« J’ai été violée 70 fois en 17 ans de rue » : le grand tabou des agressions sexuelles sur les femmes SDF

France Info : Mis à jour le 18/09/2017 | 08:07 – publié le 17/09/2017 | 07:18 – Par Licia Meysenq – France Télévisions

« Parce qu’on est invisible et en marge de la société, nos agresseurs pensent que notre corps est à leur disposition. » Bras repliés sur le buste et ongles rongés, Martine*, une ancienne SDF, raconte l’enfer des femmes sans-abri. « J’ai été agressée sexuellement une dizaine de fois dans la rue », continue cette quinquagénaire. Le pire, selon elle, « c’est que ça devient normal, ça fait partie du quotidien ». Il lui a fallu dix ans pour mettre des mots sur ce qui lui est arrivé. « Pour éviter de craquer, mon cerveau a décidé de faire comme si c’était normal. »

« Environ une femme SDF sur trois a été agressée », explique Agnès Lecordier, présidente d’une fondation à son nom. L’association Entourage avance qu’une agression sexuelle sur une femme SDF a lieu toutes les huit heures en France. « En réalité, aucune étude n’a été faite sur le sujet, il est impossible d’avoir des chiffres », reprend Agnès Lecordier. Mais tous les interlocuteurs contactés sont formels : les femmes en errance sont très fortement exposées aux agressions sexuelles et aux viols.
« On apprend à voir chaque homme comme un agresseur potentiel »

« Ici, toutes les femmes ont été confrontées à ce type de violences », affirme Quentin Le Maguer, le responsable d’un centre d’hébergement d’urgence au Samu social de Paris.

”Ces femmes sont plus vulnérables car en marge de la société. Leur non-existence légale en fait des proies pour les agresseurs.”

— Quentin Le Maguer
à franceinfo

« Les agressions dans la rue, cela va du père de famille qui essaie de vous violer pendant que vous dormez au réseau mafieux qui monnaye un coin de trottoir », soupire Martine. Elle se souvient d’une adolescente ukrainienne, âgée de 15 ans à peine, qui devait chaque soir se soumettre à un homme pour pouvoir faire la manche le lendemain sans être violentée. « On apprend à voir chaque homme comme un agresseur potentiel. »

La première fois qu’elle-même a été agressée, Martine avait 22 ans. En rupture familiale, elle passait ses premières nuits dehors, réfugiée sous un Abribus : « L’employé d’un hôtel proche est sorti et m’a proposé de passer la nuit dans une chambre inoccupée, j’ai compris trop tard de quoi il s’agissait. » Meurtrie, elle refuse d’en dire plus. Ses lèvres tremblent et son regard se pose sur son café.

« On ne parle des SDF que quand il fait froid… »

« J’ai été violée 70 fois en 17 ans de rue », confie Anne Lorient, ancienne SDF, qui raconte son calvaire dans Mes années barbares (éd. La Martinière), co-écrit avec la journaliste Minou Azoulai.

”J’ai été violée par d’autres sans-abri mais aussi par des hommes avec un domicile, qui m’ont dit que j’étais moins chère qu’une prostituée.”
— Anne Lorient
à franceinfo
— Anne Lorient
à franceinfo

Contactées à ce sujet, la préfecture de police et l’Assistance publique des hôpitaux de Paris ont simplement expliqué à franceinfo ne pas avoir de données sur les personnes non logées.

Des menaces jusque dans les centres d’hébergement d’urgence

De nombreuses femmes développent des stratégies pour échapper à leurs agresseurs. « Dès qu’un mec s’approche, je m’urine dessus pour le faire fuir », raconte Marie d’un haussement d’épaules. « Parfois, cela ne suffit pas. » Elle hausse à nouveau les épaules. Cela fait bien longtemps, dit-elle d’un air détaché, qu’elle ne ressent plus rien. « Une grande partie de leur énergie est dépensée pour se protéger », remarque Agnès Lecordier. « Certaines dorment le jour à proximité des lieux sécurisés, comme les gares. L’important, c’est de sentir qu’il y a du monde. » La nuit, elles marchent ou restent dans les bus. « D’autres se regroupent entre elles ou se mettent sous la protection d’hommes. »

Les travailleurs sociaux interrogés s’accordent sur un cas : celui des femmes qui vivent dans la rue depuis trop longtemps. « Au bout d’un moment, elles renoncent à l’hygiène et à la propreté », alerte Agnès Lecordier. « Elles disent ‘tant pis’ pour leur corps. S’entourent d’immondices pour se protéger des hommes. » A ce stade-là, il devient difficile de se reconstruire : « Elles sont inaccessibles, se protègent à l’extrême. »

Les centres d’hébergement d’urgence, qui accueillent ces femmes pour une courte durée, ne sont pas sans risque pour elles.

”Elles refusent d’aller dans des centres d’hébergement mixtes, car elles ne se sentent pas en sécurité. Il y a eu des viols à l’intérieur même de ces ‘refuges’.”

— Agnès Lecordier
à franceinfo

Certains centres sont réservés aux femmes. « Mais il y en a très peu. Seulement quatre ou cinq à Paris », accuse Agnès Lecordier. Pourtant, cela semble à certains travailleurs sociaux indispensable pour se reconstruire. « Retrouver confiance, pour ces femmes, passe par le fait qu’il n’y ait pas de menace. Et l’homme, pour une femme victime d’agression, est forcément une menace », argue Samuel Coppens.

Quentin Le Maguer dirige l’un d’entre eux, situé dans un ancien hôpital de banlieue parisienne. Les murs sont joliment peints en pastel, des dessins d’enfants égayent les murs. Chaque semaine, un gynécologue et un psychologue discutent avec les femmes hébergées, principalement des migrantes. « Les héberger ici, c’est réduire les risques de la rue, éviter les populations dangereuses pour elles », explique le directeur. Mais, de son propre aveu, les places sont rares.

« Tous les efforts ont été faits sur le bâti »

Pourtant, pour Karine Boinot, la reconstruction de ces femmes passe par la fixation dans un lieu de vie et le suivi psychologique. « C’est un long processus, souffle-t-elle. Certaines sont aidées par les rencontres qu’elles peuvent faire, des bénévoles et des professionnels. » Mais toutes ne peuvent être prises en charge dans ces structures. « La prise en charge, quand il y en a une, n’est pas la même partout, nuance une source anonyme. Certains centres se contentent de fournir des lits, sans considération aucune pour la dimension psychologique. » Les centres d’hébergement sont gérés par des associations, elles-mêmes financées par l’Etat ou les dons.

« Au Samu social, vu le budget qui nous est alloué par l’Etat, on ne peut pas financer des groupes de parole ou un suivi psychique. On est obligé de se tourner vers des dons », regrette Quentin Le Maguer. Il déplore que cette reconstruction après les agressions ne soit pas la priorité de l’Etat. « Tous les efforts ont été faits sur le bâti au détriment du cadre humain », abonde Samuel Coppens. Pourtant, difficile de s’en sortir pour ces femmes « abîmées », « en morceaux », sans que leur souffrance soit prise en compte.

* Le prénom a été changé.

Le préfet des Alpes-Maritimes de nouveau condamné pour violation du droit d’asile

Libération,  Renaud Lecadre

Cédric Herrou, militant pour la cause des réfugiés dans la vallée de la Roya, bataille judiciairement avec l’Etat depuis plusieurs mois. Ici, le 10 février 2017, à sa sortie du tribunal de Nice. Photo Valéry Hache. AFP

Après une procédure administrative initiée par Cédric Herrou, agriculteur à la frontière franco-italienne, lui-même condamné au pénal pour aide à l’immigration illégale, l’Etat français est mis en cause pour sa politique consistant à reconduire en Italie des réfugiés.

Eternel gag de l’arroseur arrosé. Si la cause n’était pas si grave, on en rigolerait presque. Cédric Herrou, agriculteur trentenaire mais aussi militant de la cause des réfugiés, a pour la seconde fois fait condamner le préfet des Alpes-Maritimes Georges-François Leclerc, lundi, devant le tribunal administratif de Nice, pour «atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile». Un mois plus tôt, le même homme était condamné à quatre mois de prison avec sursis par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, pour aide à l’immigration clandestine. Ce petit jeu du chat et de la souris peut durer encore longtemps, tant que les justices pénales et administratives n’accorderont pas leurs violons.

Retour à l’envoyeur

Concrètement, Herrou, basé dans la vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne, se fait un devoir, via l’association Roya Citoyenne, d’aider les clandestins venant d’Italie à déposer une demande d’asile en France. La préfecture ne l’entend pas de cette oreille, traquant les réfugiés dès leurs premiers pas sur le sol français puis les reconduisant à la frontière avant qu’ils ne puissent accomplir la moindre démarche. Lors de la précédente condamnation du préfet, en avril dernier, le tribunal administratif avait déjà pointé son «refus de délivrer aux intéressés un dossier permettant l’enregistrement de leur demande d’asile, alors qu’ils se trouvaient sur le territoire français et avaient pris contact avec les services de police pour y procéder».

