Je suis toujours là, poème de Serge Noël, lu en octobre 2013 à Tanger à la commémoration des événements de Ceuta-2005

Je suis toujours là 

 

je viens de ce que vous appelez l’Afrique noire
noire de monde
comme moi perdu entre les frontières
les guerres les chefs installés repus
la misère
l’absence
couleur de désespoir
de ne voir rien bouger rien s’ouvrir
je viens à travers les déserts
à pieds
à travers les incertitudes les questions
je viens d’Algérie où je suis passé pour manger et pour boire
où j’ai reçu des insultes et du pain noir
je viens de mes rêves
je voulais étudier devenir quelqu’un fonder un foyer avoir des enfants
je voulais être utile participer à la construction d’un pays nouveau
enfin je voulais ce que vous voulez tous
ce que veulent les hommes et les femmes à travers le monde
je voulais aider mon père et ma mère
qui vivent comme des ombres dans le village
à l’orée de la grande ville
je voulais vivre de la vraie vie au grand soleil
avoir des projets grandir connaître le monde habiter dans une maison
je viens d’un pays où la vie d’un homme pauvre ne vaut pas les pauvres vêtements qu’il a sur lui
ne vaut pas le pauvre morceau de pain qu’on lui jette
d’un air distrait et excédé
je suis pourtant comme chacun comme toi comme lui
je ne demande rien à personne sinon travailler gagner mon pain
je viens d’un continent où les hommes et les femmes sont moins que des hommes moins que des femmes
sont comme des blessures sur le corps de l’humanité
des traces de coups
des témoignages de honte
nous partons pour échapper au meurtre et au pain noir
nous arrivons ici
dans ce pays déchiré par les départs depuis 50 années
dont les fils et les filles ont été insultés exploités contraints de raser les murs
en Europe
et nous y trouvons le meurtre et le pain noir
comme une malédiction noire jetée sur notre peau noire
j’entends encore les mots d’Assane le jeune Sénégalais qui vit dans une petite chambre qu’il partage dans la médina de Rabat
je suis venu pour travailler aider ma famille
si on m’insulte je ne réponds pas
si on me frappe je ne réponds pas
je travaille je me tais j’espère éviter les coups et passer en Europe
j’entends encore les mots du jeune footballeur guinéen qui s’entraîne tous les jours sur le terrain pelé et brûlant à Hay Ennahda
je suis venu pour jouer
je passerai en Europe
c’est dangereux on meurt
tant pis que puis-je faire d’autre
combien sont-ils 20.000… plus
à avoir trouvé la mort sur le chemin d’une existence humaine
noyés entre Tanger et Tarifa
entre Tunis et Lampedusa
emportés par le froid le silence et la mer
oubliés par la communauté des hommes qui ont des droits
c’est pour vous hommes blancs qui vivez dans la vie ordinaire
comme l’écume d’une vague noire qui n’est même pas humaine
sinon comment expliquer votre silence
comment expliquer votre indifférence
peut-être trouvez-vous que depuis ces centaines d’années
ces expéditions de récolte d’esclaves d’or de diamant et de coltan
ces protectorats ces colonies ces apartheids ces assassinats de patriotes
ces accointances avec des régimes pourris et cruels
la vie ou la mort de quelques hommes noirs ne fait pas la différence
peut-être trouvez-vous que 60 dirhams par journée de 9 heures de travail
sur un chantier ou dans les champs
c’est suffisant pour un homme noir au Maroc
ça vaut bien l’aumône abandonnée de mauvaise grâce à un mendiant
peut-être n’avez-vous pas tout oublié de votre « science raciale » du 19ème et du 20ème siècle
des crânes mesurés des sauvages exhibés des tribus exterminées
je viens de cette Afrique
que vous avez méprisée piétinée infantilisée évangélisée asséchée
que vous continuez de désertifier de vider de sa substance
je viens de ce monde et je me cache dans les fourrés
comme Catherine la Camerounaise
dans les taillis de la brousse près d’Oujda
où les flics marocains m’ont jeté en pleine nuit
je me terre pour échapper aux patrouilles
nous murmurons nos mots de résistance
nous retenons notre souffle pour ne pas éveiller les chiens
nous revenons vers les villes où notre survie se fait au prix de la souplesse de notre nuque
des enfants noirs naissent dans ces villes
que personne ne connaît ne reconnaît
ce sont les enfants de l’errance et de la malédiction
qui grandissent comme des ombres et sont emportés par la vague
qui se noient
qui s’oublient
qui se jettent
arrivé en octobre 2005 dans la forêt de Bel Younech
à 35 km de Tanger près de la frontière de Cebta
je suis monté à l’assaut de toute cette histoire
de ces siècles
de cette indifférence
de cette haine
et j’ai grimpé les hauts grillages barbelés qui sont le visage de l’Europe
des soldats espagnols et marocains enfin d’accord entre eux
nous ont tiré dessus
ils ont tué 10 de mes frères
dix morts sans importance qui s’ajoutent aux écumes noires des vagues de la mer
des centaines d’autres ont été raflés arrêtés tabassés déportés vers le désert
d’où je viens
vers l’Algérie où le meurtre se fait en silence
nous étions dans la forêt vivant d’expédients dans des huttes de sacs en plastique
allant chercher l’eau en bas de la montagne tous les jours dans de petits bidons
recevant parfois du pain
vivant comme des bêtes sous le ciel étoilé
harassés de crasse et de misère
harcelés par les flics qui venaient pour brûler nos maigres avoirs
violer les femmes
voler nos téléphones
grâce auxquels nous maintenions un lien fragile avec l’humanité
des articles de quelques lignes sont parus dans la presse en Europe et ici
le temps de s’intéresser à autre chose
des articles qui parlent de nous comme d’un danger d’un risque
nous qui vivons dans le danger et le risque
et nous charrions nos frères morts et nous charrions nos siècles
nous sommes remontés à pieds des déserts du Sud
recevant parfois du pain parfois des cailloux
et nous avons été rejetés dans le désert encore et encore
au petit matin les flics frappent à nos misérables portes
hurlent insultent distribuent les coups
nous traitent comme des chiens
nous traînent foule noire vers les frontières invisibles de l’enfer

