« Le chant des hommes » redonne voix et visage aux sans-papiers

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Un raccord, dans le langage cinématographique, est une image opérant une transition cohérente entre deux plans ou deux scènes. C’est, en quelque sorte, un trait d’union visuel, une garantie de continuité. C’est un tel raccord qui s’est opéré vendredi dernier lorsque nous avons découvert en primeur le film « Le chant des hommes ». L’image d’un groupe de migrants sans-papiers, faisant corps dans l’expectative d’une expulsion par les forces de l’ordre, nous a renvoyé intuitivement aux événements de La Chapelle, survenus en France, le 2 juin dernier.

Grève de la faim

Certes, dans le cas du campement démantelé dans le nord de Paris, il s’agissait d’un espace d’occupation illégal, dont les occupants, tous des migrants, ne menaient pas d’action politique. Dans « Le chant des hommes », les réalisatrices et scénaristes Mary Jiménez et Bénédicte Liénard se sont inspirées de nombreux cas de grèves de la faim de sans-papiers, qui défraient régulièrement la chronique. Le tandem avait déjà signé un documentaire radiophonique sur les occupations d’églises, en 2009, notamment celle, célèbre, de l’église du Béguinage, durant laquelle deux cent trente sans-papiers avaient jeûné afin d’obtenir leur régularisation.

Issues du cinéma documentaire, où elles se sont forgées une réputation depuis quelque trente ans, Mary Jiménez et Bénédicte Liénard ont souhaité transcender ici la réalité. Leur objectif est de redonner un visage à ces sans-papiers trop souvent réduits à ce mot-valise ne reflétant qu’un état de fait administratif mais niant la singularité de leur parcours.

D’où le choix de la fiction, qui permet de restituer des récits personnels, parfois délicats à aborder par ceux qui les ont vécus. « Le chant des hommes » fait corps avec ses comédiens. Acteurs professionnels, artistes ou « simples » individus, presque tous partagent l’origine de leur personnage et ont vécu l’exil.

Les migrants criminalisés

Dorcy Rugamba joue à l’écran Joseph, homosexuel persécuté dans son pays. Lorsque nous l’avions rencontré l’été dernier sur le tournage du film, il nous avait expliqué s’être inspiré de l’histoire d’un couturier dont il avait croisé la route. Ce comédien de théâtre d’origine rwandaise résumait parfaitement les enjeux du « Chant des hommes » – et sa résonance avec l’actualité récente : « L’Europe a criminalisé les migrants. On ne peut pas enfermer des gens pendant des mois ou criminaliser des gens qui n’ont commis aucun délit avec des mesures comme la directive « Retour » de l’Europe. »

Fiction et réalité se mêlent parfois : lorsque Esma, meneuse du groupe, évoque les femmes enceintes torturées dans les prisons d’Iran, l’histoire familiale de la comédienne Maryam Zaree transparaît : fille de réfugiés iraniens, elle est née dans la tristement célèbre prison d’Evin. « On parle toujours des réfugiés et des sans-papiers de manière abstraite, nous expliquait-elle avec la même chaleur qui caractérise Esma à l’écran. Ce film parle d’abord d’êtres humains. Et notre travail comme comédiens est de révéler l’humanité des personnages que l’on incarne. »

Sans angélisme

Evitant l’angélisme, Mary Jiménez et Bénédicte Liénard mettent toutefois en scène des êtres humains, avec leur force et leur faiblesse, leurs qualités et leurs défauts. L’argent, comme souvent, pervertit. Leurs préjugés aussi. Duraid Abbas, comédien irakien ayant fui la guerre et désormais détenteur d’un passeport néerlandais, approuve ce regard nuancé : « Comme réfugié, j’ai affronté des situations humainement difficiles et connu déception et doute. J’ai pensé que la vie ici n’était pas aussi facile que ce que j’avais rêvé. »

Dans « Le chant des hommes », l’église du père André (interprété par le Belge Sam Louwyck) devient le théâtre des tensions engendrées par cette « odyssée humaine », comme la qualifient les réalisatrices. Dans ce huis clos, on suit le passage des jours, scandé par les gestes du quotidien, l’évocation des souvenirs des uns ou des autres ou les échos de l’extérieur. La caméra de Hichame Alaouie – un des meilleurs chefs op’ belges – cadre le plus souvent les visages, où dansent les reflets des vitraux de l’église.

Gageons que lorsqu’il sortira dans les salles belges fin 2015, « Le chant des hommes » sera – malheureusement – encore tout autant d’actualité que lors de son écriture ou de son tournage. Car, comme le résumait encore Dorcy Rugamba, « l’idée même de partir est une idée qui sied à l’être humain. On ne peut pas être condamné, quelle que soit sa vie, à une assignation à résidence, sans même parler des contextes où des gens risquent leur vie ». Et on sait combien ces situations ne manquent pas, hélas, aux portes de l’Europe.

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