« Guerre de civilisations ». Mais quelle civilisation ?

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Emmanuel Barot et Jean-Patrick Clech

Après avoir rencontré les officiels colombiens, dont les généraux ont été accusés par les organisations de défense des Droits de l’homme de crime contre l’humanité contre des paysans dans le cadre de la « guerre contre le narco-trafic », Valls a écourté sa tournée en Amérique latine dès qu’il a été informé du meurtre et de l’attentat manqué de St-Quentin-Fallavier en Isère. A peine de retour dans l’Hexagone, le Premier ministre a fait la une des médias en parlant de « guerre de civilisations ». Simple glissement sémantique irréfléchi ? Ou déclaration confirmant les dynamiques plus profondes à l’œuvre sur la scène politique française, et au sein du gouvernement ?

A la recherche de l’esprit du 11 janvier

En dépit des appels répétés de l’exécutif en ce sens, la série d’attentats de vendredi dernier, et spécialement celui, manqué, de l’usine Air Products, mais marqué par la décapitation par le principal suspect de son employeur la situation n’a pas du tout suscité le climat d’« unité nationale » que le 11 janvier avait en revanche engendré.

On ne les y reprendra pas deux fois. Si le gouvernement entend faire feu de tout bois pour faire de la politique et surenchérir dans son tour de vis sécuritaire, la droite fait de même, accusant l’Elysée, Matignon et la Place Beauvau de ne pas faire assez. Dans la poursuite de la lepénisation de l’exécutif socialiste, il ne restait pas d’autre choix à Valls que de faire dans la surenchère.

En ayant recours à la logique traditionnelle de l’extension géographique et temporelle de la « menace terroriste », qui n’a rien à envier aux pires discours de Bush à la Maison Blanche après le 11 Septembre 2001, Manuel Valls n’a pas hésité à martelé que « Désormais la menace est partout », qu’« elle va durer pendant des années », que « le terrorisme [est sans] frontière » et qu’il s’est transformé en « une guerre globale ».

Rien de mieux pour instaurer l’idée que nous serions en guerre, qu’il faut faire corps avec le gouvernement, suspendre tout bisbille et dissension, au niveau politicien, certes, mais, plus généralement, dans la société, et naturellement que tout un chacun accepte et soutienne le déploiement militaire généralisé à l’intérieur du territoire, continuité ou reflet de la politique extérieure française. La Vigipiraterie s’inscrit en effet dans la droite lignée de la politique étrangère menée par Hollande depuis trois ans. L’Elysée a engagé la France au Mali et en Centrafrique et était prêt à le faire en Syrie, Hollande ayant lui aussi été tenté par le lexique martial et moral des néoconservateurs , se déclarant prêt à « punir » Bachar al-Assad et à « détruire » les terroristes dans le Sahel.

Regagner l’opinion par la peur

Les socialistes continuent à user de la logique qui consiste à combler les brèches béantes existantes avec « l’opinion publique » en alimentant la peur et l’insécurité. Rien de mieux, quand un président dévisse dans les sondages, que d’être en guerre, qu’il s’agisse d’un confit extérieur ou interne, face à un ennemi qui pourrait être partout et qui est tout désigné, même lorsque le chef de file des socialistes, Cambadélis, appelle à « ne pas faire d’amalgames » : les musulmans. C’est ainsi que Valls s’est livré à une défense et une illustration de la dernière Loi sur le Renseignement, rappelant que dès le début du quinquennat, alors qu’il était au ministère de l’Intérieur, à l’occasion du vote de la première loi antiterroriste (doublée, depuis, d’une seconde), il avait évoqué la menace« des ennemis de l’intérieur » tout autant que « des ennemis de l’extérieur ».

Ce qui se cache derrière Daech

Valls a bien sûr attaqué l’État Islamique (EI), celui-ci voulant « imposer son idéologie et, comme on le voit en Tunisie, annihiler tout modèle démocratique ». De fait Daech serait, au bas mot, derrière certains des attentats et des massacres de vendredi (Koweït, Somalie, Tunisie et Kurdistan syrien). Mais ce que Valls s’est bien gardé de souligner, c’est la responsabilité écrasante de l’impérialisme dans l’émergence de l’EI sur la scène proche et moyen-orientale.

