Placide Nzeza

Placide Nzeza, 37 ans, Congo, Suède.
Un homme changé, qui combattra toujours.

 

Je suis né à Kinshasa, en République Démocratique du Congo en octobre 1970. Je suis marié et père d’un enfant. J’ai fait des études secondaires en mécanique générale dont je suis sorti diplômé. Ensuite, j’ai poursuivi des études supérieures à l’Institut Supérieur Des Techniques Appliquées, où j’ai décroché mon diplôme d’ingénieur en électromécanique. Par la suite, j’ai entamé ma vie professionnelle comme gardien de sécurité, dans une société de transport (ONATRA). Je deviendrai peu de temps après « commis policier », puis  un « agent de maintenance » dans les trains longue distance, « trains express » et « trains bleus ».  Je suis du « Bas Congo », mais les responsables qui dirigeaient la société de transport dans laquelle je travaillais étaient, quant à eux, issus de « l’Est », du Nord Kivu.

J’ai alors 28 ans quand les ennuis commencent. Il y a eu un décret de la présidence, promulgué au mois de février 2002, qui disait que tous ceux qui avaient une formation technique policière, donnée par les entreprises para étatiques, devaient rejoindre le Ministère de l’Intérieur pour y recevoir une formation para militaire, afin d’aller renforcer les effectifs à l’Est. Tout ceci, pour combattre contre la force d’occupation rwandaise à l’Est. J’y suis allé et j’ai fait une formation paramilitaire accélérée de 3 mois. Mais je ne voulais pas y aller.  Je n’ai pas voulu aller combattre, pour ne pas commettre de crime contre l’humanité, car la guerre était d’ordre politique. Mes parents ne voulaient pas non plus que j’aille faire cette guerre. Alors, j’ai fui dans la forêt de Ndjili Brasserie, à 15km de chez moi, à l’est de Kinshasa. Puis j’ai rejoint le Bas Congo et j’y suis resté 1 mois et demi.

Lorsque je quitte le Bas Congo, vers la fin du mois de novembre 2002, mon grand frère est arrêté pour que je me rende : les services de renseignement croyaient sans doute que mon grand frère devait savoir où je me cachais.

A cette époque, j’étais marié et père d’un enfant. Aujourd’hui, mon épouse se trouve au Congo Brazzaville, tandis que son enfant se trouve chez ses parents à Kinshasa, dans des conditions misérables. Avant de quitter la République Démocratique du Congo (RDC), je suis parti se cacher chez une tante à Kitambo, à l’ouest de  Kinshasa. En janvier 2003,  j’ai fui la RDC, vers 22h30, en traversant le fleuve Congo en pirogue.

 

Un voyage sans destination, le début de l’errance

 

Lorsque j’ai fui mon pays, je te le dis franchement, je ne savais pas où j’allais, je n’avais aucun pays en tête. Certains ont des pays précis dans leur tête, surtout par rapport à l’Europe. Mais moi, je ne pensais pas du tout à l’Europe. En fait, c’était mon oncle qui m’avait recommandé à un ami à lui, en Tunisie.  Avant de fuir la RDC,  je n’avais jamais voyagé de ma vie. Je n’avais jamais quitté ma région. Je n’ai connu que le Bas Congo et la capitale, c’est tout ce que j’ai connu…  Ensuite, j’ai quitté Kinshasa pour Brazzaville en pirogue. Puis, j’ai pris l’avion pour Tunis, en transitant par Paris. A Paris, je n’avais pas demandé l’asile, j’ai été bête, mais je ne savais pas… je ne savais rien. Lorsque je repense à tout cela,  je me dis que j’étais vraiment un grand ignorant. A Tunis, je suis allé chez l’ami de mon oncle. Il m’a attendu à l’aéroport.

Je suis resté ainsi 3 mois en Tunisie. Le copain de mon oncle m’avait dit que si on m’arrêtait,  je ne devais absolument pas dire que j’habitais chez lui…  En Tunisie, c’est pire qu’au Maroc, tu ne peux rien faire. Après 1 mois et demi de séjour, je suis allé en prison pendant 15 jours à Ouhardia. Il y avait beaucoup de Subsahariens de différentes nationalités : ivoirienne, camerounaise, tchadienne, burundaise, sénégalaise, soudanaise, etc.

Lors de mon incarcération, je n’ai vu aucun juge. Je suis entré en prison, et ressorti de là, sans avoir vu personne, à l’exception de policiers. A ma sortie de prison, les policiers m’ont ordonné de quitter immédiatement la Tunisie.  Lorsque j’ai retrouvé l’ami de mon oncle, celui-ci m’a dit qu’il ne pouvait plus m’héberger et qu’il fallait que je quitte vraiment la Tunisie. C’est ici, que j’ai compris que je devenais, tout à coup, un errant… Et que j’allais errer encore longtemps…

Mon passeport était toujours en ma  possession et j’ai ainsi demandé un visa pour aller au Maroc. Je suis entré au Maroc en février 2004.  Si je suis allé au Maroc, c’est parce qu’on m’avait dit qu’il y avait beaucoup de  personnes noires et que ce fait pouvait faciliter mon intégration. 0Je ne connaissais du Maroc presque rien, si ce n’est l’histoire d’amitié entre Mobutu et Hassan II, les relations d’amitié entre les deux Etats.

Mais avant qu’on m’explique cela, je n’avais aucune idée de l’endroit où je voulais aller. Je me suis simplement dit que j’étais devenu un errant. Je ne pensais pas à aller en Europe, car je ne connaissais personne là bas, sinon j’aurais été le premier à y aller.  En fait, mon idée n’était pas de m’installer quelque part en Afrique ou en Europe, mais de fuir et de chercher un endroit où je pourrais être en sécurité, avant de revenir dans mon pays lorsque la situation à la RDC se serait calmée. En effet, le retour au pays était ma seule obsession car j’y avais laissé toute ma famille, et surtout ma femme et mon enfant.

Donc, J’ai pris l’avion pour le Maroc.  Dans l’avion, j’étais assis à coté d’un Marocain à la peau blanche. J’ai essayé de lui parler afin de faire connaissance avec lui, et savoir où il habitait mais lui, ne voulait pas parler avec moi. Il devait me trouver répugnant. Arrivé à Rabat, j’ai pris une chambre dans un hôtel près de la gare.

Le lendemain, je me suis présenté à Caritas,  pour leur demander de l’aide, et surtout un logement. On m’a répondu alors que Caritas ne disposait pas de logement, et qu’il fallait que je me débrouille tout seul. Je suis sorti de là, très déprimé, très démoralisé. Alors, j’ai marché sans direction précise, et j’ai rencontré un Noir. Je me suis présenté à lui, je lui ai dit : « Bonjour, je suis Congolais et j’aimerais savoir où je pourrai bien trouver des Congolais à Rabat ». Il m’a répondu qu’il était  de Guinée et qu’il a allait, sans problème, m’emmener voir un groupe Congolais si je le souhaitais. Il m’a donné le numéro de téléphone d’un ami à lui, d’origine congolaise. Je lui ai ainsi téléphoné. Un peu plus tard, trois Congolais sont venus me chercher devant mon hôtel. Ils m’ont dit qu’ils pouvaient me dépanner pendant quatre jours au maximum, parce qu’au-delà de cette durée, ils pouvaient avoir de gros problèmes avec le bailleur de la chambre, qui devinerait, tout de suite, qu’il y avait une personne en trop.

Ils m’ont bien précisé cela, et ont bien insisté sur le fait qu’après quatre jours, il fallait que je cherche une chambre en ville, que je pourrais partager avec d’autres Congolais.  C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, mais au bout d’un mois, je n’avais plus d’argent. Alors, j’ai commencé à habiter à droite et à gauche. J’ai fait tous les quartiers de Rabat. Je passais quelques jours ici, quelques nuits dans un autre quartier. C’était cela, la vie d’un errant… J’allais là où il y avait des Congolais.

Il y avait des quartiers où la vie était chère, et d’autres où la vie n’était pas chère ; où tu pouvais trouver du poisson pour 11 dirhams. J’ai habité avec 8 personnes dans une petite pièce de 12 m². Tout le monde,  aujourd’hui, est en Europe. Moi, j’ai connu des conditions très difficiles : les flics au Maroc te rackettent pour rien, on te demande 300 ou 400 dirhams dès qu’on te voit, et  si tu ne les donnes pas, on te renvoie directement à Oujda.

Le départ pour la forêt

Qu’est-ce qui m’a poussé à aller vivre dans la forêt ? Je précise tout de suite que je suis arrivé dans la forêt le 5 juin 2004, et que j’y ai vécu sans interruption pendant un an et quatre mois.

Avant cela, j’habitais à Takkadoum, un quartier de Rabat, et ce quartier était celui où il y avait le plus de ratissages contre les Noirs. Il ne se passait pas un jour sans qu’il y ait une, deux ou trois opérations de ratissage. Moi, j’avais un visa encore valable, et donc, j’ai pu assister pendant 1 mois à ces ratissages, qui étaient parfois violents. La police raflait les Noirs avec une grande brutalité, sans parler des insultes. Quand mon visa fut expiré, et que je suis devenu un vrai clandestin comme les autres, je me suis demandé où j’allais habiter.

Je ne pensais pas à aller habiter dans des camps informels, ou dans ce qu’on appelle « le ghetto en forêt ».  Auparavant, je n’en avais jamais entendu parler. Même quand j’étais à Kinshasa. Je ne savais même pas qu’il existait des enclaves espagnoles au Maroc, que l’Europe était déjà en Afrique. C’était incroyable pour moi d’apprendre cela. Je croyais, jusqu’ici, que c’était la mer qui séparait l’Afrique de l’Europe.

Lorsque des Congolais sont venus de la forêt de Gourougou, près de l’enclave espagnole de Melillia, ils m’ont demandé ce que je faisais là, et pourquoi je ne venais pas avec eux en forêt. Ils m’ont dit de payer un droit d’entrée, de tenter ma chance pour l’Europe, et que tout seul je ne m’en sortirais pas. Je leur ai alors demandé comment ils faisaient pour traverser la mer pour aller en Europe. Ainsi, ils ont éclaté de rire, et ils m’ont répondu : « Mais toi d’où tu viens ? L’Europe est au Maroc ! Nous, nous habitons tout près de l’Europe, à zéro mètre de l’Europe ».

Alors là, j’ai tout de suite téléphoné à mon oncle pour qu’il m’envoie 50 dollars. Je lui ai dit que c’était une question de jours, et  que j’allais habiter à la frontière de l’Europe qui se trouve au Maroc. Je ne sais pas s’il a compris, mais il a toute suite répondu favorablement à ma demande.  Après cela, tout a été rapide. Deux ou trois jours plus tard, j’ai pris le bus pour Nador, pour la forêt de Gourougou.

 

Gourougou, le commencement d’un autre monde

Quand tu arrives dans le ghetto, tu payes un droit d’entrée, qui est aussi un droit sanitaire. Il n’y a pas de médecin, mais avec ce droit d’entrée, ils achètent des médicaments et ils peuvent appeler un médecin. Quand le cas est grave, on peut alors transporter la personne souffrante à l’hôpital. Chaque communauté a son organisation interne.  Par rapport au passage, il est très organisé car ce n’est pas l’affaire d’une seule personne, mais l’affaire de plusieurs personnes (quatre ou cinq). L’opération doit prendre 5 à 7 minutes maximum, sinon elle échoue.

 

On pouvait dénombrer quatre types de voyages à partir de la forêt.

Le premier type de voyage, le plus rassurant, était le voyage par eau, qui coûtait entre 750 et 800 euros. Ce voyage était assez risqué, car il s’agissait de contourner le grillage qui descendait dans l’eau.

Le deuxième type de voyage était celui du tunnel. C’était une opération effectuée avec l’aide d’un guide marocain, et qui consistait à déboucher par le caniveau des conduites d’eau de pluies de la ville de Ceuta.  Le prix s’élevait à 600 euros, car c’était un voyage d’un taux de 65% de réussite.

 

Le troisième type de voyage, était celui du grillage. Une opération toujours effectuée avec les guides marocains qui travaillaient en coupant le grillage avec l’aide de militaires en poste.  Le prix  à payer s’élevait entre 250 et 500 euros avec 40% de réussite.

Le quatrième type de voyage était celui de l’effort personnel. Il ne demandait pas d’argent, il demandait de la force physique pour monter les échelles. Mais ce voyage était à haut risque et le taux de réussite s’élevait  à 15%.

 

Pour le voyage par eau, chaque communauté avait sa propre heure de passage.  Pour ma communauté, c’était de 21h00 à 22h00 GMT.  Pour le tunnel, cela dépendait du guide, mais la plupart de temps ça variait entre 22h00 et minuit GMT.  Pour le grillage cela dépendait aussi du guide et des contrebandiers qui travaillaient pendant la nuit. Juste après leur boulot, on profitait du trou qu’ils avaient fait pour entrer et se cacher dans la forêt, après avoir surmonté la grande montagne de la ville de Ceuta, qui sépare les deux grillages avec le Maroc. Pour passer, il faut une bonne condition physique, et tout cela doit durer moins de 5 minutes. En plus, c’est très dangereux, car si tu tombes mal du grillage, tu peux te blesser gravement, et le passage, pour toi, est foutu pour longtemps, ou définitivement. Donc, il faut tomber dans la bonne position. On apprend tout cela dans le camp. Car si tu es pris par les Marocains, ces derniers t’expulsent vers Oujda, et il te faut une journée de marche pour revenir au ghetto.

À Gourougou, je te le dis franchement, la vie était proche de la vie animale. Tu manges les aliments que tu trouves dans les poubelles. J’ai vu également de mes yeux des Marocains faire les poubelles pour se nourrir et nourrir leur famille. Et le plus incroyable, c’est que tu te nourris ! C’est inimaginable ce que tu peux trouver dans des poubelles : du fromage, des boites de conserves, des fruits, etc. On mangeait tout ce qu’on trouvait dans les poubelles, vous m’entendez !

Je suis resté 3 mois à Gourougou. Et il y a deux choses qui m’ont le plus frappé dans cette forêt. La meilleure des choses est la solidarité entre Subsahariens, car quand quelqu’un tombait malade ou se blessait, on ne le laissait pas tomber.  La chose la plus horrible est quand les militaires violaient les Africaines devant nous. On les entendait crier, mais on ne pouvait rien faire. Et cela, sans parler des descentes répétées de la police. Mais il y a aussi une autre chose qui me frappait beaucoup, c’est lorsqu’on sortait du camp pour aller en ville : on était déconsidérés par la population.

Du camp, jusqu’à la ville de Nador, il y a 12 km. On allait souvent à Nador pour chercher de la nourriture. On avait un petit sac à dos pour mettre notre nourriture. Quand on était de retour, dans le camp, on enterrait la nourriture et nos objets précieux, afin de les mettre  à l’abri de la police, car lorsque celle-ci arrivait, elle ne se gênait pas de détruire le campement. Et donc, après leur départ, on pouvait récupérer la nourriture et nos affaires, car tu peux vivre sans toit mais pas sans manger.

La vie dans les camps était un cauchemar dans la mesure où tu étais tout le temps aux aguets. Lorsque que la police arrivait, elle prenait les cartons sur lesquels on dormait, nos habits, et brûlait tout… Les policiers pissaient même dans les bouteilles d’eau qui n’avaient pas été cachées.

La vie à Gourougou était devenue infernale. On nous disait qu’à Bel Younech, c’était beaucoup mieux. Mais tu ne pouvais pas y aller, car il fallait être parrainé.

 

Il n’y avait plus d’issue au Maroc

 

Nous ne connaissions pas la forêt de Bel Younech. Il nous fallait un guide pour nous y emmener. Alors, je suis retourné à Rabat, à Takkadoum, et je suis entré en contact avec des gens qui pouvaient m’emmener dans la forêt de Bel Younech. Comme il fallait de l’argent pour prendre les transports, j’ai téléphoné à mon oncle pour lui demander de m’envoyer encore de l’argent. C’est à ce moment là que je me suis dit que je devais aller en Europe. La vie était dramatique pour moi au Maroc. Cette expérience en forêt m’avait beaucoup dégoûté de la vie d’errant. Cette vie en forêt m’avait fait déconsidérer de moi-même. Je pensais que je n’étais plus un homme et qu’au Maroc, il n’y avait plus d’issue. Et c’est là que le goût de l’Europe m’est arrivé. Mais les autres, pour ne pas dire la majorité, avaient déjà un plan pour aller en Europe.

 

Je suis arrivé à Bel Younech le 7 juin 2004. Lorsque j’ai vu  pour la première fois le ghetto, j’ai été très surpris. Il était organisé comme un camp de réfugiés ! Quand je suis arrivé dans le camp, je me suis dirigé tout de suite vers la communauté congolaise, car quand tu es Congolais, tu dois habiter avec les gens de ta communauté. J’ai ensuite vu le président de la communauté, « le chairman », car cela est obligatoire. C’est la personne que nous devons voir en premier. Il m’a dit : « Je pense que tu veux aller en Europe ? » J’ai répondu que oui. Et il a ainsi ajouté : « Alors écoute bien ce que je vais te dire, il y a plusieurs types de voyage : le voyage par eau coûte 800 dollars, le voyage par tunnel coûte  600 dollars, le voyage par grillage, s’élève à 300 dollars et le dernier voyage est le voyage personnel. Pour celui-ci, tu dois  te faire ton échelle tout seul, mais c’est plus long et c’est très incertain. Il te faut au moins totaliser un mois d’essais, et tous les essais sont dangereux parce que tu n’as personne pour te soutenir ». C’était vrai, parce qu’à Gourougou, l’endroit où se situe le grillage est plat, alors qu’à Bel Younech, c’est montagneux, et c’est cela qui rend l’assaut difficile.

La communauté des Congolais était composée au moins de 60 personnes. Parmi ces personnes, il y avait au moins 35 personnes qui voulaient aller en Europe par leurs propres moyens et qui ont versé entre 5 et 600 dollars à des passeurs.

Le chairman est un homme important, il est le représentant de la communauté, et lui aussi attend de passer. Mais il y a une règle,  il doit expédier au moins 8 personnes avant de passer. Le chairman n’a pas de mandat. J’ai vu des chairmans faire le chairman deux jours seulement. Après deux jours, il part.  J’ai vu un chairman faire cela une semaine. J’en ai vu qui sont restés au moins un mois, parce que les passages étaient difficiles.

