Le combat des sans-papiers, dans la tradition du combat ouvrier et démocratique.

Alors que nous visitions les camps spontanés de la forêt de Bel Younech, près de Ceuta, en août 2005, à l’initiative de Boubker Khamlichi, du réseau Chabaka des associations du nord du Maroc, nous discutions avec les migrants réfugiés dans cette forêt, notamment de l’utilisation de leur image par les « journalistes » de bonne volonté qui venaient leur rendre visite. Dans cette discussion, qui a duré longtemps, roulaient les questions essentielles de la représentativité des migrants, de leur rôle premier dans leur combat, de certaines tendances à l’instrumentalisation qui existaient chez des « amis » associatifs ou journalistes. La question posée était celle que Marx avait résolue deux siècles plus tôt, par cette formule : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Quelques semaines plus tard, en octobre de la même année, les troupes marocaines allaient donner l’assaut de cette forêt, pillant, brûlant, violant, volant les maigres biens, arrêtant, blessant, tuant 14 personnes, des civils désarmés, et déportant dans le sud et à la frontière algérienne des centaines d’autres. C’est suite à ces événements qu’était créée à Bruxelles l’association « SOS Migrants », pour réagir et dénoncer cette situation insoutenable, et presqu’en même temps le Conseil des Migrants subsahariens au Maroc, à Rabat. Nous avons participé à la création de ces deux organisations, dans deux contextes radicalement différents. En Belgique, arrivait la grande époque des luttes de l’église St Boniface, et de l’UDEP, l’Union des sans-papiers de Belgique, avec le soutien concret et politique d’un large panel d’associations et d’organisations belges. Au Maroc, les migrants étaient isolés, sans organisation propre, et les associations de défense des droits de l’homme et antiracistes marocaines commençaient seulement à prendre conscience du problème et à créer des liens avec des leaders migrants. Mais à leur façon, ces deux associations répondaient aux mêmes questions : la représentativité des luttes des migrants, qui parle, au nom de qui, qui défend les droits de qui ? « SOS Migrants » était volontairement composée de membres avec et sans papiers, sur pied d’égalité. Le Conseil des Migrants était créé, avec l’aide de quelques militants marocains et étrangers, par des migrants eux-mêmes, qui décidèrent en toute souveraineté de leur constitution, de leurs objectifs, de leur organisation. Revenant de la forêt de Bel Younech avec une conviction double : 1° il faut privilégier la parole des migrants en priorité ; 2° il faut opposer aux discours de la « nécessité » et des chiffres imposés par les tenants d’une Europe sécuritaire et fermée, et d’un Etat marocain aux ordres, la parole humaine à la première personne ; nous proposions dans les mois qui suivirent un grand travail de prise de parole, d’écriture, aux migrants du Maroc, mais aussi en Belgique, au Cameroun, au Sénégal, en France. Il en est sorti un programme impressionnant d’ateliers d’écriture où les migrants de ces différents pays se sont mis à écrire eux-mêmes leur propre histoire, et un ouvrage intitulé « Paroles d’exils », de plus de 540 pages, reprenant 200 témoignages de migrants à la première personne. Ce livre a été diffusé largement en Belgique, au Maroc, notamment en direction des publics jeunes et de politiciens « ouverts », par les jeunes témoins eux-mêmes. Il s’est agi d’une étape importante dans la construction du Conseil des Migrants, et des liens de coopération et de solidarité qui l’unissent aujourd’hui à une association comme l’AMDH, et de « SOS Migrants » en Belgique. Dans le même temps, en Belgique toujours, l’UDEP connaissait son apogée et son déclin, comme beaucoup d’autres associations de sans-papiers en Belgique et dans d’autres pays européens avant elle. En effet, le sens même de la lutte des sans-papiers conduit ceux-ci, en cas de succès, ce qui fut relativement le cas de l’UDEP, avec l’opération de régularisation de 2009, à trouver une place dans la société en tant que citoyens « avec » papiers, rendant l’organisation sans objet. C’est ainsi que de génération en génération, on a vu se succéder les tentatives d’organisation par les migrants. On peut même dire que si le Conseil a vu son avenir se consolider au fil du temps, c’est essentiellement parce que la situation des migrants au Maroc demeurait bloquée. Il n’en est pas moins évident que ces tentatives, ces associations, éphémères ou durables, sont une réponse pertinente, indispensable, à la question centrale qui est posée par les politiques migratoires de l’Europe et du Maroc : la citoyenneté. C’est en effet la citoyenneté que l’on dénie à ces hommes et à ces femmes venus d’ailleurs pour vivre mieux, dans la dignité, la paix, et sous la protection de l’Etat. Niant leur citoyenneté, on leur nie leur dignité, leurs droits les plus élémentaires, le travail, la survie, la santé, la justice, bref jusqu’à leur humanité. Et c’est ainsi que l’on voit, au Maroc et ailleurs au Maghreb, mais aussi en Europe, toute une partie de la population vivant dans le dénuement et l’absence totale de droits, nourrissant les marchands de sommeil et les patrons voyous, qui se servent de ces travailleurs au rabais pour faire pression sur les autres salariés. C’est du reste la fonction économique et sociale de la migration depuis toujours : accepter les basses besognes, les bas salaires, le travail dans des conditions indignes, une situation qui renforce la pression du capital sur le travail. C’est pourquoi la lutte des sans-papiers et des migrants aujourd’hui est intimement liée au combat ouvrier : c’est pourquoi les syndicats des travailleurs ont toujours été solidaires des migrants, les accueillant fraternellement dans leurs rangs, leur permettant de participer aux seules élections auxquelles ils ont droit : les élections sociales. La question essentielle qui est posée par la migration est bien celle de la citoyenneté pleine et entière et des droits sociaux et politiques. C’est déjà y répondre que de se réunir, se rassembler, s’organiser et prendre part au combat, comme un vrai citoyen, pour un migrant. C’est y répondre aussi, comme à « SOS Migrants », que de se structurer à égalité avec et sans papiers. Si, fondamentalement, nous sommes pour l’ouverture des frontières et la citoyenneté ouverte à tous, il est élémentaire de commencer par nous-mêmes et nos propres associations.