Comme l’écrit C. Cinatti, « dire que Washington et ses alliés seraient à l’origine de l’État Islamique reviendrait à avoir une lecture simpliste et complotiste d’un phénomène complexe. Il n’en reste pas moins que les États-Unis et ses partenaires ont largement contribué à l’émergence de Daech. Avant l’intervention anglo-américaine de 2003, tout d’abord, ni Al Qaeda en Irak ni Daech n’existaient. Par ailleurs, comme l’ont rapporté dernièrement plusieurs médias anglo-saxons, dont The Guardian, l’Agence d’Intelligence de Défense (DIA) américaine signalait dès 2012 la possible émergence d’une « principauté salafiste » en territoire syrien, considérée comme une opportunité, par l’administration étasunienne de façon à isoler stratégiquement le régime de Assad ainsi que l’Iran, bien qu’au risque de déstabiliser, par la même occasion, l’Irak. C’est en ce sens que l’on peut dire, sans se tromper, que la situation actuelle au Proche et au Moyen-Orient est le sous-produit de l’échec de la « guerre contre le terrorisme » lancée par George Bush en réponse aux attentats du 11 septembre 2001 et qu’Obama a poursuivie au cours de ses deux mandats. »

Ce que ne dit pas non plus Valls, c’est que l’EI ne fait que singer, de façon encore plus barbare, les pratiques courantes des pétromonarchie du Golfe, agents centraux de la contre-révolution contre les « Printemps arabes » et à qui Daech dispute le monopole d’une fraction de la représentation sunnite.

Exécutions au sabre, coups de fouet, crucifixions. Les amis saoudiens de Hollande sont en effet coutumiers de ces pratiques depuis des décennies. Quant au maréchal-président al-Sissi, reçu en grandes pompes par Hollande en novembre 2014, il aurait un certain savoir-faire à partager en terme de répression barbare, lui dont les hommes ont tué, après le coup d’État de juillet 2013, 1000 opposants liés au Frères Musulmans en une seule journée.

De quelle civilisation parle-t-on ? Pas la nôtre

Mais par-delà ces constations élémentaires, de quelle « civilisation » parle Valls ? Quelle « civilisation » aurions-nous à défendre avec lui ?

La république de la chasse aux migrants ?

La France de la guerre d’Algérie, où Hollande s’est rendu encore dernièrement pour piloter la transition très antidémocratique d’un Bouteflika grabataire ?

La France des viols en Centrafrique, perpétrés par les troupes d’occupation aux ordres de Hollande ?

De la « civilisation judéo-chrétienne » comme l’a explicitement dit le 28 juin Julien Dray dans Le Figaro, prenant un semblant de distance avec Valls en rappelant que « les premières victimes du djihadisme, ce sont d’abord les communautés musulmanes dans différents pays », mais qui, précisant qu’il « ne croi[t] pas que la civilisation arabo-musulmane soit un risque pour la civilisation chrétienne », accrédite du même coup l’idée de deux civilisations distinctes, pour l’essentiel homogènes et potentiellement ennemies, et donc contribue à essentialiser ce qu’il prétend combattre ?

Ni trêve, ni armistice pour le gouvernement et les patrons
Encore une fois, c’est la grosse fanfare de « l’union sacrée » et du « pacte républicain » qu’on essaie de nous rejouer, car, face au terrorisme, face aux Merah, Kouachi, Coulibaly et Salhi, nous devrions être « unis et rassemblés », parce que les « polémiques et les divisions nous affaiblissent » a-t-il au Journal du Dimanche le 27 juin, cherchant dans ce même entretien alors à minimiser sa déclaration en précisant que « Nous ne sommes pas en guerre contre l’Islam », mais contre « un islamisme obscurantiste et totalitaire ».

C’est le piège qui nous est tendu, pseudo-nuances après coup à l’appui pour ne pas perdre prématurément ce qui lui reste de base dans le « peuple de gauche », avec lequel la gauche gouvernementale essaie de se refaire une santé, la droite tentant au même moment, sur le même terrain, de faire oublier ses difficultés et ses dissensions.

Face à un Hollande chef-de-guerre, alors que l’énième attaque contre le Code du travail est prévu avec le vote des sénateurs du Projet de loi sur le dialogue social et l’emploi, aucune armistice du monde du travail et de la jeunesse n’est concevable si l’on veut envisager la possibilité d’une nécessaire contre-attaque de notre classe. Une contre-attaque qui puisse non seulement mettre un coup d’arrêt à ces politiques, mais aussi dessiner la perspective d’une société absolument différente, ayant aboli la domination de classe, et qui serait organisée de sorte que l’ensemble des besoins sociaux puisse être rationnellement satisfaits. S’il y a une civilisation pour laquelle notre classe doit se battre, c’est celle-ci et nulle autre.

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