« L’afflux massif de migrants en Europe est à relativiser. »

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Dès ce 13 juin, le Centre Culturel Jacques Franck accueille l’exposition Moving Beyond Borders. Elle s’intéresse au parcours des migrants et pointe les dispositifs responsables de leurs périlleuses traversées dans le Sahara, en Méditerranée ou aux frontières orientales de l’Union européenne. Moving Beyond Borders se veut aussi un outil de sensibilisation à la question des migrations auprès du grand public. Une nécessité à l’heure où des milliers de personnes, victimes d’une politique sécuritaire non respectueuse des droits de l’homme, perdent la vie sur la route de l’exil. Rencontre avec Olivier Clochard, géographe, membre du réseau Migreurop(1),à l’initiative de cette exposition.

A.E: Quelle est la genèse de cette exposition ?

O.C: Le projet est né il y a 3 ans. Le réseau Migreurop a réalisé qu’il avait accumulé beaucoup de données – photos, rapports, entretiens, cartes, … – en 10 ans d’existence autour de la question des migrations et ses enjeux. L’idée était de pouvoir lier tous ces documents et de toucher un autre public, le « grand public », les écoles, les quartiers, etc. On a confié la réalisation artistique de l’exposition à la compagnie Etrange miroir, qui avait déjà abordé la question de l’errance et des parcours migratoires.

A.E: L’exposition propose une approche multimedia des réalités migratoires. Comment avez-vous procédé ?

O.C: C’est un projet qui regroupe des cartes réalisées au sein du réseau Migreurop, mais aussi des photographies et des sons réalisés lors de différentes enquêtes et entretiens avec des migrants ou des responsables politiques. L’objectif est de mixer l’ensemble de ces éléments pour tenter de décrire la réalité des parcours migratoires.

A.E: Comment articuler cartographie et vécu, chiffres et histoires de vie ?

La cartographie est assez difficile à appréhender. Nous avons deux types de cartes dans l’exposition. Des cartographies ont été réalisées à partir de logiciels pour illustrer les dispositifs mis en place par l’Union européenne. D’autres cartes sont dessinées, elles donnent une touche sensible à l’exposition.

A.E: Quel est le fil rouge de l’exposition ?

O.C: L’exposition est composée de 5 modules. Trois modules sont spécifiquement consacrés à l’exil, les deux autres tracent des scénarios pour l’avenir. Chaque module dispose de deux cartes. Le premier module concerne les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes avant la frontière. On aborde l’externalisation des politiques migratoires à travers notamment les politiques européennes de visa. Le deuxième nous plonge «dans la frontière». On y aborde les dispositifs d’enfermement comme les centres fermés. Le troisième module, l’«après frontière», montre comment aujourd’hui on continue de suivre les gens par des dispositifs de traçabilité électronique, notamment en enregistrant l’emprunte des migrants. Ceci pour montrer qu’il existe toujours des frontières très fortes, des murs, mais également des frontières invisibles.

Entre 2000 et 2015, 29.000 personnes sont mortes aux frontières.

A.E: Les deux derniers modules imaginent des scenarii quant aux potentielles évolutions des politiques migratoires européennes. Lesquels ?

O.C: Nous avons établi le pire scénario et le meilleur. Le pire imagine des opérations militaires menées à l’encontre des migrants. Ceci n’est pas que pure invention : le projet d’envoyer des navires militaires détruire les bateaux des passeurs a déjà été évoqué par l’Europe. Pour illustrer ce module, nous avons choisi une carte qui révèle le nombre de morts aux frontières. Entre 2000 et 2015, 29.000 personnes sont mortes aux frontières. Le module suivant traduit quant à lui l’utopie du réseau Migreurop : la liberté de circulation. La première carte retranscrit les espaces de circulation qui existent déjà dans le monde. Entre l’Inde et le Népal par exemple, il existe des facilités pour passer d’un pays à l’autre. La Cedeao a aussi la volonté de faciliter la circulation de ses ressortissants. La dernière carte représente un monde où la libre circulation des personnes est pensée au même titre que celle de l’économie ou de la finance.

A.E: On est loin de ce modèle utopique. Cette exposition fait d’ailleurs partie de la campagne de Migreurop sur l’enfermement «Open access now ». Quelles en sont les grandes lignes ?