Retour à l’envoyeur, donc, sans la moindre solidarité franco-italienne. «Le préfet nous dit de les renvoyer vers le pays légalement compétent pour traiter leur demande d’asile, souligne l’un des avocats de Roya Citoyenne, Mireille Damiano, mais les pièces ne sont pas au dossier.» En l’espèce, il s’agit des empreintes digitales des immigrés, théoriquement prises sur le sol du premier pays d’accueil, puis centralisées dans un fichier européen intitulé Eurodac. C’est sur ce point que le tribunal administratif a pris le préfet en défaut : il n’aurait pas la preuve que les réfugiés auraient d’abord abordé le sol italien avant de poursuivre leur périple en France.

Changement de ton

Cédric Herrou a lui même été condamné deux fois depuis le début de l’année, à une amende de 3 000 euros puis à une peine de quatre mois de prison avec sursis donc, devant la justice pénale. L’accusation lui reproche une «contestation globale de la loi, qui sert une cause militante et non une situation de détresse…» Le militant disait alors son «impression de ne pas être entendu par la justice». Lundi, changement de ton : «Nous avons gagné !»
Renaud Lecadre

Le pape François propose 21 mesures pour l’accueil des migrants

Figaro.fr, Jean-Marie Guénois, le 22/08/2017

Le Pape réaffirme, avec ces propositons concrètes, son opposition à toute restriction de l’immigration. Il se prononce notamment pour « l’octroi de visas humanitaires » et recommande de favoriser « le regroupement familial ».

Ce n’est pas un programme mais une lettre annuelle rédigée par le pape pour la 104° «journée mondiale du migrant et du réfugié» du 21 août 2017. Les cinq pages très denses, signées par François le jour du 15 août, contiennent cependant 21 mesures concrètes, similaires à un programme d’action qui résument sa pensée sur la question des migrations. Elle vise, tant dans les pays d’origines, que dans les pays d’accueil, à rendre légale l’immigration illégale.

Dans ce document, le pape promeut en effet un accueil large, généreux et légalement organisé des migrants et des réfugiés sans mentionner l’idée d’une quelconque restriction des flux migratoires qu’il avait toutefois évoquée et justifiée à son retour de Suède le 1er novembre 2016, restrictions fondées sur les capacités d’accueil.

L’objectif de François, dans ce document, est de changer les mentalités et de faire pression sur la communauté internationale pour qu’elle adopte, avant la fin de l’année 2018, deux accords globaux, l’un sur les réfugiés, l’autre sur les migrants dont le principe avait été acquis le 19 septembre 2016 lors du sommet de l’ONU.

«La garantie d’une subsistance minimum vitale»
Pour le pape actuel, la question de l’accueil des migrants et des réfugiés est une priorité absolue. Le 8 juillet 2013, il avait dédié son premier voyage papal à cette thématique en se rendant sur l’île de Lampedusa, entre la Sicile et la Tunisie, pour demander aux Européens d’ouvrir leurs portes. Et dans sa réforme du Vatican, il a créé un nouveau ministère «le Dicastère pour le Service du Développement humain intégral» dont la section chargée des migrations et des réfugiés est placée, selon sa volonté, à titre exceptionnelle et symbolique, sous sa propre responsabilité.

Quant au principe fondamental qui guide le pape François, il le rappelle dans sa lettre: «Tout immigré qui frappe à notre porte est une occasion de rencontre avec Jésus-Christ, qui s’identifie à l’étranger de toute époque, accueilli ou rejeté.»

Voici la liste des 21 mesures voulues par le pape François pour l’immigration.

1. Développer les «possibilités d’entrées sûres et légales» dans les pays de destination: notamment par «l’octroi de visas humanitaires» délivrés selon un mode «étendu et simplifié» et favoriser «le regroupement familial».

2. Multiplier les «corridors humanitaires pour les réfugies les plus vulnérables» pour éviter les filières illégales.

3. Créer un système de «visas temporaires spéciaux» pour «ceux qui fuient les conflits dans les pays voisins».

4. Ne pas recourir aux «expulsions collectives et arbitraires» de réfugiés et de migrant non «adéquates» surtout quand elles renvoient des personnes dans des pays qui «ne peuvent garantir le respect de la dignité et des droits fondamentaux».

5. «Toujours faire passer la sécurité personnelle avant la sécurité nationale»: par conséquent «former adéquatement le personnel préposé aux contrôles de frontière» pour que le «premier accueil» des migrants et des réfugiés soit «approprié et digne».

6. Trouver des «solutions alternatives à la détention pour ceux qui entrent sur le territoire national sans autorisation».

7. Dans le pays de départ, créer un système d’immigration légale pour agir «contre les pratiques de recrutement illégal» par des filières.

8. Dans le pays d’arrivée, «assurer aux migrants une assistance consulaire», le «droit de toujours garder sur soi les documents d’identité personnels», un accès à la justice, «la possibilité d’ouvrir des comptes bancaires», la «garantie d’une subsistance minimum vitale».

9. Que soit accordée dans le pays d’arrivée «la liberté de mouvement, la possibilité de travailler et l’accès aux moyens de télécommunications».

10. Pour ceux qui désirent rentrer dans leur pays la mise en place de «programmes de réintégration professionnelle et sociale».

11. Protéger les «mineurs migrants» en évitant «toute forme de détention» et en assurant «l’accès régulier à l’instruction primaire et secondaire»

12. Octroyer une nationalité à tous les enfants «à la naissance»

13. Lutter contre «l’apatridie» de migrants et réfugiés en créant une «législation sur la citoyenneté»

14. Accès sans limite des migrants et des réfugiés «à l’assistance sanitaire nationales et aux systèmes de pension» et «transfert de leur contribution en cas de rapatriement».

15. Garantir à «tous les étrangers présents sur le territoire la liberté de profession et de pratique religieuse»

16. Promouvoir «l’insertion socio-professionnelle des migrants et des réfugiés, garantissant à tous – y compris aux demandeurs d’asile – la possibilité de travailler, des formations linguistiques et de citoyenneté active».

17. Prévenir les «abus» du travail productif de «mineurs migrants»

18. Favoriser «le regroupement familial – y compris des grands-parents, des frères et sœurs et des petits-enfants – sans jamais le soumettre à des capacités économiques».

19. Renforcer l’attention et le soutient aux migrants, réfugiés, demandeurs d’asile «en situation de handicap».

20. Aider davantage les pays en voie de développement qui accueillent des réfugiés

21. Intégrer «sans supprimer» chez les migrants leur «identité culturelle» par une «offre de citoyenneté» qui soit «dissociée des capacités économiques et linguistiques» et par une «offre de parcours de régularisation extraordinaire pour les migrants qui peuvent faire valoir une longue présence dans le pays»

En Libye, on vend des migrants africains sur des « marchés aux esclaves »

Jeune Afrique – 12 avril 2017

Le dernier rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), rendu public lundi, met en avant plusieurs témoignages glaçants, selon lesquels un certain nombre de migrants sont vendus, tels des esclaves, sur des marchés au sud de la Libye.

Lundi 11 avril, l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM) a publié un rapport, qui signale l’existence dans le sud de la Libye de « marchés aux esclaves », où des migrants seraient vendus par des trafiquants d’être humains.

« Les migrants parlent de marchés au milieu des villages, où l’on vient acheter des hommes et des femmes migrants », indique Giuseppe Loprete, chef de mission à l’OIM Niger, à Jeune Afrique. Au sujet des réseaux qui se livrent à cette traite humaine, il explique que « c’est la première fois qu’on obtient une vision aussi complète » de leur fonctionnement.

Ce sont des situations similaires à l’esclavage tel qu’il était pratiqué avant.

Dans son rapport, l’OIM met notamment en avant le témoignage d’un Sénégalais, SC, passé par ce type de marchés. Au cours du périple qui le mène à Agadez, au Niger, ce dernier est contraint de verser à des passeurs la somme de 200 000 francs CFA (304 euros) pour poursuivre son chemin. Le début du calvaire commence pour lui. Trompé, il atterrit dans un véritable marché d’être humains au sud-ouest de la Libye.

« Des migrants subsahariens y étaient vendus et achetés par des Libyens, avec l’aide de Ghanéens et de Nigériens qui travaillaient pour eux », peut-on lire dans le rapport de l’OIM. « Ce sont des situations similaires à l’esclavage tel qu’il était pratiqué avant », estime Giueseppe Loprete. « Certains disent que c’est pire. Nous avons des photos qui ne sont même pas publiables. »

Demande de rançon aux familles

Une fois vendus, les migrants sont parqués dans des maisons. SC emploie le terme de « prison » pour qualifier les lieux dans lesquels il a vécu alors. Pendant cette détention, beaucoup sont contraints d’appeler leurs familles. Au cours de ces appels, détaille le rapport, ils sont frappés pour faire comprendre à leurs proches qu’ils sont torturés. Et que leur libération a un coût.

« Nous avons déjà vu des migrants à qui l’on avait coupé les doigts et les mains », se souvient Giuseppe Loprete. « L’un d’eux nous a raconté qu’un trafiquant avait tiré sur lui quand sa famille avait indiqué au téléphone ne plus avoir d’argent. »

Nous avons déjà vu des migrants à qui l’on avait coupé les doigts et les mains.

