Migrants à la dérive et «images flottantes»

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Alors que les photos de bateaux surchargés circulent indéfiniment, celles de leurs naufrages restent étrangement invisibles, comme en mars 2011 au large de la Libye.
Depuis le début de la «crise migratoire» en Méditerranée, les médias internationaux sont submergés d’images d’embarcations surchargées qui franchissent les frontières maritimes de l’Union européenne. Essentiellement prises par des gardes-frontières ou gardes-côtes ainsi que par des journalistes embarqués, ces images circulent indéfiniment, si bien qu’il n’y a souvent plus la moindre référence au contexte dans lequel elles ont été prises. Elles deviennent des «images flottantes», ainsi que les qualifie Hito Steyerl, passant d’un article à l’autre, perpétuellement dispersées comme les migrants qu’elles montrent. Circulant à l’infini, elles renforcent l’impression d’une invasion que certains chercheurs ont déconstruite comme étant un mythe.
Mais les images des interceptions de migrants en mer s’inscrivent dans un régime d’(in)visibilité ambivalent opérant aux frontières maritimes de l’UE, qui dissimule autant qu’il donne à voir. Ce que masque le spectacle de la «protection» des frontières, c’est la production d’une illégalité via des politiques d’exclusion, qui obligent les migrants à recourir à des moyens clandestins pour franchir les frontières, ainsi que les violations des droits des migrants en mer, loin du regard du public. Lorsqu’il existe des images témoignant de la violence aux frontières, les Etats font tout pour qu’elles restent invisibles.

C’est le cas du drame du bateau «abandonné à la mort», sur lequel nous avons enquêté en collaboration avec des organisations non gouvernementales menées par le Groupe d’information et de soutien des immigrés et par la Fédération internationale des droits de l’homme. En mars 2011, au moment même de l’intervention militaire en Libye menée par l’Otan, une embarcation transportant 72 migrants qui fuyaient le pays a dérivé durant quinze jours en Méditerranée sans que personne ne leur porte secours, en dépit de l’envoi de signaux de détresse à tous les navires se trouvant dans la zone, du survol de plusieurs avions et hélicoptères militaires et de la rencontre avec un navire militaire. Cette réticence générale à venir en aide aux naufragés a condamné 63 personnes à une mort lente. Plusieurs photographies ont été prises à différents moments pendant cette tragédie, mais une seule a été rendue publique : celle prise par un avion de patrouille français lors de la première journée de voyage des migrants (voir ci-contre), qui a été révélée par une enquête du Conseil de l’Europe. Plusieurs autres photographies restent inaccessibles et continuent de hanter nos investigations. Dans leurs interviews, les neuf survivants racontent qu’au bout de leur première journée de navigation, un hélicoptère militaire les a survolés à deux reprises, les a pris en photo alors qu’ils lui faisaient signe et appelaient à l’aide, avant de disparaître dans la nuit. Contrairement à ce qu’ils espéraient, aucune opération de sauvetage n’a jamais été dépêchée. Après avoir dérivé pendant dix jours, tandis que près de la moitié des passagers étaient déjà morts, un navire de guerre s’est approché à 10 mètres de l’embarcation. Dan Haile Gebre, l’un des survivants, se souvient : «Nous les regardons, ils nous regardent. Nous leur montrons les cadavres, dont des enfants. Nous buvons de l’eau de mer, nous crions. Les personnes sur le navire ont pris des photos, rien de plus.» En ne portant pas secours aux passagers à la dérive tout en étant conscient du sort qui les attendait, l’équipage du navire militaire, qui n’a toujours pas été identifié à ce jour, les a tués sans même les toucher.