Le chef est la première personne dans la forêt, mais  il doit posséder quelques compétences, comme par exemple : parler plusieurs langues. Dès que le chef peut passer en Europe, son mandat est terminé et son adjoint prend sa place.  Faire passer 8 personnes : ce nombre est officiel, tout le monde le connaît, et tous les chairmans sont tenus de le respecter.  Chaque voyageur paye 100 euros, en plus de la somme pour le voyage. Etant donné que les voyageurs sont à huit : 800 euros sont récoltés. Cette somme sert, d’une part à payer le voyage du chairman, parce qu’il a travaillé pour la communauté, et d’autre part, une partie est gardée pour toute la communauté (environ 500 euros). Si le chairman fait voyager 8 personnes, il peut à son tour voyager. Cette condition était obligatoire pour maintenir l’ordre. Le second chairman est l’équivalent du premier ministre. Il est chargé de l’administration. C’est lui qui reçoit les nouveaux arrivés et à qui on donne l’argent pour avoir le droit d’entrer dans le ghetto. Le troisième chairman est chargé du social, comme un ministre des affaires sociales.  C’est à lui qu’on donne les 200 dirhams de « droits de ghetto ». L’argent va à la communauté, et il y a 100 dirhams qui vont servir à acheter de la nourriture pour toute la communauté. Avec l’argent que les gens ont versé comme droit d’entrée dans le ghetto, on va acheter du bois, des outils pour le passage, des sacs pour enterrer les aliments afin de les cacher quand la police arrive. Les sacs sont  importants, parce qu’ils servent à mettre tout ce qu’on a acheté, afin de le transporter, et aussi de le cacher plus facilement. Quand on a besoin de nourriture, il suffit de déterrer. Et il faut également  de plus grands sacs, pour cacher la nourriture qui appartient, cette fois-ci, à toute la communauté. Le troisième chairman est également celui qui règle les problèmes, les conflits entre les gens.

 

Moi, j’ai commencé comme parlementaire, j’ai exercé cette fonction de mai 2005 à septembre 2005. Très précisément, j’ai été président du parlement au sein de la communauté congolaise. Il n’y avait pas d’élection, c’était selon l’ordre d’arrivée. On devenait chairman dès que celui qui était arrivé devant nous réussissait à passer et à faire passer 8 personnes avant lui.

Mais je voudrais revenir sur la fonction du premier chairman, qui est l’équivalent du Président temporaire de la communauté des Congolais. C’est lui qui donne les ordres et à qui ses collaborateurs remettent des rapports écrits. C’est à lui qu’on vient dire, par exemple, qu’aujourd’hui il y a 5 arrivées, 3 hommes et 2 femmes. Alors, il y a une discussion avec le « président » pour lui dire qu’on peut placer les 2 femmes dans tel ghetto et que pour les hommes, il va falloir construire 2 ou 3 ghettos.  C’est le troisième chairman qui rapporte au premier chairman la situation. Le 1er chairman va alors s’adresser au Chef du Parlement et lui dire : « Bon voilà, nous avons un déficit en ghetto. Donc, il faut construire des ghettos pour les nouveaux arrivants. Je te donne de l’argent pour toi et tes hommes, et vous allez leur construire un ghetto et leur donner de la nourriture pour 2 ou 3 jours ».

Alors le chef des parlementaires va organiser une réunion des parlementaires pour leur dire : « « Bon, vous n’avez pas d’argent et vous pouvez bénéficier d’un voyage gratuit, alors c’est possible pour vous, si vous rendez un service à la communauté. Ce service est la construction au moins de 3 ghettos. Donc, je vous demande de vous organiser en conséquence ». Si on dit aux parlementaires qu’il faut aller chercher du bois, ils s’exécutent, ils obéissent.  Leur chef fait partie du gouvernement comme commissaire, et c’est lui qui donne des ordres. Par exemple, quand il faut du bois pour se chauffer, ce sont les parlementaires qui sont chargés de la corvée de bois. Et les parlementaires sont également considérés  comme étant des « policiers ».

Dans le groupe des parlementaires, il y a des groupes et des chefs de groupes. Ce sont des groupes qui sont spécialisés dans le ramassage de bois, dans la confection de tentes, etc. Les parlementaires exécutent l’ordre du Gouvernement et appliquent les décisions du Parlement.

 

L’ordre intérieur

 

J’ai parlé des trois premiers chairmans, il faut maintenant que je dise quelques mots sur le quatrième chairman : le commissaire au compte.

Il est à la fois chargé des comptes et de la discipline. Le commissaire au compte garde le trésor (l’argent) de la communauté. Il est vraiment intouchable. Il est gardé par des policiers. En guise de rappel, les policiers sont les parlementaires. Le quatrième chairman n’est pas nommé par une instance mais, dans une certaine mesure, il fait aussi la loi. Une loi exécutable et imposable à tous. Comment vote-t-on la loi ?  Il faut d’abord dire que la loi a pour but de mettre des garde-fous. Il n’y a pas d’ordre sans loi et avec cela, tout le monde est d’accord.  De toute façon, ceux qui étaient contre les lois n’avaient pas le choix. Ils étaient forcés de se plier à la loi commune.  Les parlementaires sont, plus ou moins, au nombre de 18. Voici un exemple concret de  la manière dont les lois  sont votées : Certaines personnes vont dire : « Un chairman peut avoir une femme, mais pas dans la communauté, afin d’éviter les problèmes ». D’autres vont avancer : « Nous sommes quand même des adultes, et chacun est libre de faire ce qu’il veut. On  ne peut pas priver les gens de choses qui sont importantes ».  Un autre va ajouter : « Non, un chairman ne peut pas avoir une femme, car il n’a pas de travail et donc, il n’a pas d’argent pour faire vivre sa femme ». Donc, nous pouvons voir ici trois propositions pour lesquelles chacun argumente. Et puis, quand tout le monde a terminé d’argumenter, on passe au vote.  Alors, les parlementaires se présentent et font un rapport de ce qui a été dit et demandent à toutes les personnes de voter à main levée. Les parlementaires comptent, ensuite, les voix pour chacune des propositions ainsi que les abstentions. Après le décompte de voix, on va constater que c’est la troisième proposition, par exemple, qui a été adoptée. Et cette proposition deviendra ainsi une loi.  Pour le vote de cette loi, le chairman n’était pas présent, et donc n’a pas pris part. Oui c’était comme cela…On votait des lois.

 

On avait des documents  légaux, mais ils ont tous été brûlés. On enterrait aussi nos documents. Il y avait des procès verbaux qui étaient lus lors des réunions. Nous, les Congolais, on écrivait presque tout. Le Parlement, après une « réunion extraordinaire », était capable de dissoudre le Gouvernement. Si le chairman avait un mauvais comportement, qu’il avait fait preuve d’insulte grave ou qu’il avait commis un vol par exemple, et bien le Parlement décidait que dans les 3 jours, il allait expédier les affaires courantes. Et on allait dire au chairman qu’il était démis de ses fonctions et que le chef du Parlement allait le mettre dans le prochain convoi, pour qu’il puisse partir.  Le prochain chairman, qui était en fait le second, devait être intronisé par le Parlement. Le chef du Parlement expédiait les affaires courantes. Et lorsque le second chairman devenait le premier chairman, le chef du Parlement quittait celui-ci et rejoignait le Gouvernement. La personne qui était vice présidente du Parlement prenait la place du président du Parlement.

Dans cette forêt, il y avait au moins 14 communautés bien établies : ivoirienne, gambienne, guinéenne, sénégalaise, congolaise, malienne, tchadienne, sierra léonaise, etc. Nous, les Congolais de la République Démocratique du Congo et de Brazzaville, ne formions qu’une seule communauté. Mais il faut dire que toutes les communautés représentaient environ 1300 personnes en moyenne, parfois plus. Mais toutes n’avaient pas la même organisation. Les Congolais, les Camerounais et les Nigériens avaient, à peu près, le même mode de fonctionnement. Cette organisation, nous l’avons trouvée quand nous sommes arrivés dans le ghetto. Cette organisation était vraiment bien établie. Toutes les communautés, petites ou grandes, étaient organisées.

 

Relations intercommunautaires et institutions internationales

 

Mais si la vie dans une communauté n’est pas facile, la vie entre plusieurs communautés était encore plus difficile à gérer. Il y avait des conflits graves, qu’il fallait régler, sinon c’était le désordre, et le désordre faisait venir la police, ce qui mettait tout le monde en danger ! Donc, il fallait trouver une  solution pour régler les conflits intercommunautaires.

 

En juin 2004, il y a eu un conflit entre les Maliens et les Congolais. Un conflit qui avait fait pas mal de blessés et dans lequel, des femmes ont même été violées. La cause de ce conflit était une violente jalousie à l’égard d’une femme. Il y avait eu un très grand désordre : des Maliens avaient violé des Congolaises. C’est à la suite de ce conflit qu’on a inventé les Casques Bleus. On a convoqué les sages de la forêt, en premier lieu le doyen, qui était arrivé dans la forêt en 1997. Le doyen ne veut plus aller en Europe, il se fait de l’argent à partir de la forêt. Tous les gens de son époque sont passés, excepté lui, c’est pour cela qu’il a la qualité de doyen. Il avait un « droit de veto ». Moi, je n’étais pas là lors du conflit, car j’étais sorti pour régler mes problèmes de demande d’asile.  Quand je suis rentré, j’ai été convoqué par les sages et le doyen, et on m’a demandé ce qu’il fallait faire pour que ce conflit ne se reproduise plus. Les Maliens étaient beaucoup plus nombreux que les Congolais. Alors, j’ai dit que ce qui était arrivé aux Congolais pouvait très bien arriver aux Camerounais, ou à toutes les autres communautés. J’ai proposé que chaque communauté donne 3 ou 4 membres, pour qu’on puisse mettre sur pied une force d’interposition qu’on appellerait les « Casques Bleus ». De manière à ce que si un conflit, entre deux communautés, se produisait, les gens ne prennent plus des bâtons pour se battre, mais passent par les commandants des « Casques Bleus » pour régler leur conflit. Alors, tout le monde a dit que mon  idée était géniale.  Pour notre organisation, nous avons voulu copier les grandes instances internationales, comme le Parlement européen, l’Union européenne, l’Union africaine, ou les Nations unies. On voulait faire comme les Etats.  Par rapport à mon idée, qui était de créer une force d’interposition,  il y a eu une convocation de tous les chairmans et les encadreurs spirituels (imams et pasteurs), de toutes les communautés, lors de laquelle  on a présenté mon idée, qui a été finalement appuyée par tous.

Après cette réunion, on a délégué 3 personnes par communauté, et on a constitué les « Casques Bleus ». Il n’y avait pas de signes de reconnaissance des « Casques Bleus », mais tout le monde les connaissait et les reconnaissait tout de suite. Il y avait  42 « Casques Bleus », à raison de 3 par communauté.  On les avait choisis suivant plusieurs critères : politesse, respect, sérénité devant une situation de violence, très bonne condition physique…

Les « Casques Bleus » sont intervenus parfois entre les Maliens et les Nigériens, entre les Maliens et les Camerounais.  Certains étaient des villageois. Ils n’étaient pas bien éduqués. Ils n’avaient pas beaucoup fréquenté les bancs de l’école, ils cassaient tout. Quand il y avait une bagarre, ils détruisaient tout : les tentes, les marmites… Le patron des « Casques Bleus » était un Nigérien. Et si jamais un Malien voulait régler un conflit avec un Ivoirien, sans passer par la médiation des « Casques Bleus », il recevait une sanction. Il était arrêté et sanctionné trois jours successivement.  Ensuite, on lui demandait de sortir dans la forêt pour 15  jours.

 

Mais d’autres désordres sont apparus, aussi dangereux que les conflits entre les communautés : les attaques en masse, et de manière désordonnée pour accéder à Ceuta. On se retrouvait à 250 devant le grillage, vous vous imaginez… Le lendemain, suite à ce fait, la police est arrivée. Les gens voulaient vraiment accéder à Ceuta, mais cela se faisait dans un désordre total. C’était au début de l’année 2005. Pour éviter le désordre et l’anarchie pendant les tentatives, on a créé  l’Union africaine, car nous n’avions pas assez de guides. L’Union africaine a été créée avant les Casques Bleus. Il fallait que chaque communauté envoie pour le voyage un nombre limité de personnes. On ne pouvait pas laisser chaque communauté agir à sa manière, car sinon c’était chaotique. L’’idée de créer l’Union africaine était venue d’un Ivoirien. Le président de cette Union était le sage, le doyen. L’UA était constituée de tous les chairmans. Sa vocation était de recevoir les délégations et de contrôler ceux qui voulaient accéder au ghetto et qui n’étaient pas Africains, tels que les journalistes et d’autres visiteurs. Il y avait aussi les militants des droits de l’homme qui venaient dans la forêt. On demandait à ces personnes extérieures de nous expliquer la  raison de leur présence dans la forêt. En fait, l’UA avait pour objectif de vérifier la mission des personnes qui voulaient nous voir, et de se mettre d’accord sur l’utilité de la mission au profit de la communauté. L’UA avait aussi pour vocation de présenter de façon cohérente la situation des Subsahariens vis-à-vis de l’extérieur, auprès des ONG, des journalistes, des médecins, des militants des droits de l’homme, etc. L’UA ne s’occupait jamais des affaires intérieures. Elle avertissait et informait le ghetto de la venue de personnes ou d’institutions, par exemple. Elle se présentait comme gestionnaire des relations publiques du ghetto. Elle était également importante pour la maîtrise de l’information, afin d’éviter toutes rumeurs. Par exemple, lorsque qu’une personne n’est pas rentrée de la nuit, certaines personnes vont prétendre qu’elle a été arrêtée. Cette rumeur va créer la panique dans le ghetto. C’est pour cela qu’il est important de vérifier l’information, avant de la rendre publique et officielle. Lorsqu’une personne prétend, par exemple, que la police va arriver, on lui dit alors d’informer le chairman avant de l’annoncer à la population. Le chairman, à son tour, va voir le doyen pour l’en informer, et le doyen quant à lui va ordonner de ne rien dire jusqu’à ce que l’information ait été vérifiée. Nous, nous savions très bien lorsque des descentes dans le ghetto étaient projetées, car l’équipe des passeurs marocains travaillait en connivence avec les flics, et ces derniers étaient les mieux placés pour nous en informer. Personnellement, en un an et 4 mois, je n’ai jamais été arrêté en forêt, j’ai toujours été arrêté en ville.

 

 

Police et justice

Il y avait une loi, et si tu la transgressais, tu étais puni, et tu pouvais, si la faute était grave, quitter la forêt. Ah oui, il y avait des punitions : couper dix fagots de bois, construire des ghettos pour les nouveaux arrivants, etc. Tout le monde savait à quoi s’attendre. La nature de la punition dépendait des motifs et de la gravité de la transgression. Mais si tu étais récidiviste, on pouvais aller jusqu’à te chicoter, et jamais tu ne l’oublierais. La lourdeur de la sanction dépendait du commandant des « Casques bleus ». Après le châtiment, on expulsait le coupable de la forêt. Nous avions, comme punition, le bannissement, qui consistait à 15 jours d’interdiction de vivre en forêt. Après tu avais le droit de revenir.  Le manque de respect ou l’injure, la sanction c’était : ramasser cinq fagots de bois. Si tu frappais quelqu’un, c’était la chicotte et tu sortais 2 semaines de la forêt. Une faute grave : pendant que les femmes se lavent, un homme regarde en cachette, là tu avais la chicotte et tu sortais 45 jours de la foret. Il fallait de l’ordre. La vie en forêt, c’est inhumain. C’est un cauchemar. Du lundi au jeudi soir, c’est vraiment le cauchemar total, tu ne sais pas à quel moment la police va arriver. Quand vient le jeudi soir, on est un peu apaisés, parce que le vendredi, c’est le jour de la prière. Et c’est aussi le meilleur jour pour faire Filsabillillah, l’aumône.

Un an après, jour pour jour

Il y a presque un an, jour pour jour, soit le16 septembre 2005, que Dieu m’a épargné du massacre qui allait se passer à Ceuta.

Tous les habitants de la forêt de Bel Younech n’étaient des clandestins, il y avait aussi les demandeurs d’asile et les réfugiés statutaires du HCR, comme on pouvait le constater sur mon récépissé, qui devait expirer 12 jours avant l’événement de Ceuta, du 28 au 29/09/2005. Dieu seul a voulu que l’expiration de ce document soit un motif pour m’épargner le danger qui se profilait á l’horizon. C’était le vendredi 16/09/2005, sur le coup de 11h, que j’avais quitté la forêt, après avoir emballé tous mes effets, à destination de Rabat, pour le renouvellement de mon document. Ce n’était pas facile de sortir  ce jour là, mais comme c’était un vendredi, le jour de prière, il fallait attendre jusqu’à midi, lors de la prière de Djuma, pour arriver dans la ville de Fnidak, une ville à haut risque pour les Noirs. Dieu merci, cela s’est passé sans incident majeur, et après avoir pris le bus à la gare routière, et démarré à 13h, nous avons fait une escale á Tanger, où nous avons passé presque 2h30, dans l’attente de clients, et nous sommes repartis à 16h.

 

Puisqu’à Tanger tout sujet Noir est indésirable, je ne pouvais descendre du bus, pour ne pas être interpellé par la police, malgré le récépissé du HCR de Rabat. J’avais aussi respecté la consigne du chauffeur, qui était vraiment gentil envers moi. Nous sommes arrivés à Rabat vers 20h30, à la gare routière de Kamara, et comme j’étais toujours sous la protection du Très Haut, j’avais pris le bus 57 qui allait de Kamara à Hay Nahda. Je comptais passer la nuit chez un ami intime à Hay Nahda2. Comme je voulais m’y rendre, j’ai été intercepté par un frère qui m’empêcha d’aller à Hay Nahda 2 et qui me conduisit chez un évangéliste. A la surprise générale, le samedi 17/09/2005, au matin, j’ai appris qu’il y avait eu une opération de rafle dans deux quartiers populaires de Rabat, Hay Nahda 2 et Takkadoum. Ca avait commencé vers 4h du matin. Ce jour-là, la police avait ramassé plus de 250 personnes, demandeurs d’asile, réfugiés et sans papiers confondus. Voilà comment j’ai été sous la protection Divine. Si j’avais passé la nuit à Hay Nahda 2, ce jour-là, sans autre forme de procès, j’aurais été du nombre  des personnes arrêtées, Dieu merci.

 

Je fais partie des personnes qu’il est convenu d’appeler les « rescapés », expression faible pour cerner la personnalité d’un jeune Congolais à qui le destin aurait sans doute réservé un avenir radieux, si la politique de l’Union européenne avait un  caractère humaniste. J’ai subi à peu près tout ce qui fait honte au XXI siècle: le rejet, l’exclusion, le racisme anti-noir, le ghetto, la discrimination et la xénophobie. Trois ans après, je continue à mener mon combat contre l’oubli, l’indifférence, la banalisation et, pire encore, la recolonisation de l’Afrique à travers la politique de l’Europe.