Aujourd’hui, les deux situations, belge et marocaine, ont évolué parallèlement. C’est ainsi que, en Belgique, des associations « mixtes » comme « SOS Migrants » continuent d’exister et de se battre. En même temps, des mouvements portés par les migrants eux-mêmes, comme le Collectif des Afghans, les nouvelles occupations, de « Voix des Sans-papiers » à Molenbeek , du « Mouvement des sans-papiers – Collectif Ebola » à St Josse, ces derniers mois, le collectif « Groupe Mobilisation 2009 », le collectif des Victimes de la régularisation de 2009, le Comité des travailleurs sans-papiers de la CSC, portent haut la parole et la citoyenneté agissante des migrants. C’est ainsi qu’ils se structurent, s’organisent, se donnent des outils politiques et démocratiques communs, comme la Coordination des collectifs de sans-papiers, comme la Plateforme de soutien, créée avec les soutiens belges, comme le Front d’action des migrants, groupe de mobilisation associant sans et avec papiers, pour exercer sans attendre leurs droits d’êtres humains : la résistance, la lutte, l’espoir. Au Maroc, on a vu naître, dans le sillage du Conseil des Migrants, une multitude d’associations, qui ont appris à tisser des liens avec les associations marocaines, à réfléchir ensemble, à dialoguer, à organiser des actions communes. Des lieux de concertation, des synergies, des campagnes communes ont été mises sur pied, un syndicat s’est ouvert aux travailleurs migrants. Le chemin parcouru depuis 2005 est énorme. Et nous avons la faiblesse de croire que ces efforts ne sont pas étrangers au frémissement de changement dans la politique marocaine, avec la campagne de régularisation qui a commencé en janvier 2014, même si le chemin qui reste à parcourir est encore important, laissant la pleine place à tous les acteurs, avec leurs histoires, leurs cultures, leurs logiques, leurs pratiques propres. Mais quoi qu’il en soit, ce combat d’aujourd’hui pour une autre politique migratoire, pour une Europe ouverte, coopérante, et non fermée et prédatrice, pour un Maroc d’abord africain, et non aux ordres de l’Europe, ce combat pour des droits sociaux, culturels et politiques, s’inscrit dans la grande tradition du mouvement ouvrier et démocratique, contre ce qui divise les travailleurs, contre la logique nationaliste d’exclusion et de séparation, pour l’unité de tous les travailleurs et des peuples.

 

Serge Noël, 2014

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