Pour obtenir sa libération, SC a dû payer 300 000 francs CFA (456 euros). Une libération de courte durée, le migrant étant ensuite « acheté » par un autre Libyen. D’après Giuseppe Loprete certains migrants comme SC, travaillent plusieurs mois sans être payés avant de finir dans une autre maison.

Puis un jour, moyennant la somme de 600 0000 F CFA (912 euros), déboursée par sa famille, SC est libéré. Son calvaire de SC prend aussi fin grâce au sauvetage du bureau de l’OIM au Niger.

Un risque confirmé

« Les migrants que nous avons rencontré ces derniers jours ont tous confirmé le risque d’être vendu comme esclaves sur des places ou dans des garages à Sabha, soit par leur chauffeur, soit par des locaux, qui recrutent les migrants pour des travaux journaliers en ville, souvent dans le bâtiment », peut-on lire dans le rapport de l’OIM.

« Au lieu de les payer, [les « recruteurs »] vendent leurs victimes à de nouveaux acheteurs. Certains migrants, principalement nigérians, ghanéens et gambiens, sont forcés de travailler pour [les acheteurs] en tant que garde dans les maisons [où sont détenus les migrants vendus] ou même au « marché » « , détaille encore le document.

L’OIM facilite le retour volontaire des migrants venus de la Libye et de l’Algérie dans leur pays d’origine. L’année dernière, l’organisation a aidé 5 000 personnes et depuis le début de l’année, 1 500 sont rentrées dans leur pays avec l’appui de l’agence.

Les Marocains du monde au centre de toutes les sollicitudes : Nouvelles générations, nouveaux profils et des attentes qui se renouvellent sans cesse

Libération, Jeudi 10 Août 2017, Hassan Bentaleb

Connus durant les années 1960 et 70 sous l’appellation de Travailleurs marocains à l’étranger (TME) et Ressortissants marocains à l’étranger (RME) puis Marocains résidant à l’étranger (MRE) au cours des années 1980, ils s’appellent désormais Marocains du monde, voire citoyens marocains à l’étranger. Ils sont mis aujourd’hui à l’honneur dans toutes les provinces et préfectures du Royaume à l’occasion de la Journée nationale du migrant. Qui sont-ils? Comment ont-ils évolué? Quels sont leurs caractéristiques sociologiques, leurs problèmes et quel sera leur avenir ?
Ce sont plus de 4,5 millions de Marocains qui résident aujourd’hui à l’étranger contre 1,7 million en 1998 et 3,3 millions en 2003, soit presque 13% de la population du Royaume. Ils sont établis dans plus de 100 pays, avec une grande concentration en Europe. Notamment en France, Espagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Allemagne. On recense ainsi 749.274 Marocains en Espagne, selon les décomptes effectués en 2015 par l’Institut national de la statistique espagnol (INE) soit 5,9% de la population étrangère installée dans le pays et 930.000 Marocains en France, selon des chiffres de l’Office de la migration internationale des Nations unies. L’Italie figure en troisième position avec 430.000 Marocains suivie par les Pays-Bas (170.000) et l’Allemagne (70.000).
Selon plusieurs experts marocains en migration, les Marocains continuent à migrer malgré les restrictions mises en place par les pays européens. Un flux nourri essentiellement par le regroupement familial, les étudiants et, accessoirement par des entrées irrégulières. Mais cette croissance apparente dissimule une baisse régulière et continue des effectifs des Marocains dans les pays d’accueil. C’est le cas par exemple en France où le nombre de Marocains est passé de 504.111 en 1999 à 436.846 en 2008, soit une perte d’environ 13,3% en dix ans. Un paradoxe que deux raisons expliquent. D’abord, il y a les opérations de naturalisation qui ont permis l’acquisition de la nationalité des pays d’accueil. Ensuite, il y a la définition de l’immigré qui, dans certains pays, n’englobe pas les étrangers nés dans les pays d’accueil. Un phénomène largement observé surtout dans les pays européens où la migration est en majorité familiale, précise l’ouvrage collectif: «Marocains de l’extérieur», publié par la Fondation Hassan II en 2013.
Cette communauté marocaine vivant à l’étranger se caractérise aujourd’hui par une différenciation, pour ne pas dire opposition, de plus en plus nette entre les différentes générations sur le plan identitaire et sur celui des comportements religieux, culturels et politiques. L’âge de près de 70% de ces MRE ne dépasse pas 45 ans, dont 20% sont nés à l’étranger. Mieux, de nouvelles générations émergent. Elles ne sont pas uniquement constituées des descendants des primo-migrants nés sur place. Il s’agit de jeunes étudiants qui ont décidé de rester dans les pays d’accueil ou des jeunes qui font partie de ce que l’on appelle 2ème, 3ème et 4ème générations et qui ont, en raison de la crise de 2008, migré vers des pays peu touchés par cette crise.
Pour ces nouvelles générations, les pays d’immigration ne sont plus des «pays d’accueil» comme pour leurs parents, mais des terres natales et des espaces d’exercice de la citoyenneté. Les jeunes Marocains ou descendants de Marocains se sentent plus chez eux et s’engagent fortement dans les débats sur les questions qui affectent leur vie quotidienne, alors que l’ancienne génération pensait toujours sa présence dans les pays européens comme temporaire, et qu’elle était considérée comme n’ayant pas fait beaucoup d’efforts d’adaptation culturelle pour s’intégrer dans les pays d’accueil. Ainsi, les rédacteurs de «Marocains de l’extérieur » estiment-ils que le profil de l’immigré marocain de la première génération n’est plus le seul en présence. D’autres profils ont surgi, à savoir ceux des hommes d’affaires, des jeunes cadres et des femmes seules. A noter que les chemins de ces nouveaux profils ne croisent pas ceux des anciens, car les deux groupes se tournent le dos, évoluent de façon séparée et ne fréquentent pas les mêmes lieux.
Pourtant, qu’on soit d’une génération ou de l’autre, les problèmes, les besoins et les attentes des Marocains du monde demeurent les mêmes. De l’Espagne à la Belgique en passant par les Pays-Bas, l’Italie et l’Arabie Saoudite, … la vie des MRE est loin d’être un long fleuve tranquille. Exclusion, xénophobie, islamophobie, pauvreté, chômage… semblent le lot quotidien de beaucoup de membres de cette communauté.
Jamal Najjari, un jeune Marocain installé en Italie depuis bon nombre d’années en sait quelque chose. D’après lui, les 449.058 Marocains d’Italie (dont 45.9% de femmes) souffrent, en premier lieu, du manque de volonté des autorités italiennes d’intégrer les migrants comme c’est le cas dans d’autres pays européens. « La politique d’intégration des étrangers ne fonctionne pas en Italie notamment les politiques spécifiques aux populations migrantes, à savoir les politiques d’acquisition de la nationalité et des droits. Aujourd’hui, les Marocains qui représentent la deuxième communauté hors de l’UE font l’objet de critiques et d’attaques», nous a-t-il précisé. Et de poursuivre : « Les premières victimes de cette politique restent les enfants nés en Italie de parents non Italiens et qui se retrouvent dans un dangereux entre-deux. En fait, la législation nationale italienne est basée sur le principe du droit du sang et non sur celui du sol ».
Les MRE d’Italie endurent également, selon notre source, le manque de communication avec les services consulaires, la rigidité des procédures administratives et juridiques et la faible présence des représentations diplomatiques malgré l’existence de cinq consulats fixes et d’autres mobiles mais cela demeure insuffisant vu le nombre de migrants marocains et leur répartition non équilibrée sur le territoire italien.
Les 90.000 Marocains résidant en Belgique ne sont pas mieux lotis selon Lahcen Hammouch, directeur de la radio-télévision Almouwatine à Bruxelles. Selon lui, ces derniers sont aujourd’hui victimes de l’exclusion, de la précarité et du chômage. « Nombreux sont les MRE qui ont des difficultés à trouver du travail. Le taux de chômage au sein de la communauté est assez important et atteint un seuil inquiétant avec l’arrivée sur le marché de l’emploi de la main-d’oeuvre d’Europe de l’Est », nous a-t-il indiqué. Et d’ajouter : « Les dernières attentes de Paris et de Bruxelles ont également compliqué la situation de ces Marocains qui souffrent aujourd’hui de plus en plus de la montée de la xénophobie et du racisme ».
Les autres Marocains du monde ne sont pas en reste. C’est le cas pour les MRE installés en Arabie Saoudite dont une grande partie réside à Djeddah et Riyad et qui se sentent abandonnés à leur propre sort. Ils estiment être exclus de toutes les activités et programmes destinés aux Marocains du monde. Notamment les colonies de vacances, les rencontres culturelles et sociales (absence de conférences, d’expositions, de spectacles et de débats concernant le Maroc). Mais, il n’y a pas que l’exclusion qui pose problème. La question de l’identité s’impose aussi avec acuité. Particulièrement parmi les nouvelles générations de MRE. Les Marocains d’Arabie Saoudite souffrent d’un manque d’écoles pour leurs enfants. Ces derniers poursuivent leurs études dans des écoles privées qui coûtent entre 50.000 et 60.000 DH par an et, parfois, 120.000 DH. Les cours et les manuels en usage dans ces écoles privées sont souvent libanais. La culture, l’histoire, la géographie du Maroc n’y figurent pas. Un problème d’identité dont souffrent aussi les MRE des Pays-Bas qui vivent dans l’indifférence et l’exclusion et dont les 3ème et 4ème générations ont aujourd’hui des problèmes d’identité et semblent être en rupture totale avec leur pays d’origine. Beaucoup d’entre eux ne disposent pas de passeports marocains.
Les 850.000 Marocains résidant en Espagne, notamment en Catalogne et en Andalousie ne sont pas mieux lotis. La crise économique de 2008 dont les effets se font encore ressentir les a beaucoup touchés. Notamment ceux qui travaillent dans l’agriculture et les chantiers de construction. Elle a même poussé plusieurs MRE à partir vers d’autres cieux dont la France et la Belgique.
Face à cette réalité morose, les attentes des MRE n’en finissent pas. Pour Jamal Najjari, les MRE demandent que l’Etat marocain accorde plus d’intérêt et de priorité aux jeunes et enfants notamment de deuxième et troisième génération en soutenant et en offrant plus de programmes d’enseignement des langues officielles marocaines, de programmes culturels, de colonies des vacances, des visites au Maroc. Ces Marocains exigent également que la question de la religion bénéficie de plus d’attention. Notamment avec l’envoi d’imams et de prédicateurs qualifiés. Même souhait de la part de Lahcen Hammouch qui estime que les MRE ont besoin d’encadrement et de politique cohérente et intégrée. « Il y a tellement d’institutions dédiées aux MRE mais elles fonctionnent de manière dispersée et irrationnelle. Ces dernières ne jouent également pas de rôle de coordination et de médiation. On note également l’absence d’espaces de débat et de discussion entre les MRE. Plusieurs associations existantes n’ont d’autre objectif que d’amasser des fonds publics marocains et de tirer profit de l’absence de contrôle», nous a-t-il précisé.
La question des procédures administratives et juridiques au niveau des consulats ainsi qu’au niveau des points d’accueil à l’intérieur du Maroc se pose avec acuité. En effet, il y a une demande urgente de la part de la communauté marocaine à l’étranger de voir s’améliorer les services administratifs.