 

Dans cette lutte contre la bassesse, quelque vingt jeunes Africains au Maroc m’ont aidé à concrétiser la toute première association de défense des droits des Africains dans ce pays. Regroupant toutes les nationalités, et nommée « Conseil des Migrants subsahariens au Maroc », j’en ai été désigné président, juste après les événements de Ceuta et Melillia en octobre 2005. Je suis le témoin de la barbarie, de la dérive sécuritaire de L’UE, et je consacre ma vie et toutes mes forces à raconter aux hommes ce qui fut l’enfer des camps. Inlassablement, je raconte avec mon accent inimitable et ma force de caractère, je raconte encore et encore. Pour moi, c’est la seule manière de vivre. Pas un jour ne passe sans que ma mémoire ne se tourne vers le Maroc, c’est là que j’ai vécu un malheur sans pareil : vivre malheureux loin de sa famille.

 

 

 

 

 

Les raisons d’un assaut collectif

La situation des migrants qui habitaient la forêt ne faisait que se détériorer, compte tenu de la fermeture hermétique de la frontière de Ceuta depuis le mois d’avril 2005, et après la mort par  noyade  de cinq personnes non identifiées à Tanger. Cela avait poussé les autorités Marocaines à placer les militaires avec des tentes aux quatre coins de la forêt, et c’est à partir de là que la situation est devenue difficile, non seulement pour s’approcher du grillage ou de la mer pour chercher la traversée vers l’Espagne, mais pour s’approvisionner en eau et nourriture. Nous étions pris en otage par les militaires, qui venaient tout près de la source, qu’on appelait communément « Tuyau de Ceuta », pour organiser leur guet-apens. Tout le monde craignait de s’approcher de cette source, au risque de  se retrouver entre les mains de militaires qui se cachaient aux alentours. La crainte et le calvaire avaient commencé, l’entrée et la sortie de la forêt étaient devenues hypothétiques.

Les militaires venaient même sur la route asphaltée, à l’entrée de la forêt, à 2 KM de la ville de Fnidak, pour pourchasser les camarades qui sortaient de bon matin, vers 4h pour s’approvisionner en ville, et dans le but seulement de s’emparer de leurs marchandises. C’était la guerre entre les militaires et les migrants, surtout avec nos amis Maliens qui étaient majoritaires, et qui avaient mal digéré l’agression de l’un des leurs par les militaires. Plusieurs personnes se posent la question : quel a été le mobile qui a conduit les migrants à tenter l’assaut massif ? C’est une bonne question.  Je me permets  de répondre à cette question, car je suis l’un des survivant avoir vécu la forte tension et la guerre des esprits qui régnaient en ce temps-là à Bel Younech. Je tiens à apporter une précision  sur la réponse que donnent, à tort ry à travers, les autorités espagnoles ou Marocaines, et certains médias, faisant état d’un acte prémédité.

Il s’agit en fait du résultat des pressions policières, car le sage de la forêt, ainsi que tous les Chairmans ou chefs de communautés, s’étaient opposés à un quelconque assaut massif. Ils en voyaient beaucoup plus les conséquences. Jamais dans l’histoire de cette forêt, depuis 1998, la vie n’avait été aussi invivable, compte tenu de la présence militaire. Chaque jour, il y avait une opération de rafle. Nous étions obligés de quitter cette zone rouge militarisée vers 2h30 du matin, avec nos effets, couverture, bidon d’eau, lampe torche et biscuit comme aliment de base, pour aller nous cacher à cinq kilomètres en direction de Tanger, dans les forêts environnantes. Et revenir vers 22h dans le camp, après l’opération. Cela tous les jours : une vie de cauchemar. Il y avait une répression policière terrible, les jours qui précédaient cette tentative massive. Pendant que  nous fuyons la police à Bel Younech, près de Ceuta, de l’autre côté, à Gourougou, près de Melillia, les gens réussissaient à traverser en masse, c’était juste fin juillet et début Août 2005. Bon nombre des personnes à Bel Younech, se sont rendues à la police, et ont été refoulées à Oujda. Elles le faisaient juste essayer de regagner Gourougou, pour tenter leur chance. Je me souviens d’un gendarme marocain m’avait dit que nous étions, nous les migrants, leur « marchandise ». C’est-à-dire qu’ils ne pouvaient pas tous nous refouler, sinon la « boutique n’aura plus rien comme marchandise », et ils ne recevront plus rien de l’Europe. Un jour dans la cellule de refoulement un policier me supplia de retourner au Maroc, une fois arrivés à la frontière.

 

L’assaut massif de Ceuta n’était que la conséquence de la forte répression policière exercée sur les migrants à Bel Younech. Engagée depuis plusieurs années dans une guerre larvée contre les migrants, l’Union européenne avait franchi, à sa frontière sud, le cap de la guerre ouverte. Pendant que la forêt de Gourougou était en ébullition, avec une opération de rafle de grande envergure, suite aux tentatives massives des traversées à Mellila de plus de 500 migrants au mois de juillet2005. La majorité des migrants qui habitaient cette forêt,  rescapés des opérations de la police marocaine, étaient venus se ressourcer dans la forêt de Bel Younech, trouvant la même situation qu’ils avaient laissée à Gourougou. Ils étaient complètement désespérés, car nous étions complètement bouclés par les forces de l’ordre. De là naquit, après une rafle, l’idée de faire une traversée massive, car la frontière était hermétiquement fermée, pas de passage durant tout l’été, juin, juillet, août 2005, pas même un seul. L’idée était venue des amis qui habitaient la forêt de Gourougou, malgré l’objection du sage et doyen de la forêt, ainsi que des chairmans et chefs des communautés.

Lorsque je quittai la forêt de Bel Younech, il y avait une forte répression policière, jamais vue dans l’histoire de celle-ci, et je n’ai pas pu regagner aussitôt la forêt. Car à cette époque, au HCR Rabat, le renouvellement des documents se faisait deux fois par mois, soit deux semaines après, raison pour laquelle j’étais obligé d’attendre jusqu’au renouvellement, Mon document a été renouvelé le 05/10, juste après l’événement de Ceuta.

 

Ils tirent à balles réelles, il y a des morts sur le grillage

 

Nous sommes le mercredi 28/09/2005, à 12h. J’avais reçu un coup de fil du chairman congolais, faisant état d’une opération de franchissement massif du grillage de Ceuta la nuit. Il m’a dit ceci : « Placide, je suis désolé de t’apprendre que nous partons cette nuit en Europe, et vu les conséquences qui s’en suivront, je te demande de rester à Rabat, car ici tu ne trouveras plus personne ».  J’étais complètement abattu, je perdais perdu le goût de la vie. Ce jour-là, je n’ai pas pu manger, je me suis posé tant des questions… Pourquoi justement au moment où je suis absent de la forêt, cela va se passer? Pourquoi avoir enduré la souffrance pendant 16 mois avec les amis, et eux partent et me laissent? Comment rentrerai-je à la forêt? Et si tous les amis partent, avec qui et à combien resterons-nous? La police acceptera-t-elle que les migrants continuent à habiter cette forêt? Ne disposant pas des moyens de survie à Rabat, comment resterai-je dans la ville? J’avais perdu la tête, ce jour-là j’ai failli être renversé par une voiture au marché, tout près de la préfecture de la police de Hay Nahda 1. Mes oreilles étaient branchées sur la forêt. A 19h, j’ai appelé le chairman, il me répond : « Nous sommes partants, tout le monde se prépare ». J’ai éteint mon portable, mais je n’avais pas sommeil. Vers 1h du matin, j’ai ouvert mon portable et tenté de joindre le chairman, mais malheureusement il n’était pas joignable. J’ai directement compris qu’il se passait quelque chose. J’étais incapable de dormir, jusqu’à 3h30 du matin… à 5h30 un coup de téléphone du chairman me confirma l’opération, et me demanda de suivre les infos sur RFI, où on parlait de l’événement.  Il me dira en ces termes : « Placide nous n’avons pas réussi à traverser, car la garde civile espagnole tirait à bout portant, à balles réelles, sur les migrants. Donc, finie l’histoire de la forêt. Et il y a des morts perchés sur le grillage. A l’instant, il y a un renfort de militaires venant de Tanger et de Algesiras, nous sommes en débandade ».

Les morts de Ceuta et Melilla sont les victimes emblématiques d’une Europe gérant les rapports Nord-Sud dans une perspective essentiellement utilitariste.  Qui avait tiré sur les migrants ? Ni l’Europe ni le Maroc ne veulent endosser cette responsabilité, sachant très bien qu’ils ont violé les textes conventionnels dont ils sont signataires, en posant un tel acte. Même si on avançait l’idée de légitime défense, la force utilisée par les deux armées n’était proportionnelle nullement à celle des migrants, qui n’avaient même pas d’armes de guerre.

A chaque fois qu’on cherchait à fuir les persécutions policières, pour tenter d’escalader le grillage, c’est la garde civile espagnole qui nous tirait dessus, avec des balles qu’on appelait kitota, boules en caoutchouc. Je ne peux douter un seul instant que c’est la Guardia civil qui a tiré la première balle sur les migrants. Et je suis prêt à témoigner avec des preuves et des témoins rescapés, devant n’importe quel tribunal du monde.  Je ne dis pas que le Maroc n’a pas tiré sur les migrants. Etant un bon élève de l’Europe, le Maroc devait montrer à son maître qu’il fait bien le sale boulot demandé.  Si des balles ont été tirées par le Maroc, c’est bien l’Union européenne qui fournit les armes : un partage des tâches, imposé par l’Europe, dans le cadre de l’externalisation de sa politique migratoire qui consiste à faire prendre en charge par ses voisins proches au Sud. Les migrants sont les otages de cette sous-traitance de la violence. Pratiquant une ouverture sélective, réservée à l’immigration « choisie », dont leur économie a besoin, les Etats de l’UE, pour éviter d’avoir à accueillir ceux qu’ils nomment « immigration subie », les réfugiés, et plus généralement tous ceux qui fuient la misère, les catastrophes environnementales et les conflits, sont prêts à tous les reniements.

 

 

Je suis heureux d’arriver à témoigner, malgré la douleur

 

Alors que les instances des Nations UUUnies en appelaient, timidement, aux principes, par la voix de Koffi Annan, qui recommandait à l’UE « plus d’humanité » dans le traitement des migrants, et celle du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), qui invoque le respect des conventions internationales, la Commission européenne persiste dans l’hypocrisie et s’apprête à militariser un peu plus sa politique d’asile et d’immigration.

 

Voilà comment j’ai été sauvé par Dieu, et ne faisant pas partie de ceux qui ont été déportés dans les déserts. Malgré que les hommes tardent à faire la justice sur ce massacre inoubliable, j’ai toujours invoqué le sang de tous mes amis tombés par balle pour crier vengeance. Quand je pense à tous mes amis qui sont morts, j’ai toujours le dégoût de la vie. J’ai donc décidé de témoigner des conséquences de la dérive sécuritaire de l’UE, car je les aie vécues. Et j’ai été impressionné, au début, de parler en public, et gêné. Primo à cause de ma personnalité, secundo parce qu’il fallait raconter toutes ces choses horribles… quand les militaires violaient les femmes dans la forêt, devant les hommes, quant j’ai été déporté dans une forêt à 7 KM de Kenitra, où les militaires m’ont fait boire leurs urines par la force, après m’avoir copieusement tabassé, comme un chien. Je suis heureux d’arriver à témoigner malgré la douleur.

Certains n’y arrivent pas, même s’ils ont envie.

Je peux dire que je suis devenu une autre personne. Ma vie, avant cette expérience, était tout à fait autre, et mes pensées aussi. Je me suis rebâti une autre existence, mais l’ancienne reste en moi. Je me suis débrouillé pour devenir ce que je suis aujourd’hui.

 

Ce qu’il faut retenir: il y a peu de gens sur cette terre qui ont souffert comme nous, migrants. Et nous ne sommes pas guéris de cette souffrance. Je me disais qu’avec  le temps, mes blessures pourraient se refermer. C’est tout le contraire. En grandissant, ces souvenirs deviennent plus forts. Je n’ai jamais été heureux d’avoir accédé en Europe,  mais je suis heureux d’avoir retrouvé ma liberté et mes droits.  Par contre je suis l’homme le plus triste du monde, pour avoir perdu 60% de mes amis, avec qui nous avons souffert dans le camp.  Dans ma liberté, j’ai toujours une pensé tournée vers ces amis, qui n’ont pas de tombeau dans le désert du sahara.

 

La journée du 28/09/05 est restée gravée dans ma mémoire, et je demande à tous les amis, militants des droits de l’homme, ainsi qu’à toutes les associations qui militent pour la cause des migrants, de garder toujours une pensée pieuse en mémoire de tous les martyrs de Ceuta et Melilla, ainsi que pour tous nous frères qui se sont noyés dans les eaux de la Méditerranée et de l’Atlantique, à cause de l’égoïsme et de la politique de l’UE.

Je tiens à remercier toutes les associations qui nous ont soutenus et continuent à nous soutenir, plus particulièrement l’Associasion Pro-Derechos Humanos de Andalucia, Espagne, Chabaka, réseau des associations du Nord du Maroc, Pateras de la Vida, Maroc, SOS Migrants, Belgique, AMDH, MAROC, ATTAC, MAROC, CIMADE, FRANCE, réseau MIGREUROP.

 

 

Boubacar

Boubacar, 17 ans, Guinée, Belgique.
Pour eux, nous ne sommes qu’un mensonge.

 

Je suis né le 18 novembre 1989 en Guinée Conakry, dans une famille de trois personnes, qui sont mon père, ma mère et ma sœur, une famille où l’islam règne. Je suis né dans un quartier qui est situé à Conakry, Cimenbosia, dans une famille qui m’aime beaucoup. Je suis né au bon moment et au bon endroit, là où il y a l’entente, la joie. J’étais né et commençais ma vie dans les bras de ma mère et de mon papa, qui m’a appris à lire le Coran, faire la prière et partir à l’école. Je suis fier d’être né dans cette famille. Ma famille. Ma mère : Raby Diallo, qui est décédée en 2003, en Guinée Conakry, dans notre quartier. Ma mère avait la nationalité guinéenne. Mon père : Mamadou Bhoye Diallo, âgé de 55 ans, qui est né en Guinée, profession imam, dans mon quartier, à Cimenbosia. Ma sœur : Aïssatou Diallo, âgée de 19 ans, qui vivait avec son mari. Sa profession est ménagère, elle habitait à KM 36. Mon petit frère : Souleymane Diallo, âgé de 13 ans, qui vivait avec ma tante paternelle à Conakry, à Enco 5. Enco 5 est un quartier dans la commune de Matoto. Il était élève à Conakry, en primaires, dans le quartier de Madina. Ma tante paternelle : Fatoumata Diallo, qui vivait avec son mari à Enco 5. Le mari de ma sœur : Ousmane Barry, qui est taximan dans la capitale guinéenne.

Je suis un musulman pratiquant depuis mon enfance. Dieu est le tout-puissant et Mohamed est mon Prophète. La religion est composée de cinq prières par jour, qui sont obligatoires pour toute personne musulmane, et elles sont réparties à des heures différentes selon le temps qu’il fait. La religion est composée aussi de 29 ou 30 jours de ramadan. Ramadan est le mois où toute personne musulmane doit rester de 6h à 18 ou 19h (le soir à l’heure de la prière de Macribi) sans manger ni boire. Après la prière de Macribi, tu peux manger jusqu’à 6h, plus ou moins, ça dépend du temps. Il y a aussi le pèlerinage à la Mecque, qui est obligatoire pour tous les musulmans qui ont les moyens, une fois dans la vie. Dieu voit tout, il entend tout, il est omniprésent, omniscient et omnipotent. Omniprésent signifie que Dieu est présent à toute heure. Omniscient signifie qu’il connaît toute la science. Omnipotent veut dire que Dieu est partout dans le monde ainsi que dans toutes les choses qu’il a créées, par exemple le paradis, la lune, le soleil, en haut et en bas, à gauche et à droite, il n’a jamais sommeil, il est le maître de l’univers. Le Prophète Mohamed est la personne que Dieu aime le plus parmi toute chose qu’il a créée. Dieu n’est pas né et il ne le sera jamais. Il n’a pas d’enfant et il n’en aura jamais. Et personne ou rien ne l’égale. Il est le maître de l’univers, qui peut tout, qui n’est pas obligé de faire, il fait ce qu’il veut et laisse ce qu’il veut. Je te remercie mon Dieu Allah.

Regardez mon pays

Mon pays c’est la Guinée Conakry (Guinée Française), situé en Afrique de l’Ouest, bornée par l’Océan Atlantique. C’est le premier pays en Afrique qui a proclamé son indépendance le 2 octobre 1958 sous la colonie française. La Guinée est divisée en quatre grandes régions qui sont : la Basse Guinée, la Moyenne Guinée, la Haute Guinée et la Guinée Forestière. Elle a une population de 7,9 millions. Elle a pour langue officielle le français et une trentaine de langues dont le peul ou poular (32%), le manika (23%), le soussou (3,8%), le kissi (3,5%), le toma (1,8%), le dialonké (1,8%). Avec 24.585 KM carrés, la Guinée est limitée au nord-ouest par la Guinée-Bissau, au nord par le Sénégal, à l’est par le Mali, au sud-ouest par le Libéria et la Sierra, Leone au sud-est par la Côte d’Ivoire. Les ethnies sont réparties entre les quatre grandes régions du pays. En Basse Guinée les Peuls, en Haute Guinée les Malinkés et en Guinée Forestière les Guerzé, les Kissi, les Toma. Le territoire de la Guinée devint une colonie française en 1893 et fut intégré à l’Afrique Occidentale Française (AOF) la même année. Ahmed Sékou Touré fut le premier président de la République de Guinée Conakry après l’indépendance, en 1958. Depuis ce jour, la Guinée devient la Guinée Sékoutouré. Après la mort de Sékou Touré en 1984, le pays était ruiné, deux millions de Guinéens avaient fui le pays pour rejoindre la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou la France, les prisons étaient pleines et quelques 700.000 morts étaient attribués au dictateur. Sékou Touré régna dans mon pays en dictateur jusqu’au jour de sa mort, où il devient le Lion de la Guinée. Il se fait remplacer par le général Lansana, qui était un militaire de Sékou. En 2007, Lansana est toujours au pouvoir et on dit à chaque fois qu’il restera au pouvoir jusqu’à sa mort. Voilà une petite présentation historique de mon pays, qui a toujours subi des dictateurs.

