Pour que la Méditerranée ne soit plus le cimetière de l’Europe – une carte blanche parue dans la Libre Belgique du 19 mai 2015

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Une opinion de Danièle Sontag-Thull, CEO Belgian Red Cross, avec 18 autres Croix-Rouge d’Europe (1).

Dix-neuf Croix-Rouge européennes montent au créneau. Même si c’est impopulaire, il faut dès maintenant développer des politiques d’asile et de migration tournées vers l’avenir et faire collaborer les pays d’origine, de transit et de destination.

S’il est juste qu’une grande partie du monde consacre actuellement son attention et sa solidarité aux victimes des récents tremblements de terre au Népal, il est également important que nous ne perdions pas de vue une autre crise humanitaire : celle de milliers de migrants ayant perdu la vie, noyés en mer Méditerranée. Ces deux crises sont tragiques et ont coûté la vie à des milliers d’êtres humains. Cependant, l’annonce d’un désastre naturel est vécue différemment selon les observateurs. Des crises complexes et prolongées (comptant un nombre croissant de victimes au fil du temps) ne parviennent pas à générer l’appui massif habituel que l’on connaît en cas de tremblement de terre ou de typhon.

Nous devons mettre cette réaction au défi et reconnaître que la détresse des migrants constitue une urgence humanitaire. On estime à 5 000 le nombre de personnes ayant perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe via la Méditerranée au cours des 18 derniers mois; ce qui fait de ces eaux les frontières les plus dangereuses au monde et qui devrait déclencher la mise en place de mesures spécifiques, d’engagements et de supports significatifs.

Nous, Croix-Rouge d’Europe, savons que les efforts doivent prioritairement se concentrer sur les lieux d’origine – en fournissant une assistance humanitaire et en déployant des efforts diplomatiques pour faciliter les conditions dans les zones de conflit, les camps de réfugiés et les pays les plus pauvres, que les gens tentent de fuir. En aborder les aspects sous-jacents devrait constituer le cœur de toute stratégie. Nous ne devons cependant pas faire preuve de naïveté quant à notre capacité à fournir des résultats immédiats. La plupart des conflits mondiaux les plus violents (Syrie, Irak, Sud-Soudan…) sont loin d’être résolus, tout comme les contextes politiques mondiaux les plus complexes ne pourront pas être solutionnés grâce à la seule aide humanitaire (corne de l’Afrique).

Même là où une aide substantielle est fournie, par exemple dans les camps de réfugiés, nous savons que les tentes, les couvertures et la nourriture rendent la vie un rien plus tolérable, mais elles ne diminuent pas la dureté, le manque de dignité et les frustrations inhérentes à la vie dans un camp. Il est juste naturel que des êtres humains aient besoin de perspectives autres que celles d’être maintenus en vie grâce à l’aide dispensée. Pour cette raison, certains d’entre eux vont continuer à risquer tout pour tenter de se construire un futur meilleur.

Toute tentative de supprimer cette ambition sera vouée à l’échec. Dans la plupart des cas, ce serait injustifiable moralement, étant donné la terreur et l’extrême pauvreté que ces personnes tentent de fuir ainsi que le nombre signifiant de personnes en mouvement. L’année passée, le nombre de personnes forcées à la migration dépassait les 50 millions pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Des êtres humains vont ainsi continuer à fuir des situations désespérées et l’inaction de l’UE et de ses États membres mènera à davantage de souffrances ; en d’autres termes, toujours plus de récits douloureux relatant l’exploitation, les abus et, au final, de terrifiants et mortels parcours, tels que la traversée de la Méditerranée.

Jusqu’à présent, beaucoup ont prôné l’inaction, toute option facilitant les trajets étant vue comme un facteur d’encouragement à la migration. Nous, Croix-Rouge, poussons nos gouvernements à se dissocier d’une telle rhétorique et à reconnaître que la migration est une réalité de la vie. Il nous faut trouver des manières humaines et responsables de gérer cette situation, en tant que communauté internationale.

Le mois passé, les dirigeants européens ont tenu un sommet à Bruxelles et se sont engagés à augmenter les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée. Améliorer le champ de recherche et de sauvetage est vital, mais devrait faire partie d’une stratégie plus large.

Ce sommet était juste un début. Nous devons maintenant bâtir sur cette base et développer des politiques d’asile et de migration tournées vers l’avenir, s’appuyant sur les principes d’humanité, solidarité et respect des droits humains. Ces politiques doivent à la fois permettre d’aborder les questions sous-jacentes et d’assurer une protection légale ainsi qu’une assistance humanitaire tout au long des routes migratoires.

Enfin, point controversé mais crucial : il sera également nécessaire de créer des voies d’entrée légales sûres au territoire européen et des moyens d’accéder à la protection internationale et de répartir cette responsabilité proportionnellement et équitablement entre les États membres. Contrairement aux craintes généralement exprimées, le nombre de personnes qui arriveront ainsi en Europe ne représentera encore qu’une minorité des demandes d’asile au niveau international.

Comme le HCR le souligne, 80 % des réfugiés choisissent de rester aussi près que possible de leur pays d’origine afin de conserver la possibilité d’y retourner. Par conséquent, la plus grosse part de responsabilité en termes d’aide aux plus vulnérables ne repose pas sur les épaules des premières économies mondiales de l’Europe, mais bien sur les épaules des pays les plus pauvres dans le monde.

Nous devons garder ceci à l’esprit avant de nous soustraire à nos responsabilités dans cette crise. La migration fait partie de notre monde moderne et nous devons être proactifs dans le cadre de la collaboration internationale entre les pays d’origine, de transit et de destination, afin de préserver, entre autres, le droit de demander une protection internationale.

Cette conception pourrait ne pas s’avérer populaire partout, mais c’est la meilleure attitude à adopter.

(1) Voici la liste des autres signataires : Werner Kerschbaum (Secretary General Austrian Red Cross), Tuur Hoste (Secretary General Belgian Red Cross FL), Michael Adamson (CEO British Red Cross), Hristo Grigorov Dr. H.C. (President Bulgarian Red Cross), Robert Markt (Executive President Croatian Red Cross), Takis Neophytou (Director General Cyprus Red Cross Society), Anders Laderkarl (Secretary General Danish Red Cross), Kristiina Kumpula (Secretary General Finnish Red Cross), Stephane Mantion (Director General French Red Cross), Dr Rudolf Seiters (President German Red Cross), John Roche (Interim Secretary General Irish Red Cross), Francesco Rocca (President Italian Red Cross), Grazina Jevgrafoviene (Secretary General Lithuanian Red Cross), Michel Simonis (Director General Luxembourg Red Cross), Paulette Fenech (Director General Malta Red Cross), Gijs de Vries (Director General Netherlands Red Cross), Asne Havnelid (Secretary General Norwegian Red Cross), Leopoldo Perez Suarez (Secretary General Spanish Red Cross), Ulrika Årehed Kågström (Secretary General Swedish Red Cross).

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