Une architecture institutionnelle mouvante

Au départ, la question des MRE relevait du Bureau de l’émigration du ministère du Travail (chargé d’appliquer les conventions bilatérales et d’examiner les dossiers des candidats au départ), du ministère de l’Intérieur (chargé de délivrer les passeports), du ministère de la Santé publique (chargé d’assurer une sélection des candidats au départ conforme à critères sanitaires) et du ministère des Finances (chargé de la collecte de l’épargne).
A la fin des années 1980 et au début des années 1990, de nombreuses institutions chargées de l’émigration ont vu le jour.
Selon le rapport intitulé « Politique d’attraction des ressortissants résidant à l’étranger : Maroc, Algérie, Liban », publié en 2013 par l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen, leur émergence résulte du changement des formes migratoires et de l’évolution de la perception de l’émigration. La nécessité de mettre en place des institutions qui permettent au Maroc de maintenir un lien avec les émigrés et leurs enfants s’est imposée. Le ministère chargé des Affaires de la communauté marocaine résidant à l’étranger a été créé en 1990. L’objectif recherché visait à mettre en place une gestion cohérente adaptée au caractère pluridimensionnel de l’émigration. Le décret n°2.91.98 du 13 juin 1993 a défini les attributions et l’organisation de ce département. En coordination avec d’autres institutions, le ministère chargé des Affaires de la communauté marocaine résidant à l’étranger a été chargé de promouvoir l’action sociale, économique et culturelle en direction des MRE, d’assurer le suivi des migrations, de contribuer aux négociations relatives à l’émigration avec les pays de destination et de mettre en place des mesures qui facilitent la réintégration des MRE de retour au pays. Ce département a eu vocation de devenir l’interlocuteur privilégié des MRE.
Pourtant, il a peiné à s’imposer sur l’arène institutionnelle puisque de multiples instances ont été également chargées du dossier de l’émigration.
Quant au ministère des Affaires étrangères, qui considère que les MRE relèvent de son domaine de compétence, il a été hostile à ce nouveau département et n’a pas souhaité voir ses services consulaires critiqués. Dès février 1995, le ministère chargé des Affaires de la communauté marocaine perd son autonomie vis-à-vis du ministère des Affaires étrangères en devenant un simple sous-secrétariat d’Etat. Ses sept années d’existence sont caractérisées par une grande instabilité.
Lors du remaniement ministériel d’août 1997, un décret a mis fin à ce ministère et transféré ses compétences à celui des Affaires étrangères. Ce décret n’a pas suivi la procédure légale d’abrogation et n’a pas été publié dans le Bulletin officiel. En novembre 2002, le Premier ministre, Driss Jettou, remet en place un ministère chargé des MRE. Ce ministère n’est pas délégué auprès du Premier ministre, mais auprès du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération. Le gouvernement formé en octobre 2007 par Abbas El Fassi compte dans ses rangs un ministère délégué auprès du Premier ministre chargé des MRE. Puisque le décret n°2.91.98 relatif à la création de ce ministère en juin 1993 n’avait pas été officiellement abrogé, il y est fait référence. La mise en place d’un ministère, autonome, chargé de l’émigration, a représenté un grand pas pour la politique marocaine d’émigration. Pourtant, des faiblesses institutionnelles persistent. Le plan d’action 2008-2012 pour la promotion des citoyens marocains à l’étranger, concocté par le ministère, met en exergue certains de ces manquements. Notamment l’absence de coordination et de coopération entre les différentes instances œuvrant dans le domaine de l’émigration et la faiblesse des fonds.
En 2013, ce département a connu une nouvelle organisation et l’élargissement de sa mission. Il n’est plus chargé uniquement des questions des MRE mais aussi des affaires de la migration. Pour ce faire, le décret organisant la commission interministérielle a été révisé et publié le 30 mars 2015.
Sur le plan institutionnel, les structures du ministère ont été réorganisées aux niveaux central et décentralisé, par décret n°2.14.192 du 4 avril 2014. L’objectif de cette réorganisation est de s’adapter aux nouvelles attentes des MRE et aux nouvelles missions du ministère impliquant les affaires de la migration, ainsi que d’assurer la proximité des services fournis aux MRE lors de leur séjour au Maroc et aux migrants au Maroc, à travers la création des services extérieurs du ministère, sous la dénomination de «Maisons des MRE et des Affaires de la migration», par décision n° 14.4359 du 1er décembre 2014. Dans ce sens, trois Maisons des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la migration ont été mises en place à Beni Mellal, Nador, et Tiznit, dans l’attente que d’autres soient créées dans certaines régions du Royaume, afin d’accueillir, orienter et assurer un service de proximité aux MRE au niveau régional.

Les réfugiés, une bonne affaire – Un monde de camps

Le monde diplomatique – mai 2017 -p.14 et 15 – par Nicolas Autheman

Les désastres humanitaires ne sont pas désastreux pour tout le monde. Cabinet d’audit, vendeur de cartes de paiement ou géant de l’ameublement : sitôt qu’un camp ouvre, des entreprises se précipitent pour profiter d’une « industrie de l’aide » dont le volume annuel dépasse 25 milliards de dollars.


Cécile Carrière. — de la série « Barques », 2014

Comme dans tous les salons internationaux, les stands sont bardés d’affiches aux couleurs vives, de photographies aguichantes et d’hôtesses apprêtées. Des hommes en costumes cintrés échangent ostensiblement leurs cartes de visite. Parmi les présentoirs, de larges maquettes de conteneurs bien alignés ; des villes miniatures dans lesquelles règnent l’ordre et la propreté. « Je peux vous envoyer toutes les informations à propos de nos camps. Miniers, pétroliers, militaires ou de réfugiés : comme vous voulez », annonce fièrement Mme Clara Labarta, représentante de la société de logistique espagnole Arpa, à un homme qui se dit simplement l’envoyé d’un « gouvernement africain ». Derrière son stand, une large photographie d’un camp de base regroupant divers types de tentes et des hélicoptères. « Nous travaillons d’abord comme fournisseur d’équipements militaires pour le ministère de la défense espagnol, mais nous sommes ici pour comprendre le marché humanitaire. C’est un marché très complexe, avec toutes sortes d’agences », poursuit-elle.