Tentative de coup d’Etat

De ma naissance jusqu’en 2003, je vivais avec mon père, ma mère, ma sœur et mon petit frère. Après la mort de ma mère, mon père m’a placé chez ma tante pour que je reste là-bas avec elle dans le quartier Enco 5. Depuis le jour où mon père m’amèna chez ma tante, je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Chaque fois que je demande à ma tante « où est mon papa », elle ne dit rien, sauf qu’il va venir. Ma sœur se fait épouser chez ma tante par Ousmane Barry. Moi et mon petit frère continuons à aller à l’école, dans un autre coin de la capitale, Madina. Mon école s’appelle le Collège de Diallo. Et voilà un jour, le 19 janvier 2005, c’était la veille de la fête de Tobaski, ma sœur m’avait dit de passer chez elle à kilomètre 36. Km 36 est la commune où se trouvent les ministres et les grands bureaux de la capitale. Km 36, c’est un barrage militaire, policier et douanier, c’est la sortie et l’entrée de Conakry, la capitale. J’ai pris des habits et un peu d’argent, le 19 janvier 2005, c’était un matin de bonheur, quand je suis parti chez ma soeur. Vers la prière de 12h, ma sœur m’appelle en me disant qu’elle a entendu à la radio (RTG), qu’il y a eu un coup d’Etat contre le président et que ça s’est passé là où vit ma tante à Enco 5. Comme il y a eu le coup d’Etat, elle me dit de passer la nuit chez elle et de retourner le lendemain. Le lendemain devait être la fête, j’avais rendez-vous avec des amis chez ma tante à 22h pour prendre le thé. Je pris le taxi de KM 36 à Enco 5. Arrivé là-bas, les rues étaient bouclées par des policiers, et je rentre chez ma tante. Vers 22h, deux amis sont arrivés, je suis sorti avec eux derrière la cour et j’ai installé tout le matériel pour faire le thé (sucre, radio, chaises, thé etc.) On attendait l’ami restant, quant tout à coup, je vois devant nous un camion de policiers. Ils ont tiré une balle, ils sont descendus et m’ont pris, moi et les deux amis, ils nous ont mis dans leur camionnette en route vers le commissariat central. Il y avait beaucoup de monde dans la camionnette, ils commencent à descendre quelques personnes pour les mettre dans une autre camionnette policière. Ils nous ont débarqués, moi, mes amis et les autres personnes, au commissariat central de Taouya. Taouya est un quartier de Conakry. Ils nous ont directement mis en prison, c’était le 20 janvier 2005 vers 22h. Le matin, ils m’ont fait sortir pour m’interroger, à propos du coup contre le président, parce que je suis habitant du quartier dans lequel ça c’est passé. A chaque fois que je leur dis que je ne sais rien, qu’au moment des faits j’étais chez ma sœur à KM 36, ils me frappent avec des coups de pieds, des matraques, un peu partout sur mon corps. J’ai passé un mois à être torturé, tous les jours étaient le même jour pour moi, des tortures avec des matraques, et les coups de pieds, et ensuite on m’interroge sur le coup d’Etat. Après, une fois par mois, ils m’ont interrogé sur le même sujet et torturé. Durant des mois, je ne me suis pas lavé et j’ai mangé une fois par jour, vers 12h. Parfois, ma sœur m’a apporté à manger vers le soir, et parfois le policier ne me l’a pas donné. J’ai passé neuf mois dans une prison, j’étais tout à fait innocent.

A la prison de Taouya, les policiers sont très méchants, impitoyables. Des tortures tous les jours, j’attends, et je ne vois que la mort. J’étais dans une petite cellule, pour vivre avec les trois personnes que j’avais trouvées là. Dans la prison, il y a des cartons sur lesquels on passe la nuit. Il n’y a ni le courant, ni l’eau. On s’éclaire avec les bougies, et quand il n’y en a plus on est obligé de rester dans l’ombre jusqu’à nouvel ordre. La cellule où j’étais était si petite que pour avoir un peu d’air, on était obligé de venir à côté de la porte, là où il y a un petit trou, si petit qu’on ne peut pas mettre sa main dedans. C’était une brèche pour le vent.

S’évader de son propre pays

Un jour, voilà que Ousmane Barry, le mari de ma sœur, est venu me sortir de prison. Vers 1h, le policier qui est de garde a ouvert la porte de la cellule en me disant de sortir. Pour moi c’était la fin de ma vie, parce qu’on ne m’avait jamais fait sortir à 1h. Je sors, je trouve Ousmane Barry avec le policier qui m’a fait sortir et qui me passe entre ses mains. Je sors avec Ousmane Barry, qui était venu avec un ami de Matoto, un autre quartier de Conakry, ils me mettent dans une petite camionnette couverte d’une bâche. Direction chez l’ami, où je dois rester quelque temps avant de quitter immédiatement mon pays. Mon beau-frère m’avait dit de ne pas sortir de chez son ami, même pas la nuit, que si on me voit on va me tuer, et ils vont le tuer lui aussi. Je reste chez son ami jusqu’au 24 septembre 2005 quand, vers le soir, mon beau-frère arrive en me disant que je dois sortir du pays le même jour sinon je suis mort. Il me prend avec lui et son ami, et ils m’amènent à l’aéroport Gbessia, dans la même camionnette. Arrivé à l’aéroport, il me dit de rester dans la camionnette avec son ami, jusqu’à ce qu’il revienne. A son retour, après quelques minutes, il vient avec un douanier en me disant de sortir de la camionnette. Ils m’ont placé au milieu, entre eux deux, pour entrer dans l’aéroport. Puis, mon beau-frère me présente à un monsieur avec qui je dois quitter la Guinée. Le douanier m’accompagne avec le bus jusqu’à l’escalier de l’avion. Moi et le monsieur, on est entrés dans l’avion. Je ne connais pas le monsieur, il ne me connaît pas, il ne parle que français, et il est noir. Nous avons volé toute la nuit. Et le 25 septembre 2005, c’est l’arrivée à l’aéroport de Belgique, pour la première sortie de mon pays, à cause de choses qui m’ont vraiment beaucoup touché, que je n’oublierai jamais de ma vie, pas avant ma mort.

Pour la première fois, sorti de mon pays, là où je suis né et où j’ai grandi, à cause d’une accusation fausse, et voilà, je suis en Belgique. Descendu de l’avion je ne savais même pas où j’étais. Le monsieur m’a dit de descendre et de le suivre, il m’a fait sortir de l’aéroport, il a pris un taxi, il m’a dit de monter, qu’on doit partir en ville. Arrivé dans une ville où je ne vois pas la différence entre l’Est, l’Ouest, le Nord et le Sud, on est descendus, et il m’a dit que le contrat entre lui et mon beau-frère était terminé. Il m’a donné 40 euros, il m’a laissé sur place. Je reste sur place, je ne connais personne, personne ne me connaît, la nuit est tombée. Je passe la nuit dans une mosquée qui se trouve juste là, à côté de moi. Le lendemain, je suis sorti en ville, je rencontre un monsieur à qui je demande de l’aide. Il m’a donné à manger, un sandwich. Ensuite, je lui demande si je peux vivre chez lui, et il répond que la seule chose qu’il peut faire est de m’amener dans un lieu où on trouve des personnes comme moi. Ce monsieur m’amène à l’Office des Etrangers, je lui dis merci, il me quitte.

Arrivé à l’Office, je vois beaucoup de personnes debout en rang. J’ai suivi le rang et je suis arrivé devant une porte, là où se trouvent les gens qui demandent des papiers. Je leur ai dit que je n’avais pas de papiers. Il m’ont demandé quel âge j’avais, j’ai dit que j’avais quinze ans. Ils ont pris mon sac et m’ont dit de m’asseoir sur un banc qui se trouvait à côté. Je suis resté sur ce banc pendant trente minutes. Ils m’ont dit de rentrer dans une salle, et là il y avait une fille guinéenne qui avait quatorze ans et qui demandait l’asile. Ils nous ont donné une fiche à remplir. Ton nom, prénom, pays, nationalité, âge, etc. Après ils nous ont emmenés dans une grande salle où il y avait beaucoup de machines. Ils m’ont appelé. Ils ont pris mes deux mains, et mes empreintes, doigt par doigt, et puis tous ensemble. Ensuite ils m’ont emmené dans un lieu qui ressemble à un hôpital. Ils m’ont dit d’enlever ma chemise et m’ont fait rentrer dans un endroit pour regarder mes poumons. Après avoir fini de regarder, on m’a changé de salle. Ils m’ont dit d’attendre, qu’un chauffeur viendrait pour me conduire quelque part. Après quelque temps, un monsieur est venu me donner une annexe 26, en me disant que c’est mon document d’identité. Pendant l’après-midi, un chauffeur est venu, il a crié mon nom et il m’a dit de me suivre. Je l’ai suivi, on est sorti dehors et il m’a dit de monter dans la voiture. Je monte, il me conduit dans le centre d’accueil urgent des mineurs non accompagnés de Needer Over Hembeeck (NOH, hôpital militaire). C’était donc le 26 septembre 2005. Arrivé à NOH, on m’a servi quelques trucs, par exemple : draps de lit, serviette, savon, rasoir… Après quelques jours à NOH, on me désigne un éducateur, qui doit se charger de mes papiers. A NOH, je vivais avec des personnes de beaucoup d’origines différentes (Européens, Africains).

On te pose des questions sans te regarder

Ma première interview a eu lieu à l’Office des Etrangers. J’étais accompagné par mon tuteur et mon avocat, et il y avait un monsieur guinéen qui faisait la traduction dans ma langue maternelle (le peul), et la dame qui me posait les questions. Des questions sur mon histoire. Mon avocat me défend à chaque moment. Mon interview a duré à peu près deux à trois heures. On a parlé une heure, et puis on a fait une pause pour boire quelque chose, mais moi je n’ai rien pu boire, parce que je n’étais pas bien dans ma peau ni dans les autres organes. Après la pause, on recommence. Chaque fois qu’elle me pose une question, elle ne me regarde pas.

Ma deuxième interview, c’était au CGRA, Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides. Là on parlait plus qu’au premier, mais ce n’était pas la même juge, c’était une autre dame. C’étaient les mêmes questions, mais chaque fois, on me demande si ce que je dis est vrai, en ne me croyant pas. J’étais avec mon tuteur et mon avocat. On a parlé plus de quatre heures. Chaque fois, il y a une autre question qui vient, et il faut que je réponde convenablement. Ensuite, il y a mon avocat qui prend la parole. A un certain moment, la juge termine l’interview en me disant que ça c’est bien passé et que je dois attendre la réponse. Après quelques semaines est venue la réponse, et c’était positif. Je suis provisoirement autorisé à séjourner deux ans sur le territoire belge. Après, on m’appelle pour une troisième interview, qui s’est passée au CGRA, même lieu que la deuxième, même juge que la deuxième. Je dois m’exprimer sur mon problème. C’est pendant cette troisième interview que j’ai passé des moments durs. Pour eux, je ne suis rien. Elle me parle, il y a un interprète, on me montre des photos de mon pays, par exemple des rues ou des mosquées, pour voir si c’est mon pays, en doutant que je suis guinéen, même si j’ai l’accent du pays dont je suis originaire. Les réponses de mon premier et de mon deuxième interview sont déposées à côté d’elle. Après avoir terminé, on se sépare dans la joie, moi, mon avocat et mon tuteur. Après une semaine, j’ai eu mon résultat. Là, on me donne un négatif, et on me dit qu’on doit faire un examen de fond et que je dois attendre, il faut examiner mes dossiers.

Est-ce que les humains sont de valeurs différentes ?

Je suis resté à NOH du 26 septembre au 26 octobre 2005. Ce jour-là, pendant l’après-midi, on me transfère, accompagné par un chauffeur de NOH qui doit me conduire dans un autre centre de Fédasil, à Florennes. Arrivé là, je trouve aussi beaucoup de gens. A Florennes, j’ai constaté que les éducateurs nous parlent mal, à nous Africains, noirs. Je trouve qu’ils sont très injustes envers nous les Africains, par rapport aux personnes d’autres pays européens, comme par exemple les Albanais ou les gens de Turquie… Si par exemple moi, né noir, je leur demande un service, ils refusent, tandis que si les autres qui ont la même peau qu’eux, demandent, ils acceptent avec plaisir. Je trouve que les lois sont très différentes entre nous, alors que nous sommes tous des réfugiés. Est-ce que les humains sont de valeurs différentes ? J’ai reçu beaucoup d’accusations racistes de la part des éducateurs, des insultes, j’ai été privé de nourriture et de jeux. Eux, ils nous ont carrément dit qu’ils n’aimaient pas les personnes qui ont la même couleur que nous. Il y a un éducateur qui m’a dit qu’il a le pouvoir sur moi, qu’il peut me faire tout ce qu’il veut sans qu’il n’y ait aucune conséquence. L’injustice qu’ils nous font subir est insupportable. Avec eux, je ne peux pas parler, je ne peux que rester avec leur injustice. Eux n’appliquent que les lois faites par le gouvernement belge envers nous, les Africains. Nous priver de tout, nous faire accepter tout. Entre eux et nous, les Africains, c’est entre le caillou et l’œuf : si le caillou tombe sur l’oeuf, l’œuf s’écrase, si l’œuf tombe sur le caillou, l’œuf s’écrase. Ils font leurs injustices et les appliquent sur nous, les Africains. Notre parole est rejetée à chaque fois, comme on respire, parce que on est nés noirs. Quand nous subissons de l’injustice de la part des éducateurs, on essaye d’en parler avec le directeur, et on se retrouve avec la même injustice de la part du directeur, et on reste là avec nos problèmes, quels qu’ils soient. S’il y a une visite, par exemple des instituteurs ou la maison des jeunes de Florennes, ou d’autres personnes qui veulent savoir comment nous vivons dans le centre, ce sont de nouvelles lois qui vont être créées par les éducateur : gentillesse, ouverture, bon cœur, pendant le temps de la visite. Dès que les visiteurs ont franchi la porte du centre, l’injustice recommence.

D’esclavage en mondialisation, on en a assez

On en a marre, l’Afrique en a marre, les peuples en ont marre, j’en ai marre. Les personnes assassinées parce que les présidents sont des assassins, des généraux aux commandes qui lapident les pays. Les droits de l’homme ignorés. Après l’abolition de l’esclavage, ils ont créé la colonisation. Lorsqu’on a trouvé la solution, ils ont créé la coopération. Lorsqu’on a dénoncé la situation, ils ont créé la mondialisation, et la mondialisation, c’est Babylone qui nous exploite. Les présidents assassins, on n’en veut plus, les généraux, les enfants militaires, les orphelins des guerres, on n’en veut plus. L’Afrique en a marre de toute cette exploitation et de ces manipulations, on en a assez. L’Europe fait tout ce qu’elle veut dans mon Afrique natale, affamer notre population, organiser des guerres, prendre les richesses, sans laisser quelque chose à mon peuple. Tant que cette philosophie fera une « race supérieure », tant que la couleur de l’humain aura de la signification, tant qu’on se comparera à l’autre, tant que les droits universels seront distribués selon la division des races, partout sera la guerre. Les présidents africains, qui sont dirigés par les Européens et les Américains, resteront toujours leurs moutons. On en a assez de cette mondialisation et de cette exploitation. On en a assez de voir les riches et les dirigeants d’Europe s’imposer dans mon Afrique natale. C’est pour l’Europe et pour l’Amérique que les chefs africains affament le peuple africain, on en a assez.

Les Français nous ont donnés des armes pour qu’on s’entretue. Ils ont pris nos richesses, le bauxite, la terre, l’or, les diamants et toutes les richesses qui semblaient bonnes pour leur pays. Ils se disaient qu’ils allaient toujours voir la Guinée en guerre. Ils ont brûlé mon pays, ils ont écrasé la population, ils font fonctionner la dictature, tout ça pour nous affamer. Ils prennent nos richesses pour nous enterrer vivants. Ils veulent nous bloquer, nous tuer. Mon pays est pris par la France, parce que le président est corrompu et que la France veut préserver ses intérêts. Ils prennent tout, tout, pour affamer mon pays et pour nourrir les banques françaises. Mais les Français chassent les Guinéens de leur pays, en disant qu’ils en ont marre d’eux, qu’ils sont allés en France pour voler une aide sociale… alors que le passé sera toujours présent. France, où veux-tu que mon peuple aille ? Ils sont tous nés là, exilés et sans autre choix, leurs grands-pères se sont sacrifiés, leurs papas se sont intégrés, même si tu les traites d’étrangers, pourquoi veux-tu qu’ils aillent à la pagaille… et le passé est toujours présent. Dans les années ’60, tu as fait appel à leurs pères pour la main d’œuvre, pourquoi veux-tu qu’ils s’en aillent ? Tu divises leurs richesses en quatre parties, tu as pris trois parties, et tu as laissé une partie pour eux. Mon pauvre pays la Guinée, est-il fier de toi ? On en a marre. Et qu’on arrête de faire semblant d’aider, alors que c’est le contraire. Ils ont volé mon pays, ils se le mettent dans la poche gauche. Ils manipulent le président pour qu’il tue les intellectuels guinéens. Mon pays a-t-il besoin de la coopération ? On n’a jamais besoin d’une coopération qui consiste à donner des armes pour organiser la guerre et pour tuer des gens.
Faisons mourir le racisme

Mes pensées ? C’est comme si je n’existais pas. C’est comme si ma tête ne m’appartenait pas. Ce sont des pensées qui sont très dures pour moi, des choses que j’ai vécues, et les images flottent dans mes yeux. Parfois, je n’arrive pas à m’endormir, et je me demande si c’est moi, Boubacar, qui reste des heures sans fermer les yeux. Seulement, le fait que je pense me donne des nuits blanches. L’hôpital est devenu un de mes meilleurs amis. Des images qui font peur, qui sont toujours dans ma tête. La peur ne me quitte plus. Je suis déraciné, privé des libertés les plus simples. Parfois, je pense, je pense, jusqu’à devenir de l’eau dans une boîte fermée par des cadenas. Je pense à ma vie, à la mort de ma mère, et à ma famille. En écrivant, c’est le passé qui est toujours devant moi, c’est comme si j’étais dans les actions du passé. Mon histoire. Mon histoire, je l’ai mise dans un texte, mais tous les textes restent les mêmes pour moi : beaucoup d’efforts, beaucoup de courage, beaucoup de choses qui ont joué un rôle très important au niveau intérieur de ma vie. J’ai été très courageux, pour arriver au bout de ce texte. Parfois, je suis arrivé à un certain moment où mon cœur se branche directement sur une image vécue avec les policiers, ou avec ma famille, des choses insupportables. Mais je tiens bon. Ce qui est clair, c’est que ma vie, à mon âge de quinze, seize, dix-sept ans, reste arrêtée dans mon cœur, et je pense que ce sera toujours ainsi, et je ne le souhaite pas.