Nous avons souvent réfléchi à la relation entre l’acte photographique et la non-assistance à personne en danger. Pour Susan Sontag, prendre une photographie, c’est s’intéresser aux choses telles qu’elles sont, à la permanence du statu quo, «au moins le temps nécessaire pour obtenir une « bonne» photo », c’est par essence «un acte de non-intervention», c’est être complice de la souffrance humaine qu’on donne à voir (1). Si la thèse de Sontag permet d’attirer l’attention sur ces formes imbriquées de non-intervention qui conduisent à la mort, elle ne saurait valoir pour tous les actes photographiques, à commencer par celui des migrants qui nous ont raconté avoir eux-mêmes conservé une trace des événements sur leurs téléphones portables. La rencontre de ces deux bateaux, l’un appartenant aux acteurs les plus puissants de la planète, l’autre aux indésirables, est aussi une rencontre entre photographes, qui se prennent mutuellement en photo. Si dans le cas des militaires, la photographie faisait partie intégrante de l’acte de non-intervention, les migrants à la dérive tenaient leur téléphone portable pendant qu’ils criaient et imploraient les militaires d’intervenir afin d’échapper à un sort tragique.

La photographie s’est donc retrouvée intégrée de façon frappante dans l’enchaînement des événements du bateau «abandonné à la mort». Ces différents clichés auraient pu apporter la preuve irréfutable du crime de non-assistance à personne en danger, mais ils restent introuvables. Les images prises par les migrants risquent fort d’avoir été détruites lorsque leurs téléphones leur ont été confisqués, au moment où ils ont été incarcérés après que leur embarcation a été rejetée par la tempête sur une plage de Libye. Les images prises par les militaires sont toujours quelque part, sur une carte mémoire ou sur un disque dur, mais demeurent jusqu’ici inaccessibles pour les enquêteurs. En cela, la dissimulation des clichés illustre l’ambivalence du «partage du sensible» opérant aux frontières maritimes de l’UE, oscillant entre «spectacularisation» maîtrisée des activités de la police des frontières et occultation de la violence à l’encontre des migrants.

En l’absence de ces pièces à conviction, nous avons tenté dans notre enquête de reconstituer l’image composite des événements en réutilisant à d’autres fins les dispositifs de télédétection qui ont aujourd’hui transformé l’océan en un vaste sensorium. Nous avons corroboré les témoignages des survivants avec des informations fournies par les technologies de suivi des navires, les signaux de détresse qui contenaient des coordonnées géoréférencées, les données sur les vents et les courants, grâce auxquelles nous avons reconstitué la trajectoire de l’embarcation à la dérive, et les images satellites qui attestent de la présence de gros navires à proximité. Alors que ces technologies servent généralement à surveiller les migrations clandestines et d’autres «menaces», nous les avons réutilisées ici pour prouver qu’il y a eu crime de non-assistance. La reconstitution des événements que nous avons ainsi pu réaliser constitue le fondement de plusieurs actions judiciaires en cours à l’encontre des Etats qui participaient à l’intervention militaire au large de la Libye au moment des faits, dont la France.

Comme en atteste la tragédie du bateau «abandonné à la mort», les images ne se limitent pas à montrer la violence des et aux frontières : elles y contribuent activement. Qu’il s’agisse de la logique du spectacle ou de celle des secrets d’Etat, l’acte même d’exclusion qui sous-tend la politique migratoire de l’UE se produit à la fois au sein des images et au travers d’elles. Se battre pour les droits des migrants signifie alors intervenir dans ce régime d’(in)visibilité et revendiquer un droit de regard qui peut remettre en question les frontières de ce qui peut être vu et entendu. C’est ce que nous avons cherché à faire collectivement avec la plateforme WatchTheMed.

Traduit de l’anglais par Architexte, Paris (Marie-Paule Bonnafous, Martine Delibie et Marielle Santoni).

(1) Susan Sontag, Sur la photographie, éd. Christian Bourgois, 2008.

Charles HELLER chercheur associé du projet «Forensic Architecture», université Goldsmiths, Londres. et Lorenzo PEZZANI chercheur associé du projet «Forensic Architecture», université Goldsmiths, Londres.

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