La foire organisée parallèlement au premier Sommet humanitaire mondial de l’Organisation des Nations unies (ONU), en mai 2016 à Istanbul, a réuni avec force publicité plus de six cents exposants venus du monde entier. Elle témoigne d’une évolution assumée des organisations internationales chargées des camps de réfugiés : l’association de plus en plus étroite du secteur privé à l’action humanitaire. Plusieurs fois par an, à Dubaï ou à Bruxelles, de gigantesques salons commerciaux réunissent les grandes agences onusiennes, les organisations non gouvernementales (ONG) traditionnelles et des sociétés privées, de la jeune entreprise locale aux plus grandes multinationales. À Istanbul, les présentoirs de vendeurs de drones, lampes photovoltaïques ou kits alimentaires côtoyaient les stands des sociétés de services financiers MasterCard Worldwide ou des grands cabinets d’audit et de réduction des coûts en entreprise, Accenture et Deloitte. On passe sur la présence d’un émissaire de la société de notation en ligne de services hôteliers TripAdvisor à des tables rondes consacrées aux déplacements de populations réfugiées.

« C’est aujourd’hui un énorme secteur. Certains l’appellent “l’industrie de l’aide”. Nous savons que cela représente au moins 25 milliards d’euros par an. Évidemment, d’un point de vue commercial, il y a de l’argent à faire, et, pour cette industrie, une nouvelle efficacité à prouver », constate M. Ben Parker, directeur jusqu’en 2013 du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Unocha) en Syrie et en Afrique de l’Est.

Bien visible parmi les centaines d’exposants, un stand particulièrement prisé des entrepreneurs permet de mieux comprendre les logiques à l’œuvre. On y découvre une tente pour réfugiés contenant un faux service à thé et la reproduction photographique grandeur nature d’une famille syrienne particulièrement avenante. Le stand est géré par le grand ordonnateur des camps dans le monde, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). La tente, elle, est financée par la célèbre marque d’ameublement suédoise Ikea. M. Per Heggenes, président de la fondation du groupe et chargé du programme, se montre dithyrambique sur son nouveau produit, qui évoque les meubles en kit vendus habituellement aux particuliers. « Elle n’est pas transparente comme les autres tentes, et préserve donc mieux la dignité des réfugiés. On peut fermer les portes, il y a des fenêtres, de l’isolation. Cela offre une qualité de vie très différente à des personnes qui sont déplacées pour longtemps. (…) Le modèle est plus solide ; sur le long terme, cela revient donc moins cher pour le HCR d’investir dans nos tentes. »

Depuis 2010, la Fondation Ikea, domiciliée aux Pays-Bas, finance intégralement une entreprise à responsabilité sociale : Better Shelter (« un meilleur abri »). Installée en Suède, cette société a signé avec le HCR un contrat portant sur trente mille tentes pour un montant de près de 35 millions d’euros. Le produit en kit a déjà été envoyé dans des camps de réfugiés du HCR en Éthiopie, en Irak, au Soudan du Sud ou encore au Kenya. Pour M. Heggenes, ce partenariat commercial ne s’oppose en rien à l’esprit humanitaire : « Pour moi, ce n’est pas “faire du profit” ou “faire de l’humanitaire”, mais plutôt : faire du profit d’un côté, et en même temps du développement (…). De toute façon, les profits que génère Better Shelter doivent être réinjectés dans l’entreprise sociale ou dans notre fondation. »

« Vous ne pouvez pas savoir combien de CV je reçois chaque jour »

Si le géant suédois communique aujourd’hui largement sur le succès de son partenariat dans ses catalogues de vente de meubles, M. Parker se montre, lui, beaucoup plus dubitatif quant à la place qui lui est accordée dans les camps : « Lorsque je travaillais au Kenya, en 2011, il y a eu une grave sécheresse dans la partie du pays où se trouve ce très grand camp de réfugiés pour Somaliens, Dadaab. On nous a dit à l’époque qu’Ikea allait donner 60 millions de dollars juste pour Dadaab. Et c’était en lien avec ce concept de tentes, d’abris magiques qui seraient construits pour fournir aux réfugiés des conditions de vie formidables. Dadaab avait-il vraiment besoin à l’époque de nouveaux habitats design ? Très franchement, je ne pense pas. Parfois, aujourd’hui, le secteur privé essaie d’explorer de nouveaux marchés à travers le secteur caritatif ; c’est probablement ce qui se passe avec Ikea. C’est bien vis-à-vis des actionnaires ; pour les réfugiés, je suis moins sûr. » En 2016, Ikea n’était pas seulement fournisseur de tentes, mais aussi premier donateur privé du HCR, à hauteur de 32 millions d’euros.

À Genève, l’imposant siège de verre de l’organisation onusienne abrite près de mille salariés, principalement chargés de la gestion des camps de réfugiés pour les États qui ne peuvent en assurer la logistique. Avec une particularité importante : si l’agence dépend officiellement de l’ONU, elle est en réalité financée par quelques grandes puissances qui dictent sa politique et ses priorités. En 2016, les États-Unis fournissaient près de 40 % d’un budget avoisinant les 7 milliards d’euros. Traditionnellement, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et la Suède complètent chaque année le budget. « Nous mettons maintenant en place des partenariats avec le secteur privé pour plus d’efficacité, explique Mme Melissa Fleming, porte-parole de l’organisation à Genève. Dans une certaine mesure, cela revient à professionnaliser notre travail. Le système humanitaire a grandi ; c’est devenu une profession d’être un humanitaire. »

Mais une profession en manque de ressources. Pour faire des économies, l’agence a créé en 2012 une branche intitulée « Laboratoire Innovation », destinée à lancer de nouveaux partenariats : Ikea pour l’habitat, la société de livraison américaine United Parcel Service (UPS) pour la logistique d’urgence, et bientôt Google pour l’apprentissage scolaire. Interrogé sur le risque de voir ces sociétés prendre une place croissante dans les processus de décision, le HCR répond invariablement que leur participation financière reste encore marginale comparée à celle des États. Pour autant, les partenariats conçus à l’origine comme de simples donations prennent de nouvelles formes. Selon M. Parker, l’agence a mis le doigt dans un engrenage dont il devient difficile de sortir : « La Fondation Ikea a promis des dizaines de millions de dollars au HCR. Et, maintenant, elle a envoyé quelqu’un en Suisse pour voir ce qu’il advient de son argent. Au début, je crois que le HCR imaginait pouvoir simplement recevoir du personnel bénévole et des dons. Il est en train d’apprendre que ce n’est pas vraiment comme cela que fonctionne le secteur privé. (…) Les entreprises ne viendront pas sans contreparties. Que dire si Ikea, par exemple, décide de tester du matériel dans les camps de réfugiés ? » Et comment réagir lorsque des parlementaires européens révèlent, comme cela s’est produit en février 2016, qu’Ikea est impliqué dans un vaste scandale d’évasion fiscale, échappant à l’impôt dans des États qui financent le HCR (La Tribune, 13 février 2016) ? L’agence de l’ONU n’en a jamais entendu parler…

Au-delà de l’utilité plus ou moins réelle des tentes Ikea se pose la question du modèle économique et des forces politiques auxquels se soumet aujourd’hui l’agence chargée du sort de millions de personnes déplacées à travers le monde. Dans le cercle fermé et souvent confidentiel de l’humanitaire, les French doctors, ces médecins hérauts de causes ignorées qui, dans les années 1970, partaient à quelques-uns monter des dispensaires en Afrique, se voient dorénavant remplacés par des gestionnaires diplômés des écoles de commerce ou des facultés de droit du système universitaire mondialisé. « Vous ne pouvez pas savoir combien de CV je reçois chaque jour. Un nombre incroyable de personnes veulent faire ce travail ; notamment des jeunes qui cherchent un sens à leur vie et qui me disent : “Finalement, je ne veux plus travailler à Wall Street” », confirme Mme Fleming. Pour ces nouveaux cadres de l’humanitaire, bien souvent nourris aux théories économiques néoclassiques, le remplacement des vieilles ONG par les entreprises privées, considérées comme plus compétentes, relève de l’évidence.

Mais le renouvellement générationnel ne saurait expliquer à lui seul cette avancée du marché au sein d’un HCR aux responsabilités de plus en plus étendues. L’influence permanente du grand pays donateur (les États-Unis) conduit peu à peu l’agence à se conformer au modèle managérial dominant ; un modèle qui valorise à l’extrême la notion d’efficacité et les matrices de rentabilité. Historien des camps de réfugiés à l’université de Glasgow, Benjamin White observe depuis quelques années cette transformation : « En créant une logique de financement par appels d’offres, par définitions et quantifications permanentes des besoins, les États, et principalement les États-Unis, ont obligé l’organisation à fonctionner comme une entreprise, avec ses services de marketing, de “redevabilité” et d’évaluation, avec un budget pérenne. Les grandes ONG, comme Care ou le Norwegian Refugee Council, fonctionnent sur le même modèle. On peut dans ces cas-là parler d’entreprises humanitaires. » Si l’agence refuse d’admettre officiellement cette influence américaine directe sur son modèle de gestion, sa porte-parole confesse néanmoins que son premier bailleur opère un tri entre les crises : « Ce n’est pas nous qui choisissons ; ce sont nos donateurs qui, parfois, prennent cette décision. Il existe des situations tout aussi tragiques qu’en Syrie, par exemple au Soudan du Sud ou en Centrafrique, mais les financements ne seront accordés que pour les Syriens. »