Avant tout je suis un réfugié, et pas un danger. Et j’écris ce témoignage pour me connaître, et pour connaître d’autres personnes qui vivent la même vie, avec les mêmes idées que moi. Vous, Belges, Européens, en lisant ce témoignage, je voudrais que vous ayez une autre idée des réfugiés qui viennent sauver leur vie dans votre pays. Pour vous, les réfugiés sont des personnes qui quittent leur pays d’origine pour avoir une aide sociale. Et je voudrais que les gens qui sont racistes cessent de l’être. Pour eux, les Africains ne devraient pas exister. Mais nous sommes tous des êtres humains, même si nos problèmes sont différents. Je suis un réfugié, pas un danger. Je voudrais que vous m’écoutiez, pour partager mes sentiments. Je suis un être humain comme tous, privé de toute chose. Etre réfugié est une chose, pour le comprendre il faut être dedans. J’écris ce témoignage pour essayer de changer les idées racistes, et pour montrer que les réfugiés ne sont pas dangereux. La dignité humaine est inviolable, elle doit être respectée. J’ai des sentiments, des idées des images qui me rendent tous les jours de plus en plus fou. Pour me connaître, il ne suffit pas de me regarder dans les yeux, il faut regarder ma bouche parler, et ouvrir son esprit au mien. Mes sentiments ont été remplacés par mon expérience et mon vécu. Pour vous, tout ce que je suis est un mensonge. Je suis un réfugié qui est venu sauver sa vie dans votre pays. J’aimerais que le racisme soit mort, qu’on vive tous ensemble, que le raciste ne serve plus à rien.

Je suis très content du fait que je suis bien à l’école, à l’atelier d’écriture et au théâtre, là où le mot raciste n’existe pas, et où nous sommes tous d’origines différentes et où il n’y a aucune différence entre les réfugiés et les Belges. J’aimerais que le peuple belge m’aide à bien m’intégrer dans la société belge. J’aimerais bien qu’on soit une famille. Je vous demande de faire mourir le racisme. Il n’y a rien de meilleur que d’être unis et de lutter conte le racisme ensemble.

Auguste

Auguste, Rwanda, âge,  alias Mr. « Sans valeur ».
Les jours sont vite passés, mais mal.

 

Souvent le monde me regarde avec ses yeux sans amour, plein de haine, me reproche d’être injuste de lui dire qu’il est sans amour, et que je n’ai jamais compris. Comment a-t-il pu tout avaler, sans me laisser un membre de ma famille ? Tout avaler, le sang des saints, les enfants sans haine qui ont connu une souffrance atroce qu’ils n’ont jamais méritée. Le monde sans cœur qui a ouvert sa grande gueule pour avaler le sang d’une mère éventrée, pour tuer l’ange qui attendait le jour J pour venir chez les autres, et les consoler, ou les protéger de ce maudit monde. Je pense que Monsieur le Monde n’a jamais su le vrai sens du mot « injuste », lui qui est égoïste. Et comme ça, Monsieur le monde serait mon élève. J’ignore s’il serait un bon élève ! Mais je le lui souhaite. Je n’ai plus peur de toi, Monsieur le Monde, car je suis furieux envers toi ! Je suis resté seul sur un tout petit point de ton corps qui ne m’appartient même pas, tes disciples me pourchassent jour et nuit, sans me laisser le temps de m’asseoir, ni de boire une goutte d’eau, qui reste dans ma bouteille à moitié sèche ! Ca crée la haine en moi. Souvent, j’ai envie de me livrer à toi, et j’ai peur que tu me refuses. J’ignore si mon sang est amer, ou si tu n’aimes pas le sang mélangé à la haine. Hé, Monsieur le monde, j’avais oublié de te dire que, si mon cœur bat, ce n’est pas pour survivre. C’est parce que tu l’obliges. De mon côté, je regarde l’horizon et j’attends que quelqu’un me tende la main pour aller voir Monsieur l’Avenir, mais il n’y a personne pour me la tendre, et tu sais pourquoi ? Bien sûr que non ! Si tu le savais, tu n’allais pas me garder sur toi ! Je vais te le dire. C’est parce que tu m’as laissé seul, et que tu ignores mon existence. Je n’ai personne à qui apporter mon aide, tous ceux qui pourraient compter sur moi, tu les a avalés ! Tu vois, Monde, ça s’appelle solitude, ou se sentir seul au monde. J’aimerais bien que tu soulignes se sentir seul sur toi, maudit monde ! Monde, tu es trop vieux pour comprendre, et j’ignore si la phrase en anglais, qui dit : « Time will tell », tu l’as déjà entendue. Ou si tu ignores sa signification. Ou si grammaticalement elle est fausse. Je sais ce que tu risques de me dire et, et c’est logique, tu ne dis rien ! Peut-être que tu vas comprendre, que tu seras jugé comme les autres. Je vais parler à haute voix pour t’accuser devant les hommes et les femmes qui ont du cœur, et je suis sûr et certain qu’ils vont nous dire qui d’entre nous deux est injuste, et tu vas voir !

 

En ces temps-là, il faisait beau, des fleurs fleurissaient, les gens s’aimaient, ils partageaient tout, ils n’avaient pas peur de se marier entre eux, entre les ethnies. Personne n’avait peur de voyager seul, sans rien dans la poche, car les gens étaient accueillants. Les orphelins ne se rendaient compte de rien, car ils étaient directement intégrés dans des familles d’accueil qui ne faisaient aucune différence entre les enfants. Personne ne se rendait compte de sa pauvreté, car on partageait tout. Celui qui ne se souciait pas des autres était maudit, car il était gourmand, égoïste et pas digne de faire partie des Rwandais.

J’étais enfant, j’étais heureux. Chez nous, nous étions cinq. Si je dis cinq, c’est parce que il n’y avait aucune différence entre nos parents et nous, à part qu’ils étaient grands, géants par rapport à nous. Sinon, nous avions le temps de nous rencontrer, de jouer, de rire… et je n’ai jamais vu le temps passer. Ma mère était enseignante à l’école primaire. Elle aimait les enfants et c’était réciproque. Chez nous, il y avait toujours des enfants, bien que nous étions trois. Des fois, on dormait à dix dans le salon, ou plus ! La plupart étaient nos voisins ou alors des collègues de classe. Tout le temps, il y avait des enfants, et c’était amusant. L’ambiance régnait chez nous. Souvent les familles des enfants, ou tout simplement les voisins apportaient des provisions. A l’époque, je ne me suis jamais posé de questions, je trouvais ça un peu flou. Préparer à manger pour autant de personnes, ce n’était pas facile.  Nous étions trois enfants, deux filles et un garçon. Moi, j’étais au milieu. Ce qui explique qu’il y avait plus de filles qui venaient que de garçons.

 

Des fois, à l’école, on faisait le contrôle des ethnies en classe, et nous étions séparés en groupes. Un groupe de Hutus à part, et un groupe de Tutsis à part. Et un groupe de Twas, qui étaient moins nombreux parce qu’ils vivaient dans les forêts, et ils n’étaient pas considérés comme les autres. Moi, j’étais Hutu, car mon père l’était. Mais ma mère était Tutsi. Donc, moi et les autres qui avaient des parents de différentes ethnies, pour les classer, on se basait sur leur père. Si le père est Tutsi, l’enfant était Tutsi. Si le père était Hutu, l’enfant était Hutu. Mais normalement j’aurais du être mi-tutsi, mi-hutu, car j’avais été fabriqué par les deux ethnies ! Nous séparer en groupes était devenu un jeu, il n’y avait pas vraiment de très grands changements, sauf que tout le monde connaissait bien l’ethnie de l’autre, et souvent on aidait les enseignants à classer les absents. J’ignore s’ils le faisaient pour souligner la différence entre deux individus ou pas. Et même si on restait amis, on se sentait mieux dans son camp.

 

Les vrais problèmes ont commencé en 1990. Quand les FPR, un groupe de Rwandais rescapés de la guerre de 1959, qui s’étaient réfugiés en Ouganda, au Burundi et au Congo, sont revenus pour venir faire valoir leurs droits, ce qui était logique. Les Hutus ont commencé à tuer les Tutsis de Kigali, et des campagnes, pour faire chanter le FPR. Le FPR a tué des Hutus et brûlé leurs maisons. Des journaux hebdomadaires sophistiqués, qui appelaient les Hutus à agir contre les Tutsis, ont été mis en route, et on leur avait donné des noms significatifs. Tous ces journaux n’avaient qu’un seul but, détruire les liens entre les ethnies. C’est pour cette raison que j’en veux de tout mon cœur aux soi-disant intellectuels de chez nous, que ce soit ceux de cette époque-là ou ceux d’aujourd’hui. Car ils n’ont rien changé, et les victimes ce sont les illettrés ! Pour commencer, on les induit en erreur, ils s’entretuent, et après ils sont condamnés à leur tour. Et tous ces soi-disant intellectuels qui ne pensent qu’à leurs gros ventres, leurs enfants sont à l’école dans des pays puissants, et sont à l’abri. Et les pieds des disciples de Satan sont à moitié dans le pays et à moitié de l’autre côté de la frontière, et dans leur cœur ils se disent : « Au cas où… on ne sait jamais ! » C’était vraiment triste, de juste regarder autour de soi, et de voir les gens qui s’aimaient, qui partageaient tout avec leurs voisins, sans se soucier de rien, se lever un jour avec la haine, avec un cœur d’animal, à vouloir exterminer une personne innocente, qui vivait de ses mains, qui des fois t’aidait, qui ne t’avait jamais fait de mal ! Jusqu’à ce que leur cœur devienne tout noir, si sombre qu’ils font l’impossible, prendre un bébé et le frapper de toutes ses forces contre un mur parce que son père est un autre ! Se lever un jour avec l’envie de poncer sa machette pour aller découper son voisin en mille morceaux. Voir une dizaine de jeunes garçons, à l’âge de la puberté, qui violent une mère qui pourrait être leur mère, qui expérimentent une honorable mère, et qui la déshonorent après l’avoir violentée en faisant entrer des morceaux de bois dans son sexe, pour la découper juste après ! Demander aux jeunes gens de creuser une tombe pour y être enterrés vivants. A quoi bon avoir de tels intellectuels ? Qui ont été à l’école pour valoriser l’animosité et non l’humanité ? Qui ont été à l’école non pas pour la ressemblance mais pour la différence ? Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas été maudits à leur naissance, pourquoi ils ne sont pas morts, pour que les maîtres soient ceux qui allaient servir l’humanité et non la détruire ! S’ils avaient été maudits à devenir des arbres, au moins ils auraient servi à quelque chose !

 

Un jour s’est levé, différent des autres

 

Il était 4h du matin. Etait-ce l’aurore ou l’aube ? Mon père est venu dans ma chambre pour me réveiller, et c’était la première fois de ma vie qu’on me réveillait. Ce n’était pas pour apprécier le beau lever du soleil de 5h15, ce n’était pas non plus pour me dire qu’il allait faire beau, c’était autre chose. C’était pour me dire que la journée n’était pas comme les autres, que le président Habyarimana était mort. J’étais touché par cette mort parce que je l’aimais bien. Je n’avais jamais eu la chance de le voir de mes propres yeux, à part à la télévision ou dans les journaux. Il était venu deux fois dans notre commune, mais j’étais trop jeune pour aller le voir. Je l’aimais bien, parce qu’il nous avait donné l’hôpital, très moderne, deux écoles secondaires bien équipées, et le reste ne m’intéressait pas. Ma mère avait tellement peur, elle n’arrêtait pas de circuler au salon, elle parlait toute seule, je ne sais pas si c’était sa prière. Mais elle murmurait des phrases et n’arrêtait pas de bouger, et mon père la scrutait, un peu perdu. Je me disais que, peut-être, il essayait de faire comprendre à ma mère qu’il fallait se maîtriser, pour ne pas nous effrayer. C’était ma première nuit pas comme les autres ! A la Radio Nationale, ils avaient mis de la musique classique, et chaque dix minutes ils repassaient le message de condoléances à la population et à la famille présidentielle. La journée, on avait arrêté les activités, tout le monde est resté chez soi. Durant cette période-là, le pays n’était pas calme, les jeunes étaient excités à cause des meetings des partis politiques. Il y avait des partis ouverts à toutes les ethnies, et il y en avait d’autres qui focalisaient sur une ethnie, par exemple un parti pour les Tutsis, et un autre, le Hutu Power. Donc tout le monde était excité contre l’autre, celui qui n’était pas dans son camp. D’où le rôle très important de tous les intellectuels, je dis bien tous les intellectuels dans la préparation du génocide au Rwanda. Ils n’ont rien fait pour changer les mentalités, ils n’ont pas averti les médias internationaux. Ils auraient dû risquer leur vie et communiquer le danger qui menaçait le pays. Ils étaient les mieux placés pour communiquer avec le monde entier. A quoi bon être ministre, député… si on ne sait pas alerter ses collègues qui sont ministres ou députés dans un autre pays ? A quoi sert la coopération entre les parlements ? Et pourtant, ils étaient au courant ! Celui qui ne l’était pas, il était suspect et il n’était plus le bienvenu. Pourquoi il n’a pas cherché à savoir pourquoi il n’était plus le bienvenu ? S’il avait cherché à comprendre ce qui se passait, il aurait découvert, et il aurait pu alerter. Mais c’est malheureusement la lâcheté des intellectuels qui a joué à l’époque. Peut-être qu’il y en a qui sont partis quelques mois avant, pour devenir des téléspectateurs comme les autres, à regarder le sang des enfants innocents, léché par les chiens. Le cœur de l’enfant que j’étais battait, le monde était devenu trop petit pour moi aussi, c’était incroyable de regarder autour de soi, tous ses amis menacés parce qu’ils avaient un nom bizarre : Tutsi. C’est quand même stupide de se lever un matin, en portant un petit nom de rien du tout, composé de cinq lettres, qui devient la cause d’une haine qui pousse à exterminer des millions de gens innocents. Les bons jours que j’avais connus s’étaient transformés en journées tout en rouge, pour faire plaisir aux chiens et aux vautours !

 

Prisonniers que nous étions dans notre petite maison, en attendant la mort, ça m’a vraiment secoué. Personnellement, je voudrais vous dire que ça fait mal de rester enfermé, privé de ma liberté, et de prier le ciel pour que les journées se transforment en nuits, ou qu’il pleuve continuellement, pour décourager les tueurs. Mais Monsieur Satan a pris les devants et dévié la pluie, et ses lampes avaient remplacé la lune. La lumière, qui n’était pas la bienvenue, a divergé comme elle a pu, et les tueurs avançaient. Tout le monde avait modifié la prière à sa façon. Il y en avait qui demandaient où était passé Dieu, d’autres demandaient pourquoi ils avaient été créés. Et d’autres disaient : « Seigneur, donne nous aujourd’hui huit ou dix Tutsis à tuer. » Et si Dieu avait été là, d’après vous, qu’est-ce qu’il aurait dit ? Si vous croyez en Dieu, si vous priez de tout votre cœur, si vous pensez que vous pouvez changer le monde, si les médias, les consciences, avaient été là pour vous montrer que dans un petit pays d’Afrique, les gens s’entretuent… qu’auriez vous fait ? Peut-être que nos larmes et nos prières n’étaient pas assez fortes pour monter et être envoyées chez vous, pour que vous fassiez quelque chose. A quoi bon l’histoire, si le génocide des  nazis n’a touché personne ? Et quand vous avez bien réussi vos examens nationaux, que vous avez votre poste de travail dans le HCR, chez UNICEF et les autres organisations des droits de l’homme, grâce à deux ou trois petites questions sur le génocide nazi, c’est tout ce qui est important pour vous ? Ca fait quand même mal au cœur, que les religions et les écoles nous bouchent la vue et empêchent le véritable amour du prochain, qui doit venir avant les soucis d’argent. Un jour sombre s’est présenté. Et si j’ose dire, j’aurais bien voulu être un enfant né de la forêt, qui n’a jamais connu la civilisation, et qui n’a jamais vu des gens sans amour. Au moins, j’aurais chassé des bêtes sans haine, juste pour manger à ma faim.

 

Ils sont venus armés jusqu’au dents, avec des lances, des marteaux, des pierres, des haches, des bâtons, des couteaux, des machettes, des grenades et des mitrailleuses… Ils ont avancé droit vers un vieillard qui ne pouvait plus marcher, mais qui avait tout donné pour leur apprendre à se servir de leur tête, pour qu’ils gagnent leur vie. Le vieux les a appelés par leur nom, mais ils riaient et ils l’insultaient. Et le vieux, avec des yeux d’amour, un père digne qui avait enseigné à quelques-uns des hommes les plus respectables, il était devenu un bon à rien, la merde, le fils de pute… Personne ne reconnaissait plus l’importance de ce vieil enseignant. Un homme très baraqué poussa les autres pour donner l’exemple, et il a été le premier à frapper de toutes ses forces le bras droit d’un père qui s’était servi de tout son cœur pour construire son pays et non le détruire. Le vieux ne savait plus tenir debout. Il est tombé par terre et il criait de douleur. Le cadet du groupe n’a pas hésité et avança vers le vieux qui ne pouvait plus rien dire, découragé par sa fracture, et qui hurlait et qui tendait la main gauche pour supplier. Je me disais que le cadet allait lui tendre la main à son tour pour le mettre à l’abri, mais il a frappé le vieux d’un coup de bâton dans le dos. Et le vieux resta allongé par terre. Le baraqué prenait la machette dans sa main gauche, il la frotta sur son marteau pour la rendre encore plus coupante, il se retournait pour regarder le vieux allongé qui était essoufflé et qui l’appelait par son nom avec une voix qui ne sortait pas très bien. Il dit : « Mon fils, pas avec la machette, je t’en prie. J’ai un peu d’argent dans ma poche de droite, tu peux tout prendre et tire moi dessus avec ton arme. » Le Monsieur Diable fouillait dans la poche du vieux, trouva l’argent et il demanda si c’était tout ce qu’il avait. Et puis, sans hésiter il lui donna un coup de pied dans le ventre, le vieux poussa un cri violent et bougea la tête pour dire que c’était tout ce qu’il avait. Le baraqué ordonna qu’on tire sur le vieux, une balle, en ajoutant que si elle ne suffisait pas, ils pourraient l’achever avec des outils moins coûteux, et il est parti, laissant mourir un vieux qui l’avait toujours appelé « mon fils ».

 

La mort te regardait

 

Souvent, on se regardait, seul, perdu, la mort derrière soi. On la sentait, elle te touchait, elle te regardait en face pour souligner que tu étais à elle, et elle te laissait seul, cette maudite mort, c’est tout ce qu’elle disait à tout le monde. Et personne n’avait peur d’elle, le problème c’était la peur pour les autres.

 

Un mardi à 15h, il ne faisait pas beau, une mauvaise journée qui n’a jamais existé. Elle était seule avec son bébé dans le ventre, son cœur ne connaissait que du chagrin, elle tremblait de peur, mais elle était chez ses parents, qui étaient Hutus tous les deux. Son frère rentra couvert de sang partout. Il venait du travail, c’était ça le terme en ce temps satané, pour dire qu’on avait tué un bon nombre de gens. Sa sœur avait perdu ses quatre enfants et son mari, qui était Tutsi. Son frère était dans le groupe des tueurs, il a été le premier à tuer son neveu avec un coup de machette. Et le reste de la famille, ce sont ses amis qui les ont tués. Quand il a vu que sa sœur était seule entrain de pleurer, il lui demanda avec le cœur posé : « Il sort quand ton cafard, pour qu’il soit tué comme ses frères et sœurs ? » Elle se leva sans espoir de revivre, elle a ramassé un bâton et a tapé sur son frère. Mais à vrai dire, le frère n’a pas été touché fort, elle était faible, elle était enceinte. Mais elle aurait voulu sa mort. Subitement, son frère sortît et alla appeler sa bande de voyous. Quand ils sont arrivés, la sœur était toujours en train de pleurer les siens. Ils l’ont allongée par terre, déshabillée et ils ont pris le couteau, ils ont ouvert son ventre pour tuer le bébé mais avant d’arriver à tuer l’enfant, la mère était morte.