pourtant
nous sommes toujours là
je suis toujours là
tenace et incompréhensible pour les fonctionnaires européens et marocains
pour qui je ne suis que bétail statistique et chiffres
n’ayant moi non plus rien oublié

je viens de ce que vous appelez l’Afrique noire
je viens du néant que vous avez créé sur nos terres fertiles
je suis vivant et bien vivant
humain et bien humain
et j’essayerai encore de vivre et de traverser vos déserts et vos frontières fortifiées
malgré votre silence
malgré votre mépris profond
malgré vos meurtres
malgré vos crachas
c’est le prix que j’ai à payer pour mon humanité
vous n’y pourrez jamais rien

Serge Noël

Rabat, août 2013

Nomade, un poème d’Abida Aïda Allouache

Nomade, un poème d’Abida Aïda Allouache

Nomade,

Je suis une âme vagabonde
Qui erre de par le monde
En quête de liberté

Solitaire,
Je traverse l’hiver
En faisant l’inventaire
Des soleils disparus

Vigile,
Je balise les routes de l’exil
A tous les chercheurs d’asile
Dans le désarroi

Sentinelle,
J’en appelle aux rebelles
Pour apaiser les querelles
Qui mènent à la haine

Apatride,
J’ai les mains vides et le coeur aride
Mais mon âme est avide des parfums d’Alger
Des langueurs océanes
Du côté de Tanger
et du jasmin fleurie
de ma belle Tunisie
Merci et gratitude pour ce
Bouquet odorant et ô combien enivrant
De mon occident maghrébin

Sans papier
Je récuse le mépris
Voulant instaurer l’oubli
Sur mon histoire, mon passé

Réfugiée,
J’aspire au retour
Quand viendra le jour
Où la loi d’Amour aura droit de cité

Femme,
Je fais pousser des fleurs
Dans le jardin de mon coeur
Pour donner des couleurs
A toutes mes soeurs que l’on a violentées

 

Algérienne,
Je veux la fin de la guerre
Pour tous les peuples de la terre
Pour que vive la Paix

Marocaine,
Je veux l’ouverture des frontières
Pour que l’on puisse circuler
Et retrouver nos familles déchirées

Tunisienne,
Je veux la karama, le respect
redorer le blason,
retrouver cet honneur perdu
des maghrébins, mes frères
Aveuglés par les sortilèges
d’européennes sirènes dont les seins de pierres
Ont broyés dans la mer tant de harragas

Arabe, amazighe,
J’ai honte des violences policières,
Du racisme ordinaire,
et de la politique sécuritaire de
Ces régimes serviles d’une maîtresse indigne,
Cette Europe arrogante
qui non contente
d’avoir écumé les mers
Et pollué toute l’atmosphère
Est en train de faire de la Méditerranée
Un brûlant cimetière

Africaine
Je pleure sur les corps sans sépulture de mes enfants
Fuyant la guerre et la misère
Bastonnés, brisés dans vos prisons,
Empalés, déchiqueté sur les murs de vos enclaves
dont Sebta, Melila n’en sont que les plus fières.

Subsaharienne,
je vomis la terreur de mes fils dans vos forêts cachés
je hurle l’horreur de mes soeurs violées
et de ces accouchées sans ménagements
expulsées
vous êtes donc sans cœurs ?
Pourquoi le fruit de mes entrailles est il
refoulés de frontières en désert ?
Jouets de tant de cruauté
Avez-vous oublié votre africanité ?

Européenne,
Je crie ma colère
et je bats le rappel
de tous les indignés de la Terre
Pour chanter en chœur
Et pulvériser les murs porteurs de nos lâchetés
Pour à la place construire
avec plein de couleurs et d’ardeurs
l’entraide et la fraternité

Fille du désert
J’implore le vent et les rivières
D’apporter l’eau et la lumière
A tous mes frères dans l’iniquité

Etre libre,
Je chante l’équilibre
D’une humanité ivre
De ses différences acceptées

Demain
Je rêve de la joie
Comme ultime loi
Transcendant les voix trop souvent discordantes de la foi

Pour cela,
Je vous invite à l’ouvrage,
partons en voyage,
Vers d’autres rivages, avec pour tout bagage,
L’envie de briser les frontières
et tous clivages
De casser les préjugés qui nous ont piégés
Et sur lesquels on a érigé des tonnes de barbelés
Jusqu’aux ciels étoilés.

Abida Aïda Allouache

Forum social des migrants de Oujda, octobre 2012