Des cartes bancaires virtuelles pour effectuer ses achats quotidiens

Dans la lumière ocre du matin, la terre poussiéreuse se soulève en gigantesques nuages et des grappes de linge se balancent, accrochées aux rebords de conteneurs jaunis par le temps. Entourés par un désert hostile, des enfants jouent sur une balançoire de fortune fabriquée à l’aide de vieux pneus. Loin de l’image lisse et chatoyante des maquettes du salon humanitaire, le camp de Zaatari, ouvert en Jordanie en 2012 par le HCR à moins de quinze kilomètres de la frontière avec la Syrie, abrite aujourd’hui plus de 80 000 réfugiés de ce pays. Trois ans après son ouverture, le Programme alimentaire mondial (PAM), l’organisme de l’ONU chargé de la distribution de nourriture, a décidé d’y introduire pour la première fois de son histoire l’économie de marché. Les colis alimentaires ont été remplacés par deux supermarchés concurrents : Safeway — simple homonyme du géant américain — et Tazweed, une filiale d’un groupe alimentaire koweïtien qui se consacre spécifiquement aux camps de réfugiés. « Le fait d’avoir deux supermarchés aux logiques commerciales affichées, dans lesquels vous pouvez, avec 1 dollar par jour, dépenser ce que vous avez et ce que vous voulez, a transformé les gens en consommateurs heureux », proclame M. Kilian Kleinschmidt, qui a dirigé le camp pour le compte du HCR entre 2013 et 2016 et qui défend ardemment ce nouveau système, selon lui beaucoup moins onéreux.

Hagadera au quotidien
Benoît Bréville, Léopold Charniot & Cécile Marin, mai 2017

L’économie informelle qui se développait peu à peu grâce aux réfugiés eux-mêmes au sein du souk de Zaatari s’est heurtée à l’arrivée de ces nouveaux acteurs aux logiques agressives. Une carte bancaire virtuelle, provisionnée par le HCR et le PAM à hauteur de 50 dollars par mois pour chaque réfugié syrien, mais ne fonctionnant que dans les deux supermarchés concurrents de Zaatari, permet aux nouveaux « clients » de retrouver les joies de la consommation en grande surface. « Nous sommes spécialisés dans les camps. Nous avons déjà travaillé en Irak et au Yémen pour le HCR, déclare, au milieu de larges étals remplis de produits importés du Koweït, M. Laith Al-Jazi, responsable du développement du groupe Tazweed. Je pense que la concurrence est quelque chose de sain. Cela garantit les meilleurs services, les meilleurs prix pour les réfugiés, ou plutôt — laissez-moi utiliser ce terme — pour les bénéficiaires. »

Dans ce marché captif, le PAM assure limiter les profits des deux supermarchés à 5 % de leur chiffre d’affaires. Mais M. Kleinschmidt, aujourd’hui consultant indépendant et très influent dans le secteur, souhaiterait pousser encore plus loin ce système de sous-traitance privée et en finir avec le modèle dépassé de l’humanitaire-providence. Pourquoi ne pas facturer directement aux réfugiés qui ouvrent des échoppes dans les camps les services humanitaires qu’ils reçoivent ? « C’est très malsain, pour moi, ce système d’assistance généralisée. Alors quoi ? Vous revenez ensuite dans votre pays d’origine et vous demandez à votre gouvernement : “Que puis-je avoir gratuitement ?” Acceptons le fait que toute chose a un prix, et que le système économique actuel est fondé sur le fait que chaque service que vous recevez doit être monnayé. »

Au début des années 1980, dans une intervention militante à propos des boat people du Vietnam, le philosophe Michel Foucault déclarait : « Les réfugiés sont les premiers enfermés dehors ! » Pouvait-il imaginer qu’ils devraient un jour payer pour cela ?

Nicolas Autheman
Journaliste et documentariste, coréalisateur de Réfugiés, un marché sous influence, Compagnie des phares et balises, France 5, 2017.

Genève va régulariser des milliers de sans-papiers

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Pierre Maudet a négocié avec Berne et obtenu l’assouplissement de certains critères. Ce qui a déjà permis de délivrer 590 autorisations de séjour.
Barbara Vieira (à gauche), Brésilienne, a obtenu son permis en avril 2016 grâce à Papyrus. En Suisse depuis 2009, elle a un fils et bientôt un second enfant. Boujar Mehrmeti est Kosovar, marié, un enfant. Il est arrivé en 2001. Après un premier échec, il retente sa chance. Enfin, Tania Alvarez, Equatorienne, est en Suisse depuis quatorze ans. Elle est la première célibataire à avoir décroché un permis B.
Barbara Vieira (à gauche), Brésilienne, a obtenu son permis en avril 2016 grâce à Papyrus. En Suisse depuis 2009, elle a un fils et bientôt un second enfant. Boujar Mehrmeti est Kosovar, marié, un enfant. Il est arrivé en 2001. Après un premier échec, il retente sa chance. Enfin, Tania Alvarez, Equatorienne, est en Suisse depuis quatorze ans. Elle est la première célibataire à avoir décroché un permis B.
Image: Steeve Iuncker-Gomez
Par Eric Budry
21.02.2017
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Cela fait maintenant plus de quinze ans que les autorités genevoises, les syndicats et plusieurs associations tentent de trouver une solution pour normaliser la situation de milliers de clandestins, travaillant depuis des années dans le canton. Pour la plupart dans l’économie domestique. Le conseiller d’Etat Pierre Maudet a pu annoncer ce mardi qu’une solution, négociée avec la Confédération, avait été trouvée. Son nom de code: opération Papyrus.

«Papyrus est la feuille de route d’un projet qui sert l’intérêt général», a commenté le responsable du Département de la sécurité et de l’économie. Potentiellement, la procédure mise en place avec le Secrétariat d’Etat fédéral aux migrations (SEM) concerne 13 000 personnes à Genève, majoritairement des femmes venues d’Amérique latine. Dans l’ensemble de la Suisse, il y aurait environ 76 000 clandestins.

Lors de la phase test menée depuis la fin de 2015, 590 permis B ont été accordés à des personnes, notamment 147 familles. Les dossiers de 297 postulants à la régularisation sont encore en cours de traitement. Maintenant que l’information est devenue publique, les différents acteurs impliqués dans le processus s’attendent à une augmentation des demandes. Mais personne ne se risque à donner un chiffre.

Présente à la conférence de presse, Cornelia Lüthy, l’une des responsables du Secrétariat d’Etat fédéral aux migrations, a bien précisé «qu’il ne s’agissait ni d’une régularisation collective ni d’une amnistie. Les dossiers seront examinés individuellement.»

D’une pierre trois coups

Le projet se développe en réalité sur trois axes. Le premier est le processus de normalisation des étrangers sans papiers. Il consiste en un assouplissement des critères d’admission ordinaire (lire ci-dessous). Le deuxième est un dispositif de contrôle et d’assainissement des secteurs particulièrement touchés par le travail au noir et la sous-enchère salariale (en priorité celui de l’économie domestique).

«A la fin du processus, les personnes devront donner le nom de leurs employeurs, a précisé Christina Stoll, directrice de l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail. Mais les contrôles porteront sur l’ensemble des employeurs de l’économie domestique.» Lors de la phase test, 200 ont été contrôlés et 54% étaient en règle. Enfin, le dernier axe portera sur l’insertion et l’intégration. Le Bureau de l’intégration tiendra par exemple une permanence tous les matins à l’Office cantonal de la population et des migrations.

«Les gens dont nous parlons aujourd’hui sont certes des sans-papiers, mais ils mènent une vie normale, a expliqué Pierre Maudet. Ils sont financièrement autonomes et ont souvent des enfants scolarisés dans nos écoles. Malgré cela, ils sont des sortes de fantômes car sans existence légale. Il s’agit de mettre fin à une hypocrisie et de valider ce que la réalité a déjà établi.»

L’émotion de Ruth Dreifuss

La présentation s’est déroulée en présence de deux Genevoises qui ont beaucoup travaillé pour qu’une solution de ce type existe: Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération, toujours très active sur le terrain pour la défense des clandestins, et Martine Brunschwig Graf, ancienne conseillère d’Etat. Toutes deux ont exprimé leur émotion et leur satisfaction de voir récompenser les efforts déployés. Genève avait sollicité de la Confédération en 2005 déjà la régularisation de 5000 personnes. La demande était plus ou moins restée lettre morte. Il faut rappeler que régnait alors un certain Christoph Blocher sur le département fédéral concerné.

A ce propos, Pierre Maudet a souligné que l’opération Papyrus n’aurait pu être menée sans l’appui de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, responsable du Département fédéral de justice et police. Il a salué «son courage dans le climat actuel».

Expérience inédite en Suisse, le projet Papyrus sera mené durant deux ans. Il fera l’objet d’un bilan intermédiaire dans douze mois et d’une évaluation en profondeur un an après. Il s’agira notamment de vérifier que ces régularisations n’ont pas provoqué un appel d’air dans les secteurs économiques concernés.