 

Oh, croyants, navrés de vous le dire, mais votre Dieu était parti ailleurs. S’il était miséricordieux, il n’aurait pas laissé la force du mal agir ainsi. Et si c’était pour nous punir pour nos péchés, comme il a fait pour nos ancêtres de l’Ancien Testament, il doit sûrement y avoir une étape de brûlée, car aucun prophète n’est venu pour nous avertir. Autre chose, c’est que nous n’étions pas les seuls. Je ne comprends pas, comment a-t-il pu faire pour punir des milliers, et des millions, et des milliards de gens dans ce monde ? Qu’avions-nous fait pour mériter un tel châtiment ?

 

Mon père, lui, était un homme de confiance, sûr de lui-même, et il était strict. C’était un dimanche noir, qui n’était plus un jour du Seigneur, un jour de partage, un jour d’affection pour tout le monde. Comment voudriez-vous qu’un tel jour existe, si les prêtres, les pasteurs, les imams… les fidèles serviteurs de Dieu, se retournent contre les œuvres de leur Dieu, pour appeler à la boucherie, pour appeler à tuer tant de monde, même le fœtus dans le ventre de la mère, et en plus dans les maisons de Dieu ? Les histoires drôles, ce n’étaient plus des blagues sur les animaux, mais sur les filles et les mères qui étaient déshonorées, déshabillées, violées, par des garçons de douze à dix-sept ans, qui suivaient l’exemple de leurs frères et pères. Mon père était parti de chez nous avec un bidon jaune pour aller puiser de l’eau à 150 mètres de chez nous, et il nous laissa enfermés. On se sentait protégés, mais sans espoir de survivre, car le principe était de tuer les Tutsis et les mélangés. Et puisque ma mère était Tutsi, nous devions subir le même sort que les autres. Cinq minutes après, mon père est revenu en courant, il n’avait pas d’eau. Il tremblait de peur, ses belles joues étaient couvertes de sueurs et aussi de larmes, son cœur battait fort, il bougeait les lèvres pour ne rien dire. Les mots ne sortaient pas. Il nous a tendu les bras et nous nous sommes levés pour l’embrasser, et il nous a serrés contre lui, tous les trois. Ma mère était effrayée, tremblait et me regardait avec des yeux qui baignaient dans les larmes. Elle réussit à se mettre debout, elle s’approchait de mon père, elle posa une main tremblante sur les larges épaules de mon père et lui demanda ce qui s’était passé. Mon père, qui était robuste et intelligent, n’arrivait plus à articuler ses paroles pour leur donner un sens. Il nous examinait chacun à son tour. Soudain, le bruit des hommes, des chiens, résonna dans mes petites oreilles, et j’ai senti une immense chaleur dans mes veines, et mon cœur s’arrêta. Je transpirais comme si c’était des vraies gouttes de pluie qui me tombaient dessus. On ne savait plus où aller, c’est indescriptible d’entendre les voix d’une trentaine d’hommes armés qui viennent chez toi, rien que pour toi, pour te tuer parce que tu es différent. Vous parlez la même langue, vous mangez la même chose, vous fréquentez la même école, vous vous entraidez pour amener les malades à l’hôpital, vous avez la même religion… la personne que tu aurais fièrement pu appeler ton frère vient chez toi rien que pour verser ton sang. Qui est de la même couleur que son sang à lui. L’histoire de l’homme nous dit que, avant d’être des hommes, nous étions des singes. Et que nous vivions de la chasse d’autres animaux. Qu’est-ce qui vous a pris, vous les hommes et les femmes de chez moi ? Pourquoi vous avez trahi vos ancêtres et osé faire ce sacrilège qui vous transforme en des animaux pire que des singes ? Et comment ça se fait, qu’après avoir tué quelqu’un, personne n’a trébuché, et senti à quel point ça fait mal ? Juste un petit rien, juste un contact léger, mais brutal, dans le cœur, qui incite à conseiller à ses amis d’arrêter. Une décision et des conseils plutôt amers. Et comment ça se fait qu’entre vous, personne ne s’est mis à la place des gens qui se faisaient tuer, pour sentir la dure épreuve qu’ils subissaient ? Cette personne-là aurait pu être le seul espoir. Et pourtant, ils étaient conscients de ce qu’ils faisaient, car le cannabis, chez nous, il n’y en pas beaucoup. Et s’il y en avait, il n’y en avait pas assez pour tout le monde. Voyez-vous combien il est difficile de pardonner une personne qui était consciente de ses actes, alors qu’elle avait mille raisons d’arrêter ? Le monde à l’envers, je vois ce que c’est, même pas dans le sens figuré ! Je l’ai vu de mes propres yeux.

 

Les tueurs sont entrés

 

Les tueurs sont rentrés. Le portail métallique ne servait à rien. Un homme appela mon père par son nom et lui ordonna de sortir. Mon père hésita un peu, puis s’essuya les larmes, reprit son souffle et sortit. La voix de cet homme reprit et dit à quelqu’un d’entrer et de fouiller la maison. Deux jeunes sont rentrés, ils nous ont bousculés et nous ont ordonné de nous asseoir. Nous, on ne faisait rien qu’obéir. Nous ne savions pas ce qui allait se passer. La mort guettait à la porte d’entrée, elle chuchotait dans les oreilles des tueurs qu’elle avait soif. Au fur et à mesure qu’elle augmentait ses cris, la colère de ses disciples montait. Le chef des tueurs a regardé ma mère, qui nous avait serré contre elle, et lui a crié dessus pour qu’elle se lève. Elle ne s’est pas levée. Alors, il lui a sauté dessus pour la gifler, mais mon père a contré sa main et ne l’a pas lâchée. Un des hommes avança avec une machette, tout à coup une voix cria d’arrêter. Ils arrêtaient d’agiter leurs armes. Un monsieur avança. C’était un des meilleurs amis de mon père, qui était militaire, à l’époque. Quand ils l’ont vu, ils se sont calmés, il a appelé mon père, ils se sont salués et ils sont partis dans l’autre chambre, lui, le monsieur et le chef des tueurs, et ils ont discuté longtemps. Le chef est revenu et a appelé deux de ses tueurs, ils ont rejoint mon père et son ami. Après, ils ont appelé leurs tueurs et ils sont partis. Nous sommes restés là, ma mère et ma grande sœur pleuraient, et moi je ne comprenais rien. Je me demandais pourquoi elles n’étaient pas contentes, car la mort nous avait épargnés. Mon père est revenu avec son ami. Mon père disait à son ami qu’il se faisait beaucoup de soucis, et qu’il ne pourrait pas payer à chaque fois qu’ils revenaient. Mais son ami lui a dit qu’il allait rentrer chez lui, saluer sa famille et nous a promis qu’il allait revenir et rester avec nous. Mon père le remercia. C’était très étrange, de voir une seule personne maîtriser tout un groupe décidé à tuer. Mais, chez nous, c’était loin de la capitale, et il était rare de voir un militaire : c’étaient des gens que nous craignions beaucoup. J’ignore si dans la ville, on avait la même image du militaire, mais chez nous, c’étaient des gens respectables, honorables, des petits dieux qui pouvaient être violents, intelligents, de véritables guerriers. Et quand il nous a donné sa parole d’honneur de revenir veiller sur nous, je me suis senti béni, protégé… Je jetais des coups d’œil à ma mère désespérée, à mes sœurs traumatisées, à mon père qui avait renoncé à son autorité, qui avait peur comme tous les autres. Je ne sais pas, peut-être je devenais un petit fou qui ne souciait de rien, ou qui ne voulait rien voir. Mais de l’autre côté, je n’étais pas un fou, car je savais le malheur qui nous avait encerclé. Le problème, c’est que je me souciais peu du lendemain. Tout le monde était redevenu calme, mais personne ne pensait à son aise. Quelle horrible expérience, de voir les jours passer sans espoir de survivre. J’allais demander à ma mère pourquoi elle m’avait laissé naître mais, Dieu merci, je ne l’ai pas fait, car elle allait passer le reste de sa vie comme une responsable de la souffrance de ses enfants. Moi, j’avais six ans, et ma petite sœur avait quatre ans. Le seul message que j’aimerais passer à ma mère, elle qui a lu dans mes yeux d’enfant colorés en rouge par la haine et le désespoir, c’est que si elle a passé son temps à penser qu’elle était la cause de notre souffrance, et bien, j’aimerais la rassurer et lui dire qu’elle n’y était pour rien. Et qu’elle a su partager tout ce qu’elle savait avec nous. Et que j’étais fier de l’avoir eue comme véritable mère.

Ca me fait mal, de voir l’image de ma mère emprisonnée loin dans mes pensées. Si seulement j’avais la chance de rêver une fois, et de revoir son image tout entière, pas floue, le reste de ma vie serait un cadeau. Je ne suis pas comme les autres, eux dont les cadeaux, les rêves, sont des voitures de luxe, des villas, monter sur la tour Eiffel, ou les autres qui veulent dépenser une fortune pour voir la Statue de la Liberté, ou comme ces businessmen qui ont tout vu et qui veulent aller voir les autres planètes. Pourquoi moi, je suis privé dans mes rêves de revoir ma mère ? Ou, au moins trente secondes, revoir toute la famille rassemblée pour m’encourager. Si j’avais quelqu’un autour de moi, juste pour me comprendre, la terre tournerait moins vite, pour que je puisse admirer la splendeur des fleurs et les couchers et les levers de soleil. Les autres le font pour le bonheur, tandis que moi, je le ferai pour admirer à quel point le soleil est fort, pour résister à la solitude et pour tourner avec tout ce qui tourne. Peut-être que je pourrai en faire autant. Qui sait ?

 

J’ai donné un nom spécifique à mon cœur : Lily. Pour ne pas me sentir seul. Il a été là pour moi, mais des fois, il n’a pas été d’accord avec moi, au point de rompre. Pourquoi voulait-il me laisser tomber ? A vous de lui demander, peut-être qu’il reviendra. C’est lui qui bat pour moi, et même s’il est horrifié par la terreur de ce maudit monde, n’ai-je pas le droit de vivre ? Maintenant, le monde est en deuil. Vous qui auriez dû décider il y a très longtemps, vous me laissez dans ce désert abandonné par mon propre cœur, à cause d’un seul verbe conjugué en impératif à la deuxième personne du pluriel : « Arrêtez ! » Je sais qu’il y a différentes manières de le dire. C’est pour cette raison que je veux laisser vos cœurs parler au mien, mais ne l’effrayez pas, sinon mon Lily partira pour de bon.

 

J’étais toujours là, et j’attendais le retour d’une personne qui allait devenir notre bouclier ! Et tout le monde attendait la mort. Personne ne parlait, seulement les regards des perdus. Mes oreilles étaient devenues très sensibles, il était devenu très facile d’entendre les battements de cœur de chacun. Ca m’a fait peur au début, car je croyais que c’étaient des coups de pieds des tueurs qui revenaient chez nous. Les souffles sortaient à peine. J’avais l’impression que tous voulaient se rendre invisibles, mais que les battements de leurs cœurs allaient les trahir. J’étais très fatigué, car ça faisait deux semaines que je ne m’étais pas couché correctement. Chaque soir, vers 21h, nous sortions de chez nous pour aller nous cacher dans la forêt, tout près de chez nous. Mon père avait peur que les assassins viennent en pleine nuit. Et le matin vers 9h30, nous revenions chez nous. C’était vraiment pénible de se coucher dans la forêt. Souvent, il y avait de la pluie. Et en plus, on entendait parler les tueurs sur les barricades, dans les collines, se parler entre eux, de leur travail du lendemain, et comment et où ils allaient tuer des gens. Pour eux c’était une occupation, ils en étaient fiers. Des fois, ils capturaient des Tutsis qui partaient se cacher la nuit dans les collines, et les tueurs poussaient des cris pour s’avertir, et tous ceux des autres collines se pressaient pour avoir le plaisir de tuer des innocents qu’ils appelaient « cafards » ou « serpents ». Et nous, dans la forêt, nous étions là, incapables de réagir, nous ne pouvions pas bouger, la prière était : « Si les brouillards et les nuages pouvaient descendre, pour créer la confusion entre la nuit et le jour ». Ma prière à moi était pire. Je priais le ciel pour que le feu le plus intense descende et couvre tous les tueurs et leurs familles. Je savais que j’allais trop loin en ajoutant leurs familles, mais quand même ! Ces imbéciles ne me laissaient pas le choix. Leur place n’était pas sur cette terre des hommes. Ce sont des monstres. Je naviguais dans mes pensées, quand soudain quelqu’un toqua à la porte. C’était Norbert, l’ami de mon père, qui revenait. Il était armé, une arme à feu « machine gun », des grenades, une baïonnette et une caisse de balles. Il est venu, il s’est installé, et mon père avait peur de lui demandait ce qu’il avait décidé. Norbert disait qu’il était prêt à tout, qu’il allait se battre pour nous jusqu’à la dernière minute. Ce qui veut dire que pour la survie, il ne garantissait rien ! Soit on allait rester là et attendre qu’on soit attaqués, et être à la fin tués par ses propres balles, à la dernière minute, soit on allait rester là jusqu’à l’arrivée du FPR qui s’approchait. Il est resté avec nous, et la peur avait diminué dans notre foyer. Mais sur les collines voisines, c’était autre chose, les femmes étaient violées, les enfants étaient découpés et jetés dans les toilettes, d’autres ont été enterrés vivants, d’autres ont été brûlés vivants dans leurs maisons. Tandis que les monstres à côté, contents du résultat de leur journée, buvaient, chantaient et mangeaient à leur guise. Ils étaient heureux de voir leurs enfants rentrer, et ils étaient heureux de tuer les enfants d’autrui avant la naissance. Franchement, le monde était renversé. Je n’ai jamais compris comment on peut se sentir homme et femme, et prendre plaisir à fabriquer un enfant après une journée de cauchemars. Une journée passée en tuant les enfants, les jeunes, les adultes, les vieux, les sages ; en violant les femmes, en découpant les parties génitales des hommes. En tuant le médecin qui s’était soucié de la vie de leur enfant et de leur mère. En tuant un enfant qui souriait, juste avant sentir couler le sang entre ses quatre premières dents. Que lisiez-vous dans ses yeux angéliques, quand votre main le tuait, lui qui vous souriait malgré sa faim ? Lui qui avait passé du temps sur les seins de sa mère morte, en espérant y trouver quelque chose. Lui qui vous prenait pour des sauveurs, malgré vos yeux de loups.

 

Se souvenir de son enfance : un vaccin contre la tuerie

 

Toi, tu aurais dû te rendre compte qu’un enfant c’est précieux ! Peut-être ne t’es-tu jamais rappelé de ton enfance. Tout le monde était très content de t’avoir. Ils jouaient avec toi, ils contemplaient tes petits doigts et tu étais fragile, il fallait prendre des précautions pour ne pas te faire mal. Tout le monde était sincère avec toi, et c’était par amour. Tes premiers pas étaient un rêve, et tes premiers mots étaient magiques. Pourquoi tu n’as pas gardé tous ces souvenirs et agi de la même façon ? Toi qui es le seul à avoir été traité avec autant de délicatesse et autant d’amour, tu as été le premier à frapper cet enfant qui ne demandait rien. Je suis désolé de te le dire un peu en retard, de toute façon, ça ne change plus rien, soit, mais au cours de ta création, on a brûlé les étapes. Ou bien tu as été volé par les diables pour la transformation. Peut-être que le monde aurait changé si on avait remarqué ton cas. J’ai franchement peur pour le futur, si les erreurs qui se sont produites reprennent. J’ignore si, à partir des symptômes que tu as manifesté, des recherches peuvent commencer pour aboutir à la vaccination. Mais ça, c’est un rêve. A part ça, les sciences et les idées ne servent à rien, si on ne fait rien d’autre que de te trouver des armes. Au lieu de te combattre. Personnellement, je ne sais pas qui donne les licences, les diplômes, les doctorats… à tous ces ignorants qui ne font que te fournir des armes sophistiquées. Ils auraient dû penser à autre chose. Pourquoi ils n’investissent pas tout cet argent pour diminuer la pollution, par exemple ? Je ne sais plus moi, qu’ils trouvent autre chose, de plus humain. Ca sert à quoi toutes ces bombes, toutes ces armes qui vont détruire le monde ? Et vous vous trouvez où exactement ? Sur de vous, qui que vous m’avez fait croire que c’est rond ? Et que ça tourne dans l’espace ? Moi, je n’ai pas envie de vous regarder en face, vous lirez la haine dans mes yeux. Et mon chagrin.

 

Essayez un jour de regarder dans leurs yeux, les yeux de tous ces enfants, à qui, au lieu de donner des bonbons et des cahiers d’écoliers, on a donné des armes. Leurs yeux vous parlent, et savez-vous ce que disent leurs cœurs ? « Je tue des innocents pour manger à ma faim. » D’après vous, ces enfants, quand ils seront adultes, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Ce qui me fait de plus en plus peur, c’est que, quand les médias remarquent de tels cas et qu’ils en font un reportage, tous ces petits loups racontent leur bagarre en souriant.

 

Nous étions toujours là, dans notre petite maison, la vie était dure, les assassins avaient peur de venir chez nous à cause de Norbert, on ne mangeait presque rien, heureusement il pleuvait, l’eau était toujours là, pas potable mais disponible. Norbert est resté chez nous un mois et quelques jours. La guerre qui opposa le FPR et le gouvernement commençait à se sentir. Notre petite ville a été envahie par des réfugiés venant du nord du pays. Ils disaient que le FPR tuaient les Hutus qui étaient restés dans les collines. La plupart étaient blessés, les autres étaient presque morts de faim. Plus le FRP avançait, plus les assassins reculaient. Et un jour, Le FRP est arrivé dans notre petite ville.

 

Nous avons vu… Nous avons vu… On n’était pas les seuls. Et les autres, que vont ils nous dire ? Qu’ils ne disent rien, mais qu’ils changent des choses. Et l’homme sans cœur, le petit disciple du Monsieur Monde, a voulu se servir de moi pour accuser des hommes et des femmes qui ont tout fait pour verser le sang des innocents. C’est mon corps que j’envoie sous forme d’écrits, ce n’est pas l’encre que je fais couler, mais mon sang.

