrants en lutte et de leurs amis. Après plusieurs mois de mobilisation, qui ont notamment permis la structuration et le mûrissement des organisations de migrants et de leurs outils, il nous faut aujourd’hui définir de nouveaux horizons de combat, surmontant les impasses dans lesquelles l’obstination aveugle du pouvoir tend à nous enfermer, de manière à remporter des succès accessibles par nous-mêmes et ne dépendant que de nous-mêmes, et nous permettant d’envisager la lutte à moyen terme : départ de ce gouvernement, aux côtés des millions de travailleurs qui lui sont opposés ; et à court terme : former les militants, à tous les niveaux, aller à la rencontre de l’opinion publique, notamment la jeunesse, dans les écoles, les entreprises, les quartiers, mais aussi de ces dizaines de milliers de femmes et d’hommes sans-papiers qui vivent en rasant les mur, et ainsi renforcer et élargir chaque jour un peu plus la base politique d’un rapport de forces transformé… Consolider nos liens avec les travailleurs mobilisés, sur la base non d’un « soutien » aux sans-papiers, mais d’une solidarité mutuelle contre un adversaire commun, porter notre discours réaliste et humaniste vers les citoyens, qui ne nous connaissent pas assez, qui sont trop souvent gavés des mensonges du pouvoir et des médias dominants. Il nous faut aujourd’hui apprendre à mieux connaître les réalités d’une société contemporaine travaillée par la question centrale de la migration, apprendre à parler aux autres, avec tous les moyens d’expression possibles et imaginables, et parler à tous ces gens, jeunes, travailleurs, habitants des quartiers, sans-papiers « invisibles », avec nos arguments, nos valeurs, et les simples faits… La réalité est avec nous !

Juillet 2015, Serge Noël, pour SOS Migrants

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