«Le projet a été tenu secret pendant six ans»
La chose est rare à Genève, il faut donc la souligner: l’opération Papyrus ne reçoit pratiquement que des éloges. Hier, seule l’UDC s’est fendue d’un communiqué négatif. Mais avant tout pour regretter l’absence de maîtrise de l’immigration. Du côté des syndicats et des associations de défense des étrangers, c’était en revanche une intense satisfaction. Normal puisqu’ils ont été des acteurs centraux de l’élaboration de Papyrus.

Ce mardi dans l’après-midi, le Centre social protestant (CSP), le Collectif de soutien aux sans-papiers, le Centre de contact Suisses-Immigrés (CCSI) et le syndicat SIT ont donné une conférence de presse pour commenter le lancement de l’opération. «Papyrus est le fruit d’un long travail qui s’étale sur quinze ans», souligne Alessandro De Filippo, coordinateur du Collectif. «Il est un formidable signal d’espoir», ajoute Marianne Halle, du CCSI.

Rémy Kammermann, du CSP, raconte ensuite la genèse du projet: «Papyrus, cela a d’abord été un groupe d’experts, nommés par le Conseil d’Etat, pour trouver une solution au problème des sans-papiers. Nous y avons travaillé durant six ans et il a fallu garder tout ce temps le secret. Ce que Papyrus a de révolutionnaire, c’est de rendre la procédure rationnelle et prévisible parce qu’elle se fonde sur des critères transparents et objectifs.»

Bien sûr, tous les clandestins ne pourront en profiter, mais le jeu en vaut la chandelle, estiment les associations. Ce qui a été obtenu est un compromis avec lequel elles disent pouvoir vivre. «Il s’agit tout simplement de la meilleure nouvelle en termes de droit des étrangers depuis très longtemps», juge Rémy Kammermann.

Thierry Horner, du SIT, fournit quelques chiffres sur les élus potentiels: «Au fil des ans, nous avons réuni 4500 dossiers. Sur ce nombre, on compte 450 familles avec enfants, établies depuis plus de cinq ans, ainsi que 500 célibataires en Suisse, depuis plus de dix ans. Evidemment, tous ne sont pas chez nous. On peut donc estimer à quelques milliers les personnes concernées.» Dès maintenant, ces associations vont travailler à informer les sans-papiers et à les orienter. Une assemblée, qui s’annonce très fournie, est notamment prévue à cet effet au Palladium le 28 février.

Alessandro De Filippo conclut en affirmant n’avoir aucun regret. Mais il a un souhait: «Que d’autres cantons suivent rapidement l’exemple de Genève!»

E.BYCela fait maintenant plus de dix ans que les autorités genevoises tentent de trouver une solution pour normaliser la situation de milliers de clandestins, travaillant depuis des années dans le canton, pour la plupart dans l’économie domestique. Mardi, le conseiller d’Etat Pierre Maudet a pu annoncer qu’une solution, négociée avec la Confédération, avait été trouvée. Son nom: opération Papyrus.

«Papyrus est la feuille de route d’un projet qui sert l’intérêt général», a commenté le responsable du Département de la sécurité et de l’économie. Potentiellement, la procédure mise en place avec le Secrétariat d’Etat fédéral aux migrations concerne 13 000 personnes à Genève, principalement des femmes venues d’Amérique latine. Lors de la phase pilote, 590 permis B ont été accordés à des personnes, dont 147 familles. Les dossiers de 297 personnes sont encore en cours de traitement.

Un projet, trois axes

Le projet se développe en réalité sur trois axes. Le premier est le processus de normalisation des étrangers sans papiers proprement dit. Le second est un dispositif de contrôle et d’assainissement des secteurs particulièrement touchés (comprenez celui de l’économie domestique) par le travail au noir et la sous-enchère salariale. Enfin, des moyens seront mis afin d’intégrer et accompagner les personnes concernées.

«Les gens dont nous parlons aujourd’hui sont des sans-papiers, mais qui mènent une vie normale, a expliqué Pierre Maudet. Ils sont financièrement autonomes et ont souvent des enfants scolarisés chez nous. Malgré cela, ils sont des sortes de fantômes car sans existence légale. Il s’agit de mettre fin à une hypocrisie et de valider ce que la réalité a déjà établi.»

Ruth Dreifuss et Martine Brunschwig Graf émues

La présentation s’est déroulée en présence de deux Genevoises qui ont beaucoup travaillé pour qu’une solution de ce type existe. Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération, et Martine Brunschwig Graf, ancienne conseillère d’Etat, ont toutes deux exprimé leur émotion et leur satisfaction de voir récompenser les efforts déployés. Il faut rappeler que Genève avait demandé en 2005 déjà à la Confédération la régularisation de 5000 personnes.

La demande était plus ou moins restée lettre morte. Même si la régularisation individuelle de clandestins avait pris une certaine ampleur à partir de là. Pierre Maudet a souligné mardi que l’opération Papyrus n’aurait pu être menée sans l’appui de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, dont il a salué «le courage dans le climat actuel». (TDG)

« On prenait des pseudos musulmans pour insulter les Français »

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Un ancien militant d’un groupuscule français d’extrême-droite raconte les techniques utilisées pour influencer l’opinion, accuser les étrangers de tous les maux et «réveiller les consciences nationales».
Damien (prénom d’emprunt car sinon «il est évident qu’il y aurait des représailles contre moi») a été un membre actif d’Unité Radicale (UR), un mouvement d’extrême-droite français, dans le département de l’Aude.

Dans une interview édifiante accordée au quotidien régional Midi Libre (à lire intégralement ici), il raconte comment il s’est rapproché de ce milieu clairement raciste et les moyens qu’il utilisait pour rallier une large opinion publique aux idées nationalistes extrêmes.

«On partait du principe que notre rôle était de “réveiller les consciences nationales”, de dire la vérité aux Français, qui étaient anesthésiés par les politiques et les médias. Nous considérions que les médias mentaient tous, que nous vivions dans un État “ripoublicain”, corrompu par des élites mondialistes, que la race blanche était en danger, tout ça. Et comme on était peu nombreux, on a surtout utilisé internet. C’était pratique pour faire passer nos messages, et ça ne coûtait pas d’argent.»

Inspiré par les fascicules de formation du FN

Une des techniques de propagande utilisée consistait à coloniser les forums des sites d’information généraliste et d’y instiller la haine des étrangers.

«Tout était assez codifié. Il fallait en priorité “squatter” les sites d’information générale à la recherche de toutes les informations «raciales» possibles. Monter en épingle les fais divers lorsqu’ils concernaient des étrangers, quitte à les faire “mousser” sur Facebook ou sur les forums. Les réseaux sociaux et les commentaires dans les articles de presse étaient l’idéal pour ça.»

Des grosses ficelles mais tirées avec un minimum de subtilité afin de ne pas faire fuir ceux qui n’adhèrent pas pleinement à ces idées ou ne pas se faire censurer : «[…]. Ne jamais parler des Arabes et des Blancs en tant que tel, mais reprendre des thèmes “humanistes” en parlant par exemple des “nantis antiracistes et mondialistes qui cherchent à écraser les pauvres qui supportent le racisme antiblanc”.»

Des techniques usitées par d’autres groupes d’extrême-droite et même par le FN, assure le jeune homme repenti : « Je sais qu’au Bloc identitaire et au FN ils ont des méthodes analogues, l’essentiel de celles que nous utilisions venait d’ailleurs de leurs fascicules de formation des militants.»

Il suffit de prendre un pseudo musulman et lancer des insultes aux Français

Une autre technique régulièrement utilisée par les membres du groupuscule consistait à utiliser un pseudonyme musulman sur les forums et à lancer des insultes aux Français.

«En prônant une République islamiste à Paris ou ce genre de choses. C’est très gros mais ça marche à chaque fois.»

Outre alimenter la haine de l’autre, l’objectif de ces plans com’était aussi de recruter de nouveaux adhérents.

«Comme les gens répètent le même discours que nous, mais sans précautions oratoires, leurs commentaires sont censurés par les journaux “sérieux”. Il est alors extrêmement facile de les épauler en critiquant la scandaleuse censure dont font l’objet ceux qui pensent comme nous, et à parler d’une collusion entre les médias et les “antifrançais”.»

Aujourd’hui, le jeune homme qui termine un master à Montpellier porte un regard lucide sur cette époque et son attitude : «Moi et les autres on s’est laissé avoir. Il n’y avait pas de travail dans le village, on était désœuvré, on avait l’impression d’être inutile et rejetés par la société. D’ailleurs il ne se passait jamais rien chez nous en terme de délinquance, et les seuls étrangers étaient les fils de réfugiés espagnols.»

Son regard sur la société et les étrangers a changé aussi : «pendant des années, j’ai contribué à créer l’écran de fumée qui protège ceux contre lesquels je me battais vraiment au fond de mon cœur : les profiteurs.»

Frontex, l’Union européenne et les expulsions

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Les enjeux que l’on rencontre à Calais et dans la politique migratoire française se retrouvent au niveau européen.