 

Moi, mes deux sœurs et ma mère devrions être tués, c’était le règlement de ces imbéciles qui se croyaient les maîtres du monde. Mon père n’était pas d’accord, il a tout fait pour nous protéger jusqu’à l’arrivée de son ami qui était militaire, et grâce à sa protection nous n’avons pas été tués pendant le génocide de 1994. Juste après, nous sommes partis nous réfugier dans un camp de Kibeho, dans le sud du Rwanda, et dans le camp mes deux sœurs et ma mère ont été violées et tuées, et moi j’ai été grièvement blessé. Mon père et moi avons pris la fuite pour nous réfugier aux environs de la capitale, Kigali. Et après, mon père a été tué par le FPR, parce qu’il était soi-disant un infiltré. Les « infiltrés », c’était un nom que le FPR avait donné aux Hutus qui s’étaient réfugiés dans les pays limitrophes, et qui rentraient au Rwanda pour tuer. C’étaient des Hutus qui continuaient à tuer ! Je suis désolé pour cette phrase qui m’échappe. C’est vrai qu’il existe des Hutus sans cœur qui s’appellent Interhamwe. C’est un groupe d’imbéciles qui ne devrait pas exister. Et le FPR a tué mon père, la seule personne pour qui je pourrai jurer sur ma tête qu’il n’y était pour rien ! Cet homme avait perdu sa femme et ses filles, et était resté avec un petit rien ! Ne vous étonnez pas si je me traite de rien. C’est que je ne vaux rien. Il a été tué, et j’étais vraiment seul, sans rien, rien qu’avec mes yeux pour pleurer. Et mon cœur pour battre sans se battre. En 1994, j’étais considéré comme Tutsi à cause de ma mère, et je détestais tous ces Hutus qui ont poussé la lâcheté jusqu’à tuer ma mère et mes sœurs. En 1998, les Tutsis tuent mon père en disant qu’il est Hutu. Si je me suis appelé un « petit rien », c’est que je ne serai jamais à la hauteur de faire un dixième de ce que a fait mon père pour défendre les siens. Mettez-vous à ma place, vous préfériez être quoi ? Je veux dire, de quelle ethnie ? Je vais être plus précis : celle qui a tué ma mère et mes sœurs ou celle qui a tué mon père ? Je déteste tout le monde, et je préfère mourir que d’être appelé un Tutsi ou un Hutu ! Ca m’a choqué, quand je suis arrivé en Belgique, e j’étais gêné de dire que je suis un Rwandais. Un jour, une jeune fille blanche que je trouvais jolie,et qui me trouve beau, m’a demandé de parler de moi. J’ai commencé par « Je suis Rwandais »… Elle ne m’a pas laissé continuer, elle m’a arrêté en me demandant si j’étais Hutu ou Tutsi. Je ne me suis pas marré, et je parlais très mal sa langue. J’ignore si elle a tout compris, mais je lui ai raconté quand même. Puis j’ai été bloqué dans la conversation. Je ne veux pas être appelé Hutu ou Tutsi. C’était ça ma réponse. Elle n’a pas voulu insister sur ma réponse, et je me suis donné la peine de lui expliquer, et elle a vite compris. Au moins elle, elle a compris, mais les autres qui me posent la même question, je n’arrive pas à leur expliquer. Je préfère qu’on m’appelle moi ou rien. Vous vous imaginez :  être appelé « moi » ou « rien » !

 

 

Seul, tout seul, je revoyais mes morts

 

Après la mort de mon père, seul et perdu, j’ai décidé de rentrer chez moi. Seul, désespéré, je suis rentré là où nous habitions avant 1994 ; à Kadhua, toujours au sud du Rwanda. Et j’avais dix ans ! Je pleurnichais, je tremblais, j’avais faim et j’ai pris le taxi pour me rendre à Kigali, pour prendre le bus qui devait m’amener chez moi. J’avais pris l’argent que mon père m’avait laissé sous son matelas. Il m’avait laissé 1 500 FRW, soit 40 dollars (valeur de 1998), pour m’en servir, au cas où. On dirait qu’il savait ce qui l’attendait. De là où j’habitais, à Nyamata, pour se rendre à Kigali-Ville, c’était quarante minutes, et le taxi était à moitié rempli. Normalement, dans le taxi, il y a dix-huit places, et nous étions douze personnes, si ma mémoire est bonne. Le chauffeur avait ajouté qu’il allait se dépêcher pour que je ne rate pas le bus. Je suis entré dans le taxi pour attendre six autres personnes, et après on est parti. En arrivant à Kigali, le chauffeur m’a dit que je pouvais rester dans son véhicule et qu’il allait m’aider pour acheter le ticket de bus. Dans ma tête, je me disais que j’allais retrouver ma mère et mes sœurs chez moi, à la maison, et mon cœur me disait que je me trompais, et qu’il était sûr et certain qu’elles ne seraient pas à la maison. Le seul mot que je ne voulais pas entendre, c’était : « Elles sont mortes, elles ne sont pas à la maison, et tu seras seul, tout seul. » Je respirais avec peine et mon cœur battait fort. Je suis parti, le cœur en sanglots, et personne ne me demandait pourquoi j’étais si triste. Rien que des égoïstes qui ne pensent qu’à eux. J’étais vraiment perdu, et les arbres se déplaçaient, et je les voyais à peine. Et je me suis inquiété davantage, moi qui n’avait presque jamais voyagé. Me voilà dans ce bus, qui comptait une centaine de personnes qui mangeaient des pains coupés et qui buvaient leur lait concentré, comme si c’était leur première ou dernière journée dans ce maudit monde. Et ils ne se souciaient de rien, même pas d’un enfant qui ne voulait entendre qu’une simple phrase : « Pourquoi pleures-tu, mon garçon ? » La haine poussait en moi comme une fumée d’herbe humide, tout à coup je sentais une très haute température et j’avais envie de mourir avec toutes ces bêtes qui ne pensaient qu’à leur estomac.

 

Les jours sont vite passés, mais mal.

 

Passeport, couleur bleu ciel

 

Un lundi matin, un jour comme les autres, un homme vêtu en noir, tout en noir, que vous appelez un black et qui parlait ma langue, est venu chez moi pour me dire : « Ca y est, il est temps, nous partons aujourd’hui à 17h, prépare-toi. » Sûr de lui-même, il fait descendre sa main droite dans sa poche et il me montre un petit carnet bleu ciel. Sur ce carnet, il y avait écrit en grands caractères : « passeport ». Il l’a ouvert à la page où il y avait la photo, et il dit : « Cette personne te ressemble beaucoup, donc c’est avec ce passeport que nous pouvons voyager. » Il me regarda avec un regard intimidant et me dit : « Pendant tout le voyage, tu ne dis rien ! C’est moi qui parle et toi, tu suis mes pas. C’est compris ?» Et je réponds : « Oui, monsieur. » Simplement. Ca fait très peur, je le jure. A 16h, le monsieur revient dans un taxi-voiture, et il m’ordonne de monter. Il était surpris parce que je n’avais presque rien avec moi, juste un petit sac noir qui était presque vide. Pendant un trajet qui a duré trente-cinq à quarante-cinq minutes, personne ne parlait dans la petite voiture blanche. Je ne savais pas où j’allais. C’était une aventure comme toutes les autres, sauf que je fuyais la mort, dans la mort et par la mort. On m’avait ordonné de me taire et de ne rien faire de suspect. D’ailleurs, je ne savais pas ce qu’on voulait dire par suspect. Quand le petit taxi arriva à l’aéroport, le monsieur m’examina, il remarqua que je transpirais et il me dit de ne pas m’inquiéter. On avança vers le contrôle. Le monsieur connaissait le policier qui contrôlait les carnets. Il les examina sans faire trop attention et il nous a fait signe d’entrer. Le monsieur me fit signe de monter à l’étage, avec lui. Au deuxième contrôle, le monsieur connaissait aussi un des officiers. Et on avança vers la salle d’attente. Les gens regardaient la télé, d’autres vérifiaient et cherchaient des choses dans leurs sacs à main, tandis que d’autres faisaient des tours dans la salle. Mais mon cœur était dérangé. Vers 17h, les portes s’ouvraient, deux jeunes filles très jolies se tenaient debout à la porte, et les gens commençaient à avancer vers elles, et on leur montrait des papiers pour passer. Le monsieur leur montra le carnet bleu ciel, et on passa sans problème. Nous étions montés dans l’avion. J’avais peur, mais j’avais perdu la notion de curiosité. L’avion me faisait peur, mais quand il s’agit de sauver sa vie, rien n’a plus d’importance. De l’aéroport jusqu’à Bruxelles, avant que l’avion n’atterrisse, il m’a répété la même phrase quatre fois. « Fais comme si tu étais malade et ne parle pas, pas un seul mot, que ce soit dans ta langue ou dans une autre langue. Et laisse-moi faire mon travail. » Et je me suis senti malade. Il m’a pris par la main comme si j’allais tomber, et moi je me suis appuyé sur lui. J’ai vraiment fait un très bon malade, et ça a marché. On s’est mis en ligne devant le guichet. Le monsieur a montré les carnets, et le vieux derrière le guichet lui a demandé ce qui n’allait pas. Le monsieur lui a expliqué que je n’aimais pas voyager, le vieux a cacheté les carnets et nous sommes passés. Lui, il était soulagé, et souriant, pour une fois, et il a dit : « Ca y est, on y est. » On est sorti de l’aéroport, et nous avons pris un taxi qui nous a amené dans un lieu où il y avait beaucoup de gens, et beaucoup de Noirs. C’était à Matongé. Nous sommes entrés dans un cabaret, il m’a acheté un coca, il m’a donné vingt euros et il m’a dit de l’attendre. J’ai vraiment attendu ! Je suis arrivé à 20h30 dans le cabaret et il m’a laissé à 21h. Il est revenu à 3h du matin. Et il est reparti en me disant qu’il repasserait me prendre. Et il est revenu vers 5h30 du matin. Il faisait froid, très froid, mais j’étais perdu dans un autre monde. Il m’a amené à l’Office des Etrangers en me disant que sa mission finissait.

 

 

Leur regard, à l’Office, me dénude de mon propre malheur

 

J’ai fait un long voyage pour me rendre sur une terre inconnue. Je suis venu dans votre pays, j’ai pensé être secouru. J’ai été à l’Office des Etrangers, on m’a demandé de reparler de toute ma vie, d’être précis sur les lieux et les dates, de A à Z. Je pleurais, pas pour attirer l’attention, mais parce que je revivais les moments les plus durs, je voyais les mêmes images, je voyais des images et des images… Ils me disaient : « Tu as fini de pleurer ? » Je répondais que j’avais fini et ils me demandaient de reprendre, et on a repris. Mais je ne pouvais pas continuer, car le désespoir m’empêchait de respirer. Et personne ne voulait de moi. Et je me posais toujours la même question : tout simplement, si le monde ne voulait pas de mon sang, mélangé à la haine et la colère, dans un verre de désespoir.

 

Je voudrais dire que les Belges ont un cœur. Tout ce que je répétais, ils l’ont valorisé et ils m’ont aidé. Je suis à l’école, et ils m’ont donné une chance provisoire de vivre ma vie, ils m’ont donné une clef qui ouvre une porte pour vivre définitivement une vie normale et sans crainte. Mon cœur commence à battre de moins en moins vite, il se sent prêt à être enfin libre. Il pense que c’est un peu tard, car de six à dix-sept ans, il n’a jamais été stable, mais grâce aux Belges et à la Belgique, il ira de mieux en mieux. Et je suis prêt à servir la Belgique qui m’a valorisé. L’espoir que j’avais perdu, les droits dont on m’avait privé, je les ai retrouvés. Sur une terre d’hommes différents.

 

 

Aristide

Aristide, Côte d’Ivoire, âge.
A seize ans, je suis devenu un enfant des rues.

 

Je suis originaire de la Côte d’Ivoire, un pays situé à l’ouest de l’Afrique, précisément d’Amelekia,, un village agnie, dans le département d’Abengourzou. J’ai passé mon enfance dans ce village calme où tout le monde se connaissait. La plupart des habitants étaient agriculteurs, comme ma grand-mère et moi. Les soirs, les grands-pères, entourés de jeunes, étaient toujours prêts à raconter des histoires autour d’un grand feu. Les femmes de leur côté, causaient en se tressant les cheveux et en faisant des nattes. Ma grand-mère, une femme âgée mais très forte et courageuse, toute petite et toute seule, elle m’a élevé jusqu’à l’âge de onze ans. Elle possédait des petits champs de légumes et de fruits, igname et banane, dans lesquels nous revenions chaque matin travailler. Je n’ai jamais connu ma mère, pour une raison que j’ai compris avec le temps, mon père étant en ville pour chercher du travail, comme grand-mère l’a dit. Bref, je n’ai connu aucun de mes parents jusqu’à l’âge de onze ans. Un soir, mon père est arrivé au village avec la nouvelle que j’allais vivre avec lui et grand-mère en ville, et qu’il avait trouvé un bon travail et une maison où nous pourrions tous vivre. Ma grand-mère ne voulait pas venir avec nous vivre en ville, de toute façon pas maintenant, car elle ne voulait pas abandonner les champs et le village où elle avait vécu toute sa vie. Elle avait encore trop peur de la ville, comme disait mon père pour rire. Je devais être content d’aller vivre en ville, j’étais content, mais d’un autre côté, j’étais triste, j’allais quitter mes amis, mon village et ma grand-mère… Assis dans la voiture avec mon père, j’avais les larmes aux yeux, je regardais un peu tout pour la dernière fois, et je ne me rappelle pas avoir dit beaucoup de mots ce jour-là. Nous sommes arrivés à Daoukro, la ville natale du président à l’époque. C’était une ville avec plusieurs quartiers, multiculturelle, c’est là où j’ai vu des blancs, des voitures de luxe et des grands bâtiments pour la première fois, pendant la visite, avec mon père. A Daoukro, mon père m’a inscrit à l’école. J’étais un des plus grands de ma classe, car j’avais onze ans et la majorité des autres huit ans. Quelques mois plus tard, mon père a fait venir une jeune fille, après l’arrivée de ma grand-mère. Car cette dernière était toute vieille, souvent malade et avait finalement accepté de quitter ses petits champs. Ensemble nous vivions dans une maison que mon père louait à son patron, Mr Sylla. Mr Sylla était un homme d’affaires. Il avait des magasins, des cars, des grandes plantations, bref, il était riche. Mon père travaillait pour lui en tant que chauffeur personnel. Tout était bien, j’étais heureux, jusqu’au jour où, à mon retour de l’école, ma grand-mère était morte. J’avais treize ans, son enterrement se fit au village… A la maison tout allait bien, j’étais entre-temps en CM 1 (CM 1 : cinquième primaire), et un jour, mon père m’a annoncé qu’il partait en voyage pour quelques jours avec son patron. J’étais seul à la maison avec Amoin, la jeune fille qui vivait avec nous depuis quelques années déjà. Elle avait vingt-deux ans, elle venait du village, mais elle n’était pas la femme de mon père. Elle était devenue pour moi une grande sœur. Nous sommes restés trois jours, mon père n’était pas encore rentré. C’était le 11 mai 2004, la femme de Mr Sylla est venue, accompagnée de son fils, nous annoncer que mon père avait eu un accident sur le chemin de retour, et qu’il était mort, Mr Sylla aussi… Dans la chambre de mon père, j’ai trouvé un coffre avec des objets en or et de l’argent, que j’ai remis à Amoin. Le soir, Amoin m’a dit qu’elle allait au village et qu’elle reviendrait. Elle n’est plus revenue. Avant son départ, elle m’a laissé trois objets en or et une somme d’argent. Quelques jours après, le fils aîné de Mr Sylla et Madame Sylla sont venus me mettre dehors. Ils ont aussi réclamé les objets de valeur que mon père était supposé garder pour Mr Sylla. Ils les ont cherchés, ils n’ont rien trouvé. Ils ont demandé Amoin, je leur ai dit qu’elle n’était pas là. Ils m’ont laissé prendre tout ce que je pouvais prendre et ils m’ont arraché la clef.

 

Ne sachant où aller, je me suis rendu chez mon ami, Anicet, un garçon de mon âge avec qui j’avais fait connaissance lors de mes premiers jours à Daoukro. J’ai passé cette nuit-là chez lui, et le matin il a expliqué le problème à son père, et il a demandé si je pouvais vivre avec eux. Son père a refusé sur place, car il était sans travail et il m’a dit qu’il ne pouvait vraiment pas s’occuper de moi. Avant que je m’en aille, j’ai confié l’argent et les objets en or que j’avais à Anicet en lui disant que j’allais en ville. En juin 2004, à seize ans, je suis devenu enfant de rue.

 

« Gros bras » et compagnie

 

J’ai cherché, demandé à toutes mes connaissances et à celles de mon père, pour rester avec eux, mais je n’ai rien trouvé. N’ayant aucun membre de la famille à Daoukro et au village non plus, j’ai décidé de rester dans la ville pour me débrouiller, et de toute façon c’était mieux que retourner au village. Etant dans la rue, j’ai rencontré trois jeunes hommes qui n’avaient aussi nul part où aller et qui vivaient depuis un bon moment dans la rue. L’un d’entre eux était Kam’zo. Avec lui je suis devenu pote, et on faisait tout ensemble. Ma première nuit dans la rue, je me la rappelle encore très bien. Kam’zo et les autres m’ont montré et expliqué comment se déroulait la vie dans la rue et ce qu’ils faisaient pour survivre. Ce soir-là, nous nous sommes baladés dans la ville et nous avons passé la nuit dans une maison inachevée, dans le quartier Djoulakro. Le lendemain, avec Kam’zo, je suis allé acheter des outils pour faire du cirage. Daoukro étant une petite ville, pleine de fonctionnaires et de touristes, je pouvais me faire un peu d’argent avec le cirage. Au début, mon ami Anicet venait me trouver et il me donnait de quoi manger avec ce qu’il avait réservé de chez eux. Malgré mes conditions de vie et la galère, nous sommes restés amis jusqu’à mon départ de Daoukro. Je lui avais aussi confié les objets en or que mon père m’avait laissés, et de l’argent. Je lui avais remis mes petites économies, car dans la rue ce n’était pas prudent. La vie dans la rue m’a fait beaucoup de peine et m’a en même temps beaucoup appris. Les matins, Kam’zo et moi nous allions au marché, à la gare, pour chercher des clients afin de gagner un peu d’argent avec le cirage. Des fois, on allait dans les champs de bananes ou d’ignames pour travailler. Les soirs, on revenait en ville et on passait un peu dans les restaurants pour faire des vaisselles afin d’avoir à manger. Nous nous sommes fait rafler à plusieurs reprises par les commandos, parce que chez nous, à une certaine heure, les enfants ne doivent plus être dans la rue. Lorsqu’ils nous attrapaient, ils nous amenaient dans leur camp militaire, un peu en dehors de Daoukro. Là-bas, ils nous battaient, nous prenaient tout ce qu’on avait sur nous comme argent, nos bijoux et nos armes. Ils nous faisaient travailler, ensuite ils nous enfermaient, des fois des jours, le temps que les parents viennent et payent pour la liberté de leurs enfants. Les jeunes comme moi, qui n’avaient personne pour venir les faire sortir, ils nous enfermaient pendant des jours et ils nous utilisaient… Ils finissaient par nous relâcher.