O.C: Cette campagne demande l’accès inconditionnel des organisations susceptibles d’aider les personnes étrangères ainsi que les journalistes aux centres d’enfermement. Cette campagne s’accompagne aussi d’une revendication politique : la fermeture des centres fermés. Elle vise à réfléchir aussi aux différentes formes de mises à l’écart. Les centres d’accueil pour réfugiés construits au milieu de nulle part en font partie. Nous pouvons aussi citer l’exemple des campements informels de Calais, les « jungles », ces lieux informels mis en place en place en l’absence de politique d’accueil de l’État. La France a d’ailleurs l’objectif de regrouper tous ces campements. Autrement dit, elle autorise la création d’un grand bidonville.

L’Union européenne veut donner des garanties en terme de respect des droits de l’homme mais elle se dit confrontée à un afflux massif. Ceci pour justifier les opérations de contrôle.

A.E: L’agence Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne), acteur incontournable des politiques migratoire a 10 ans. Quelle a été l’évolution de ce dispositif ?

O.C: Au départ, Frontex est une institution de l’Union européenne créée pour coordonner les opération aux frontières extérieures de l’Union européenne. Dans son règlement, plusieurs aspects contournent les normes internationales. Par exemple, le refoulement, or parmi les personnes refoulées, il y a des réfugiés. Il est aussi stipulé que Frontex puisse signer des accords avec des pays hors de l’Union européenne sans validation par les pays européens. C’est contraire au Traité de Lisbonne. La dernière opération mise en place par Frontex, Triton(2), consiste davantage en une opération militaire et de surveillance que de sauvetage.

A.E: Vous regrettez l’amalgame que la commission européenne continue à alimenter entre le sauvetage et le renforcement des contrôles. C’est-à-dire ?

O.C: L’Union européenne veut donner des garanties en terme de respect des droits de l’homme mais elle se dit confrontée à un afflux massif. Ceci pour justifier les opérations de contrôle. Pourtant, quand on regarde les autres pays , l’afflux massif en Europe est à relativiser. Pour avoir une idée, le Liban, avec 4 millions d’habitants, accueille 1,3 millions de réfugiés syriens. Il faut aussi tenir compte que parmi les personnes qui demandent la protection, certaines s’installent mais d’autres repartent. On a peu de chiffres sur ces entrées et sorties, ce qui rend l’analyse biaisée.

A.E: Comment votre revendication de libre circulation pourrait-elle se traduire concrètement?

O.C: Il est intéressant de regarder l’histoire de l’Union européenne il y a 30 ans, lorsque l’Espagne et le Portugal ont rejoint la Communauté économique européenne. Les discours politiques disaient qu’il s’agissait de pays de migrants et craignaient un « afflux important ». Or, 30 ans plus tard, nous constatons que le nombre d’immigrés espagnols et portugais a baissé. La libre circulation n’engendre donc pas un afflux massif. Mais il ne faut pas oublier que cette adhésion était accompagnée d’aide financières colossales…

A.E: Quand on pense à la Syrie, difficile pourtant d’imaginer pareille situation…

O.C: La Syrie est un cas assez particulier en raison de la guerre qui ravage le pays. Mais prenons l’exemple de la Tunisie, pays où un processus démocratique se met lentement en place. L’Union européenne aurait pu prendre des mesures de libre circulation à l’égard de ce pays, comme elle l’a fait par exemple pour la Moldavie, accompagnée d’aides financières. De nombreuses études montrent que ça n’est pas parce qu’un pays se développe que l’immigration est freinée, c’est vrai. Mais un basculement s’opère lentement. Plus lentement que les périodes électorales de nos responsables politiques.

(1) Olivier Clochard a coordonné l’Atlas des migrants en Europe : Géographie critique des politiques migratoires paru chez Armand Colin en 2012. Migreurop : réseau européen et africain de militants et chercheurs, né en 2005, dont l’objectif est de faire connaître et de lutter contre la généralisation de l’enfermement des étrangers et la multiplication des camps. Le CIRE, le CNCD, la LDH, et le Syndicat des Avocats pour la Démocratie sont les associations belges qui font partie de ce réseau.

(2)En avril, les chefs d’État européens ont annoncé le triplement des moyens alloués à l’opération maritime Triton de contrôle des frontières et de sauvetage en mer.

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