Alors que les autorités françaises viennent d’expulser deux personnes au Soudan, dont l’une avait été arrêtée pendant la destruction du bidonville de Calais, en un mois et demi, l’agence européenne Frontex annonce la constitution d’un « pôle expulsion » avec 690 agent-e-s chargé-e-s d’aider les États membres de l’Union européenne à organiser de manière plus efficace les expulsions de personnes étrangères.

http://frontex.europa.eu/news/frontex-creates-a-new-pool-of-return-experts-yWWYG1

La priorité de ce pôle sera d’augmenter les expulsions à partir de l’Italie et de la Grèce, les deux principaux pays d’entrée dans l’Union européenne. C’est là que cette politique rejoint les enjeux autour du règlement Dublin III, qui fait que le pays responsable d’une demande d’asile est le plus souvent le pays d’entrée dans l’Union européenne et qui prévoit le renvoi des personnes qui demandent l’asile dans un autre pays y soient renvoyée. La création dans le cadre de la politique de l’Union européenne de « hospots » en Italie et en Grèce fait que les empreintes digitales des personnes y sont prises de manière beaucoup plus systématique que par le passé. La Commission européenne prévoit que les renvois Dublin en Grèce pourront reprendre en mars prochain, après une interruption de plusieurs années due aux conditions d’accueil indignes dans ce pays et aux procédures d’asile inefficientes.

En parallèle, les autorités françaises augmentent les expulsions dans le cadre du règlement Dublin III, entre autres pour les personnes en Centre d’Accueil et d’Orientation (CAO – voir ici, ici, ici et là), et créent un dispositif d’hébergement dont l’une des missions est de préparer ces renvois, le PRAHDA. Les renvois Dublin peuvent déboucher sur des expulsions vers le pays d’origine, pour les personnes déboutées de leur demande d’asile, comme ça peut se voir avec la Norvège (autre pays d’entrée dans l’Union européenne, par le nord de la Russie). La mécanique de l’expulsion fonctionne alors parfaitement.

La détention des migrants, un business en pleine expansion

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11 JANVIER 2017 PAR OLIVIER PETITJEAN

Les centres de détention administrative de migrants sont de plus en plus nombreux en Europe et à ses frontières. Ils sont aussi de plus en plus privatisés, avec des conséquences négatives sur les conditions d’hébergement et les conditions de travail des employés, et plus largement sur le respect des droits et de la dignité humaine. En témoigne la récente révolte de migrants dans le centre de Cona, en Italie. De l’autre côté, des entreprises privées nationales ou multinationales profitent d’un marché estimé à un milliard d’euros par an.
Dans les premiers jours de janvier 2017, un groupe de migrants africains a retenu pendant quelques heures les employés du centre de détention de Cona, dans la région de Venise en Italie, et mis le feu à des meubles. Ils protestaient contre la surpopulation du centre, qui hébergeait alors environ 1500 personnes, et contre les mauvaises conditions d’accueil. La révolte a été déclenchée par le décès au centre de Sandrine Bakayoko, une Ivoirienne de 25 ans. Malade depuis plusieurs jours, elle n’aurait pas été pris en charge à temps.
Comme c’est souvent le cas en Italie, le centre de détention de Cona était géré par une « coopérative », appelée Ecofficina, qui faisait déjà l’objet d’une enquête administrative. La structure a en réalité très peu à voir avec l’économie sociale et solidaire ; Ecofficina semble avoir été créée expressément pour capter l’argent public consacré à la détention des migrants, sur fond de connivences politiques [1]. Déjà en 2014, le scandale « Mafia Capitale » avait mis en lumière le rôle de la mafia dans le secteur des centres de rétention en Italie, et la complicité de certains politiques.
Les événements de Cona illustrent aussi les conséquences de la tendance croissante à la privatisation de la gestion des centres de détention des migrants à travers tout le continent. Un rapport publié par Migreurop il y a quelques mois, intitulé La détention des migrants dans l’Union européenne : un business florissant, dresse un tableau alarmant. On comptait en 2015 260 centres de détention de migrants dans l’Union européenne, à quoi il faut en ajouter une centaine hors des frontières communautaires. Ce qui représente une capacité d’accueil théorique (largement dépassée dans les faits) de 50 000 personnes, et un budget de près d’un milliard d’euros par an. La détention administrative des migrants – dont les fondements juridiques sont problématiques, la plupart d’entre eux étant arrivés de manière légale – a aussi et surtout un « coût énorme pour les détenus en termes de droits et de dignité ou d’intégrité physique et mentale. (Tentatives de) suicides, automutilations, troubles psychiques, dépressions, mais aussi traitements dégradants, intimidations, agressions verbales et physiques, viols, etc. sont régulièrement recensés dans ces lieux d’enfermement. » Avec quelquefois des décès à la clé, comme celui de Jimmy Mubenga, un Angolais mort étouffé en 2010 dans l’aéroport Heathrow, entre les mains d’employés de l’entreprise G4S. Le tout pour une « efficacité » douteuse (du point de vue des politiques souhaitées par les gouvernements), puisque l’Union européenne estime que moins de 40% des détentions administratives donnent lieu à des reconduites à la frontière.
Multinationales de la détention de migrants
Mis à part au Royaume-Uni, qui dans ce secteur comme dans d’autres a poussé très loin la logique de privatisation, les centres de détention restent généralement gérés formellement par les pouvoirs publics, mais une partie de plus en plus importantes des « services » qu’ils impliquent (entretien, restauration, hôtellerie, voire accueil et conseil) sont sous-traités à des entreprises. Les prestataires sont encore souvent des entreprises nationales, mais de grands groupes internationaux spécialisés commencent à émerger. Des multinationales comme G4S, Serco ou Geo ont pris leur essor grâce aux privatisations britanniques et ont étendu leurs activités ailleurs dans le monde, comme en Australie, aux États-Unis, et désormais en Grèce pour G4S. La française Sodexo s’est également impliquée dans le secteur, vu comme une extension de ses activités dans les prisons. Gepsa, filiale d’Engie déjà très présente sur le marché de la détention des migrants (comme sur celui des prisons) en France, est également devenue leader en Italie à travers son partenariat avec l’« association culturelle » Acuarinto, et en proposant des tarifs de 20 à 30% inférieurs à ceux de ses concurrents.
En France, beaucoup de grands noms du CAC40 sont impliqués dans la détention des migrants. Outre Engie via sa filiale Gepsa, Bouygues est un autre acteur majeur du secteur, chargé de la construction des centres de rétention dans le cadre de contrats de PPP. En 2010, quatre travailleurs sans-papiers employés sur un chantier par une filiale du groupe de BTP ont été arrêtés par la police et placés en détention… dans le centre même qu’ils avaient contribué à construire. Veolia (pour le centre de rétention de Strasbourg) et Vinci (pour ceux de Marseille et de Sète) sont également sur le créneau, de même que le groupe de restauration collective Elior ou l’entreprise de nettoyage Onet.
‘Low cost’ et déresponsabilisation
La motivation derrière la tendance générale à la privatisation des centres de détention en Europe est on ne peut plus claire : une pression à la baisse sur les coûts, qui se répercute sur les conditions de détention. Dans le centre de détention de Rome, le modèle « low cost » proposé par Gepsa et Acuarinto pour obtenir le marché se serait notamment traduit par « une diminution de l’assistance psychologique auprès des détenus et de l’argent de poche qui leur est distribué, ainsi que par des manquements en matière de restauration et de santé ». La course à la réduction des coûts a également des conséquences sur les conditions de travail, comme l’a rappelé le mouvement social des employés du centre de rétention du Mesnil-Amelot en 2013. Enfin, la logique de privatisation renforce également la situation de non-droit dans laquelle se trouvent déjà de fait les migrants détenus, en diluant les responsabilités entre pouvoirs publics et prestataires privés. Illustration : G4S n’a pas du tout été inquiétée par la justice britannique suite à la mort de Jimmy Mubenga.
Est-il possible de faire mieux ? Un pays au moins, la Suède, a fini par renationaliser entièrement la détention administrative des migrants suite à une série d’abus chez les prestataires. Pas encore une situation idéale, mais sans doute une condition pour réintroduire un peu de droit et de dignité humaine dans un secteur qui s’enfonce rapidement dans la direction inverse.

Olivier Petitjean

Bert Carlson, un des fondateurs et ancien député d’un parti d’extrême droite suédois qui dénonçait la « guerre des races » avec l’arrivée de migrants dans ce pays, est aujourd’hui propriétaire de plus d’une cinquantaine de centres d’hébergement pour réfugiés. Avec un chiffre d’affaire de 100 millions d’euros par an, et une marge de 12% (12 millions par an directement dans sa poche). Il a aussi produit dans les années 90 un groupe musical viking ultranationaliste. Le responsable de l’Office des Migrations, qui verse des millions d’euros à ce nazillon, déclare qu’il n’est qu’un fonctionnaire, et que seuls les appels d’offre déterminent les partenaires de l’Etat dans ce marché juteux. Splendeurs du cynisme capitaliste. En Belgique, Théo Francken sous-traite la gestion de centres d’accueil à G4S, entreprise de sécurité, mercenaire bien connu dans les Territoires occupés, en Afghanistan et en Irak.