 

Kam’zo et moi, un jour, on a fait connaissance d’un monsieur surnommé par sa compagnie « Gros Bras », c’était un dealer. Il nous a emmenés chez lui, et là-bas on pouvait passer la nuit. Il nous faisait travailler, et grâce à lui nous savions où dormir et nous avions des fois quelque chose à manger. Entre-temps, dans la rue c’était toujours la loi du plus fort, les jeunes plus âgés nous battaient, et moi, à part eux et les commandos, j’avais en plus la famille de Mr Sylla qui me menaçait à cause des objets en or que j’avais gardés après la mort de mon père. Ils les réclamaient, et à chaque fois que je croisais les enfants de Mr Sylla, ils me poursuivaient, ils me battaient et ils me prenaient tout ce que j’avais. Une nuit, pendant qu’on traînait au marché, nous avons été surpris par un groupe de rebelles. Ils nous ont poursuivi et heureusement, moi, j’ai pu m’enfuir. C’est la dernière fois que j’ai vu mon ami Kam’zo. Je m’étais caché dans la brousse, dans un lieu où on allait souvent pour se reposer, où même dormir. On se baignait là-bas, c’était tout près d’un lac. J’ai attendu toute la nuit, mais Kam’zo n’est jamais venu. Pourtant, on s’était promis que si un jour on se perdait, c’était là-bas qu’on se retrouverait. Je me suis dit qu’il faisait désormais partie des rebelles, car une fois qu’ils te prennent, ils ne te relâchent jamais. J’avais peur, j’étais triste. Le lendemain, je suis reparti en ville chez « Gros Bras ». Là-bas, je me suis calmé et, ce jour-là, j’ai pensé à mon père, à ma grand-mère et à Kam’zo, tous mes proches qui avaient disparus. Je me souviens aussi que c’est dés ce jour que j’ai commencé à faire des conneries avec les jeunes de « Gros Bras »…

 

J’ai vécu comme ça jusqu’au jour où, tout désespéré, j’étais assis sur un banc à l’église et que tout d’un coup un monsieur a mis sa main sur mon épaule. C’était Mr Abdoulaye, un vieil ami de mon père qui était chauffeur de car et qui me connaissait. Il venait souvent chez nous lorsqu’il habitait Daoukro. Depuis deux ans, il ne vivait plus à Daoukro, mais il était au courant pour mon père. On a discuté pendant longtemps et ce même jour il m’a amené à la Comoé, un campement situé à quelques kilomètres de Daoukro, chez une de ses connaissances. D’abord je lui ai dit de me faire quitter Daoukro, car c’était de plus en plus dangereux, ce n’était plus sûr pour moi. Nous sommes passés chez mon ami Anicet, et je lui ai dit de me remettre l’argent et les objets en or que je lui avais confiés. On s’est dit au revoir et je m’en suis allé avec tonton Abdoulaye. Tonton Abdoulaye, comme je l’appelais, il était grand, un peu gros et c’était un homme dans la trentaine. Je lui ai expliqué comment je vivais depuis plus d’un an, et après je lui ai remis les objets de valeur que j’avais, et tout l’argent, en lui disant qu’il devait me faire partir loin et trouver un lieu où je pouvais vivre. Il m’a calmé, il m’a mis en confiance en disant qu’il avait promis à mon père de prendre soin de moi si jamais quelque chose m’arrivait. Arrivé à la Comoé, il m’a dit qu’il devait partir, que je pouvais rester sans crainte et qu’il reviendrait me chercher. Des semaines et des semaines passaient et je n’avais aucune nouvelle de tonton Abdoulaye. Des mois. Entre-temps j’étais avec une famille, chez Mr Etienne, qui était pêcheur et agriculteur. Il me faisait travailler dans ses champs. Jusqu’au jour où tonton Abdoulaye est revenu et qu’il a dit qu’il avait trouvé une solution. Il m’a expliqué qu’il avait trouvé un moyen de quitter le pays, vu les conditions politiques et mes conditions de vie. Il m’a emmené avec lui à Abidjan.

 

A Abidjan, tonton Abdoulaye m’a confié à une femme. Cette dernière s’est ensuite occupée de moi et de mon voyage. Elle m’avait interdit de sortir, car dehors, il y avait la guerre et je pouvais me faire arrêter. Elle m’avait expliqué qu’on allait voyager et qu’elle m’amènerait en Europe. Trois jours plus tard, nous nous sommes rendus à l’aéroport. La tenue qu’elle portait était la même que celle de ceux qui y travaillaient, et j’ai compris qu’elle travaillait là-bas. Avec elle, j’ai traversé, et ensuite elle m’a fait attendre. Quelque temps après, elle est revenue avec une autre femme, avec qui je suis entré dans l’avion. Je n’avais rien comme papiers avec moi, ce qui m’inquiétait. Mais une fois dans l’avion, la femme à mes côtés m’a assuré que le voyage allait très bien se passer. Assis, je regardais autour de moi et je ne croyais toujours pas ce qui m’arrivait. Le vol c’est bien passé, à part la peur que j’ai eue à l’atterrissage. Une fois arrivé, la femme m’a demandé de la suivre de près. Elle avait avec elle quelques papiers dans la main qu’elle a dû montrer deux fois. A la sortie, elle m’a dit de l’attendre. J’ai attendu pendant des heures. J’avais peur, je voyais des blancs un peu partout, presque pas de blacks, et à un moment, je ne savais que faire. J’ai demandé à des passants où on était, et ils m’ont dit qu’on était à Amsterdam. Je me retrouvais tout seul, loin de chez moi, et en plus je ne comprenais pas la langue et j’étais embrouillé. J’ai encore attendu, mais je n’ai plus jamais revu cette femme. Coincé dans mon coin, j’ai vu deux blacks et je me suis précipité vers eux. Dieu merci, ces jeunes parlaient français, et je leur ai demandé de l’aide, après avoir expliqué ce qui m’était arrivé. Ils ont tout de suite compris et ils m’ont amené avec eux. On est allé chez Oman, qui est originaire de la Sierra Leone, et il vivait là depuis cinq ans. Il lui était aussi arrivé la même chose: à son arrivée, il a été abandonné. Il m’a donné des vêtements chauds et il m’a dit que je pouvais rester chez lui le temps que je voulais, mais que je devais finir par me rendre à la police et faire une demande d’asile pour pouvoir rester dans ce pays. Car si jamais la police me prenait, je risquais d’être rapatrié. Il m’a expliqué la procédure d’asile et comment les choses se déroulaient. Je ne voulais pas rester dans ce pays, car je trouvais ce monde bizarre, surtout la langue. J’ai demandé si je ne pouvais pas aller dans un autre lieu où l’on pouvait me comprendre, où on parlait français. Il m’a dit que si je voulais vraiment partir, je pouvais aller en Belgique, c’était le pays le plus proche où on parlait français. Sans hésiter, j’ai dit oui, que je voulais me rendre en Belgique. Je suis resté deux nuits avec lui, et le jour d’après, il m’a conduit à la gare et il a acheté un ticket de train pour moi vers Bruxelles. Je suis arrivé le 4 décembre à 16 heures, environ, en Belgique. Je suis descendu du train à la Gare Centrale. J’ai demandé à quelques personnes où est-ce que je pouvais me rendre pour demander l’asile. Certains m’ont répondu que ce n’était plus possible ce jour-là, et que je devais attendre le lendemain matin et me rendre à l’Office des Etrangers. J’ai traîné un peu dans les environs de la Gare Centrale. J’avais froid, faim, peur d’être arrêté. Assis, tremblant de froid, je me suis dit que je devais trouver une solution, en tout cas trouver un lieu où passer la nuit, et pas dans ce froid qui me tuait. J’ai commencé à demander à tout ce qui passait s’il pouvait m’aider. Un homme l’a fait. Il m’a amené avec lui dans le métro et il m’a conduit au Petit Château. Là-bas, il m’a laissé devant, à l’entrée, et m’a dit de leur dire que je voulais demander l’asile. Je suis rentré, je l’ai fait et le monsieur à l’accueil m’a tout de suite demandé mon âge et mon nom, et ensuite il a téléphoné. Il m’a dit de patienter, et quelques minutes plus tard, il est venu vers moi avec un papier dans la main, c’était un plan du trajet que je devais faire. Il m’a donné un ticket de bus et m’a expliqué que je devais me rendre à l’hôpital militaire en bus, et là-bas on allait prendre soin de moi. Je me suis ensuite rendu au quai comme il me l’avait expliqué, et j’ai pris le bus 47 comme il me l’avait dit. J’ai demandé au chauffeur de me faire signe lorsque nous arriverions à l’hôpital militaire, car moi je ne connaissais pas. Le trajet a duré une vingtaine de minutes, et le chauffeur m’a indiqué le lieu. Je voyais des bâtiments, un parking et beaucoup de voitures militaires. Je suis rentré dans un de ces bâtiments, et c’était une femme en uniforme militaire qui était assise à l’accueil. Mon cœur a commencé à battre plus fort, j’ai cru qu’on allait m’enfermer ou me rapatrier. Je lui ai expliqué, et elle m’a dit que c’était dans un autre bâtiment, à côté, que je devais me rendre. J’ai tourné autour de ces bâtiments, mais je ne trouvais pas l’entrée. Quelques minutes plus tard, j’ai vu quelqu’un en uniforme militaire venir vers moi, et j’ai eu tellement peur que j’ai voulu m’enfuir. C’était la femme de l’accueil. Elle m’a conduit où je devais être.

 

Je ne savais pas ce qui allait se passer, mais j’étais content d’être arrivé dans un lieu où je pouvais passer la nuit. C’était à NOH, un centre d’accueil pour les mineurs non accompagnés, situé à Vilvoorde. J’ai été accueilli par deux jeunes femmes qui y travaillaient. Elles m’ont posé quelques questions en remplissant quelques papiers. Ensuite, elles m’ont expliqué ce qui allait se passer, et elles m’ont fait visiter la résidence. J’ai reçu du matériel comme des draps pour le lit, une brosse à dents, une serviette et quelques vêtements. Elles m’ont ensuite conduit dans la chambre où je devais dormir, et m’ont expliqué les règles du centre. Elles m’ont laissé seul, j’ai fait mon lit et je me suis allongé. J’ai entendu la porte de la chambre s’ouvrir, c’était un jeune de mon âge, qui logeait dans la chambre. On a fait connaissance. Il s’appelait Daté, un Togolais, et lui il était arrivé il y avait trois semaines. Il m’a expliqué ce qui allait se passer et là, j’ai mieux compris. A 21 heures c’est l’heure du dernier repas. Nous nous sommes rendus au réfectoire, et j’ai rencontré les autres jeunes qui y vivaient. J’ai reçu un repas chaud, c’étaient des pâtes, de la viande, un yaourt, et je pouvais me resservir de tartines. Pendant que nous mangions, quelques jeunes m’ont demandé d’où je venais, et un jeune, Franck, qui était aussi ivoirien, est venu s’asseoir en face de moi, et on a bien causé. Après le repas, nous sommes allés discuter avec un peu tout le monde. Je me sentais mieux, parmi tous ces jeunes qui étaient arrivés depuis pas très longtemps, et on se comprenait, on se soutenait, et il y avait une bonne ambiance pour ma première nuit. Nous avons regardé un film ce soir-là, mais je n’ai rien retenu du film, j’avais l’esprit ailleurs. Le lendemain, j’ai fait la connaissance d’une femme qui se présentait comme mon assistante. Après, nous nous sommes mis à table et nous avons causé un peu de tout, mais surtout de ma procédure. Elle m’a expliqué que la demande d’asile comprenait trois interviews. La première était à 95% négative, et ensuite, si la deuxième était négative, on pouvait faire un recours pour une troisième interview. Elle m’a expliqué que j’irais accompagné d’un éducateur à l’Office des Etrangers, pour faire une demande d’asile. Entre-temps, je commençais à connaître quelques jeunes et on s’amusait bien ensemble, grâce aux activités qui étaient proposées, et on apprenait à connaître la Belgique et son histoire, grâce aux cours qu’on avait chaque matin.

 

Ils vous considèrent à priori comme un menteur

 

Le 9 décembre 2005, tôt le matin, accompagné du chauffeur de NOH, je suis allé avec deux autres jeunes à l’Office des Etrangers. Nous y étions à 7h45. Il y avait une foule de monde, des Africains, des Asiatiques, des Européens de l’Est, et ils étaient tous en ligne, attendant l’ouverture de l’Office. A l’Office, une grosse femme nous a pris de côté, nous les mineurs de NOH. On a dû remplir des formulaires avec nos noms, le nom de nos parents et encore d’autres questions. Après avoir fait ça, elle nous a demandé d’attendre. Nous avons patienté pendant des heures, et chacun était appelé à son tour pour prendre les empreintes, et après ça, on devait encore patienter. Après je me suis fait appeler pour une radio. Après, la même femme qui nous avait pris de côté m’a demandé de patienter, qu’on viendrait me chercher. Elle m’a remis un papier, l’annexe, ma carte d’identité soi-disant. Elle m’a expliqué à quoi servait ce papier, et elle m’a dit aussi que ma première interview était le 18 janvier, juste après mon anniversaire, et que je ne serai plus mineur. Arrivé à NOH, j’ai encore parlé avec mon assistante, celle-ci m’a expliqué que, parce que j’allais bientôt avoir 18 ans, je n’avais pas droit à un tuteur et que l’interview a été mise exprès après mon anniversaire. A NOH, tout allait bien, je m’étais fait des amis et tous ensemble nous avions fêté Noël et les fêtes de fin d’année. Tous les jours, il y avait des nouveaux jeunes qui arrivaient, et il y avait aussi des jeunes qui étaient transférés vers d’autres centres. Le 11 janvier 2006, avec cinq autres jeunes, nous avons quitté NOH. Nous avons été transférés vers un centre de réfugiés, c’était à Florennes. Après un long voyage, nous y étions. Le centre de Florennes était très différent de celui de Vilvoorde, pas seulement parce que c’était plus grand. C’était à la fois un centre pour mineurs et pour majeurs. Il était situé un peu en dehors du village, et c’était un ancien camp militaire. Nous avons tous été au centre des mineurs, alors que moi j’allais avoir dix-huit ans dans quatre jours. Nous avons été bien accueillis. Les éducateurs nous ont fait visiter le centre, ensuite ils nous ont installés dans des chambres de transit, et nous quatre sommes restés ensemble. J’ai moins aimé le centre, parce que mes premiers moments en Belgique, à Vilvoorde, j’avais beaucoup aimé. Quelques jours après, nous avons été inscrits à l’école, ce qui me faisait vraiment plaisir, car j’ai toujours voulu étudier. Le début dans ce centre, c’était la catastrophe, je ne comprenais rien, tout était bizarre, mais les potes étaient toujours là pour parler de nos problèmes, un peu pour se confesser.

 

Quelques jours après, j’avais ma première interview. Je me suis levé très tôt le matin car je devais être à l’Office à 8h30. Ce jour-là, je n’avais pas la tête tranquille. Je me demandais ce qu’ils allaient me poser comme questions, et ce qui allait se passer. A l’Office, j’ai attendu de 8h30 à 15h30. C’est à cette heure que mon nom fût crié. Un monsieur m’a amené avec lui. Il m’a demandé si j’avais quelque chose à dire, j’ai dit non, et il m’a demandé de lui raconter mon histoire. J’étais occupé à raconter, et d’un coup, il m’a dit qu’il ne me croyait pas. A partir de ce moment, j’étais sûr d’avoir un négatif, et on a continué l’interview. Il me posait des questions par rapport à mon histoire. L’interview a duré un peu plus d’une heure. Comme je l’attendais, j’ai eu un négatif. Dans le rapport, il était écrit que les problèmes que j’avais n’étaient pas dans la Convention de Genève pour les demandeurs d’asile. J’étais désespéré et je me suis dit que je ne pouvais pas rester en Belgique. Que tôt ou tard j’allais être rapatrié en Côte d’Ivoire. J’avais le soutien de mes amis et de l’assistante sociale, qui m’a rassuré, en disant que les premiers interviews étaient pour la plupart négatifs. J’allais entre-temps toujours à l’école, et ça allait bien, j’avais quitté les classes passerelles et j’étais en quatrième professionnelle, option services sociaux. Quelques mois plus tard, je fus appelé pour une deuxième interview. Cette fois-ci, j’étais accompagné par mon avocat. L’interview s’est plutôt bien passée, j’ai raconté mon histoire et j’ai répondu aux questions posées. A la fin, mon avocat a ajouté quelques mots pour me défendre, et j’avais un bon sentiment après l’interview. Trois semaines plus tard, j’ai eu la réponse. C’était négatif. Mon avocat a fait un recours, et jusqu’à aujourd’hui j’attends la troisième interview.

 

Depuis ma deuxième interview, je me suis retrouvé dans une période où je ne croyais plus en rien, je n’avais plus envie de vivre, pour être honnête, et je m’énervais à l’idée que je ne pouvais pas avoir de papiers parce que ce que j’ai vécu n’était pas dans la Convention de Genève. Je suis toujours à Florennes, dans le centre des mineurs, et je vais toujours à l’école. Cette année, j’ai changé d’option, je fais le tourisme. Les jours passent et passent, et rien n’est sûr. A part l’école, je fais tout pour m’intégrer en cherchant à rencontrer des Belges, et il y a des activités qui me préoccupent comme l’écriture et la musique.

 

Depuis un an, un an de ma vie en Belgique, je suis appelé réfugié. Je vis dans un centre de réfugiés. Je suis content d’avoir un toit au-dessus de ma tête, je suis inscrit à l’école et j’ai à manger tous les jours. Je suis très content d’être en Belgique et je veux y vivre. Mais vu que je n’ai pas les papiers, je vis toujours dans le centre avec l’idée que je pourrais à chaque moment être mis à la porte où rapatrié. Je veux une chance pour réussir ma vie. Les Belges ont eu un autre regard sur moi. Pour eux, je suis ici pour envahir leur pays, pour bouffer leur argent. J’ai juste fait ce que n’importe qui aurait fait, chercher une vie meilleure. Je suis arrivé avec un bagage que je veux oublier ou, de toute façon, apprendre à vivre avec. Je veux être accepté comme je suis, et en tant que réfugié, c’est déjà assez difficile. Donc, donnez-nous une chance. Une chance de m’intégrer. Vous nous éloignez de votre société. Une chance. Pour vivre.
Bruxelles, 28.12.2006