«La distinction entre réfugiés et migrants est appliquée de manière injuste»

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Des migrants, dont les bateaux sont tombés en panne sur le trajet vers l’Italie, arrivent dans le port tunisien de Ben Guerdane, le 13 avril, à 40 kilomètres de la frontière libyenne. (Photo Fethi Nasri. AFP)

SYLVAIN MOUILLARD 24 JUIN 2015 À 11:32

INTERVIEW Spécialiste des migrations et des frontières, Ruben Andersson analyse la gestion par les pays européens de la crise migratoire en Méditerranée.
La mission européenne Navfor Med, pour Naval Force in Mediterranea, a été lancée lundi. Elle vise à lutter contre les réseaux de passeurs au départ des côtes libyennes. Anthropologue à la London School of Economics, spécialiste des migrations et des frontières, Ruben Andersson revient sur la situation migratoire en Méditerranée. Il alerte sur l’approche sécuritaire privilégiée par les autorités européennes, qui risque selon lui de générer «plus de chaos».

Comment évaluez-vous la réponse des autorités française et européenne à la crise migratoire en Méditerranée ?
Face à l’austérité, les peuples et responsables politiques cherchent des bouc-émissaires. Les migrants représentent le choix le plus simple. La tendance est inquiétante en Europe comme en France. L’attention portée à la situation en Méditerranée n’est pas nouvelle, c’est un sujet dont médias et politiques se sont emparés depuis plusieurs années maintenant. Mais la panique créée par cette migration maritime est disproportionnée. Même si le nombre de traversées connaît un pic avec les conflits en Syrie et Libye, cela reste gérable pour une Union européenne de 500 millions d’habitants, avec des ressources importantes. De plus, seule une petite minorité de migrants arrivent en Europe par la mer. Mais l’attention médiatique et politique aux frontières sud de l’Europe continue d’aller de pair avec davantage de patrouilles, de surveillance et de coopération policière, ce qui mène pourtant depuis de nombreuses années des gens désespérés à prendre plus de risques et à recourir aux réseaux de contrebande. Au lieu d’organiser un processus d’arrivée, d’identification et d’insertion en Europe, on a généré plus de chaos. Ce cercle vicieux pourrait être aggravé par des opérations militaires en Méditerranée.

Que révèle la terminologie distinguant «migrants» et «réfugiés»?
«Migrants» est un terme attrape-tout qui cache plusieurs cas de figure. Quand on parle d’une «crise des migrants» en Europe, on a en tête des personnes bien spécifiques : les non-Européens pauvres cherchant les moyens de vivre, plutôt que les importantes migrations de travailleurs et résidents au sein même de l’UE. Les réfugiés, selon la Convention de Genève, sont des gens vivant en dehors de leur pays d’origine en raison d’une crainte fondée de persécution, et qui ont donc besoin de la protection internationale. Cette assurance accordée aux réfugiés est importante, mais elle a été érodée au fur et à mesure des années. Notamment en bloquant tous les points d’accès sécurisés à l’Europe et en traitant ceux fuyant les persécutions de migrants» tout court et en limitant leur accès à l’asile. Cela a encore été le cas lorsque les médias ont évoqué des « quotas de migrants » pour les Etats membres; en fait, la Commission européenne a proposé une mesure de responsabilité – partager les demandeurs d’asile, pas les migrants économiques – mais les lignes sont continuellement brouillées. Cela sape les fondements de la protection internationale.

Existe-t-il une forme de «tri» entre les «bons» demandeurs d’asile, et les «mauvais» migrants économiques ?
Une fois en Europe, certaines nationalités ont de bien meilleures chances d’obtenir l’asile, notamment les Syriens et Erythréens, pour des raisons évidentes et urgentes. Mais cela nous laisse avec de nombreuses personnes étiquetées comme «migrants économiques» ou pire, «migrants illégaux». Cela inclut la plupart des Africains subsahariens arrivant en Italie ou encore en Espagne. Dans ce dernier pays, des bureaux d’asile ont été installés, mais ils ne sont utilisés que par les Syriens. Les Africains, de leur côté, passent par les enclaves de Ceuta et Melilla, en escaladant les murs qui y ont été dressés. Pourtant, beaucoup d’entre eux auraient un besoin légitime de protection internationale.

Cette politique est-elle légitime ?
Cette distinction entre migrants et réfugiés fait sens au regard de la législation internationale. Nous devons prendre garde à ne pas éroder le concept de protection des réfugiés. Mais si cette distinction est faite pour exclure, elle échoue à rendre compte des décisions complexes prises par les gens se lançant dans un voyage dangereux. Cette distinction est souvent appliquée d’une manière injuste. Par exemple, les Africains de l’ouest sont souvent qualifiés de « migrants économiques », mais cela ignore complètement les dangers et conflits dans cette région: la violence persistante au Mali et au Nigeria, la répression en Gambie, etc. Par ailleurs, les Africains subsahariens sont victimes en Libye de violence, du banditisme, de la répression, commis tout à la fois par des criminels, des milices et des forces de sécurité. Ils sont détenus plusieurs mois ou années sur place et doivent payer d’importantes sommes pour être libérés. Ils sont aussi trop effrayés pour s’échapper ou tenter de rentrer dans leur pays d’origine. Quand ils partent pour l’Italie, ils fuient donc réellement les persécutions – certes pas dans leur pays d’origine, mais en Libye, où certains vivent et travaillent d’ailleurs depuis des années. En dessinant des distinctions abruptes, on oublie que le désespoir économique, la répression et les conflits vont souvent de pair. L’économie malienne s’est ainsi écroulée depuis le conflit en 2013. Mais les catégories actuelles ne laissent pas de place à cette approche mixte, qui est pourtant devenue un enjeu majeur.

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