Extraits de « Visages Humains » (1) – Mamadou Bah: « Seule la lutte paie ! »

Je suis né le 26 décembre 1973, à Timbi-Madina, en Guinée. J’ai deux frères et deux sœurs. Mon père est un grand commerçant guinéen, importateur d’articles sanitaires, lavabos, carrelages, douches, etc… J’ai eu une enfance très facile. J’ai commencé à avoir des soucis avec mes études. Ce fut la première divergence de vue avec mon père. Tout s’était bien passé jusqu’au BAC. À ce moment, mon père m’a dit : tu dois arrêter les études pour venir travailler avec moi dans l’entreprise familiale. Il avait fait la même chose avec mes frères. Moi, je voulais continuer mes études. De la part de mon père, c’était une manière de garder le contrôle sur moi. Mon père est imam, d’un islam radical. Il me disait : si tu continues tes études, tu vas oublier l’islam, tu vas embrasser la culture des Occidentaux, tu vas te mettre à boire, etc… Au début, j’ai refusé. Je n’étais pas d’accord. Alors il m’a menacé de me couper les vivres. Je n’avais pas le choix : j’ai accepté. J’ai travaillé avec lui pendant 6 longues années, à la centrale de Conakry. Il avait des dépôts partout en Guinée. Mais quand j’ai vu avec quels salaires ses employés étaient payés, je me suis dit : ils ne peuvent pas vivre avec ça, ils ont une famille, des enfants… J’ai interpellé mon père. Je voyais cette situation comme une exploitation insupportable. J’ai parlé avec les travailleurs. Cela n’allait pas, avec des misérables salaires, pour pouvoir vivre. J’étais scandalisé. J’ai mis la pression sur mon père. Mon père a très mal réagit : il a dit à ma mère que j’étais un enfant maudit. Jamais ses travailleurs ne s’étaient plaints. Cela a été un très grand problème avec mon père. Je ne pouvais plus travailler dans une entreprise d’exploitation. Ce que j’ai fait : j’ai économisé un peu d’argent. Et puis j’ai été discuter avec les travailleurs. Mon père m’a renié. Il a payé des gens pour me faire du mal. Ma mère, mes frères et sœurs ne m’ont pas soutenu. Ils ont choisi l’argent contre la dignité. Je me suis retrouvé seul et menacé. Un jour, quelqu’un m’a prévenu que mon père préparait quelque chose contre moi, que je devais partir, vite quitter la Guinée. Comme je l’ai dit, j’avais économisé un peu d’argent. Je suis allé en Turquie. Je suis resté quelques mois. Ce pays ne me convenait pas, trop d’islam, etc…

J’ai décidé d’aller clandestinement en Grèce. Le pays me plaisait. Je voulais en faire mon deuxième pays. Mais je ne connaissais personne. Je suis arrivé en janvier 2006. J’ai vécu dehors, dans le froid, pendant 10 jours. Je dormais dans les parcs, j’errais dans les rues, par le froid et le gel. Enfin, j’ai été recueilli par un Guinéen qui m’a logé et nourri pendant un mois. Après cela, j’ai fait la connaissance d’une association guinéenne, l’URGG (Union des Ressortissants guinéens de Grèce). Vu mes idées et mes goûts pour la lutte, je suis rapidement devenu secrétaire de l’association, en 2007. On a commencé à lutter. Il y avait beaucoup de racisme « de couleur ». J’organisais des réunions avec différentes organisations africaines. J’ai constaté que même les « légaux » travaillaient au noir. Je me suis demandé pourquoi. J’ai organisé un week-end de réflexion sur ce problème. Il n’y a pas de liens historiques, par exemple coloniaux, entre l’Afrique et la Grèce. Les Grecs ne savent rien de l’Afrique. Ils ne connaissent pas les Africains. Certains les prennent pour des animaux. Il fallait faire connaissance, organiser des repas, des rencontres, des séances de cinéma, avec les syndicats, les associations, les citoyens grecs, pour leur faire mieux connaître l’Afrique. Les associations africaines ont approuvé l’idée. Elles se sont unies au sein de l’Union africaine de Grèce. Cela a été un grand travail, mais c’était un pas formidable en avant. J’ai lancé, avec l’Union africaine de Grèce, trois années de championnats de football, la Coupe d’Afrique de Grèce, en 2008, 2009 et 2010. Cela a été un très grand succès. La première année, la finale a été parrainée par l’ambassadeur du Venezuela. Nous participions aussi au Festival antiraciste de Grèce, avec les associations antifascistes grecques. On y était très actifs, c’était les trois derniers jours de juillet, chaque année. Alors, je me suis souvenu de mes premiers jours en Grèce. J’ai proposé à l’Union africaine de lancer la campagne : « Plus jamais un Africain ne passera une nuit dans un jardin public ». Cette campagne a connu un grand succès. Grâce au soutien des associations, des syndicats, des ONG sensibilisés, on a ouvert des appartements de transit, pour accueillir dignement ceux qui arrivaient en Grèce sans rien connaître. On les logeait et on les nourrissait pendant un mois. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà de quoi se retourner. J’ai été interpellé ensuite par Sonia Mitralias, présidente de la Marche mondiale des Femmes en Grèce. Elle était aussi responsable du Festival antiraciste de Grèce. Elle m’a dit qu’il y avait des enfants de la deuxième génération d’immigrants qui n’étaient pas reconnus, qui ne bénéficiaient pas des soins de santé, de la scolarité, etc… Ensemble, on a lancé une campagne « Non au racisme dès le berceau ! ». Trois années d’âpres combats, sans arrêter. A l’approche des élections de 2010, le PASOK (parti socialiste grec) nous a promis son soutien. Le PASOK est arrivé au gouvernement et il a fait passer une loi, la loi « Ragoussi 3838 », qui donnait la naturalisation aux enfants de la deuxième génération, nés en Grèce. C’était pour nous une très grande victoire. Mais elle a été de courte durée. En effet, le gouvernement est tombé. Il y a eu des élections anticipées deux ans plus tard, avec le retour de la droite. Avec les pressions de l’extrême-droite, qui grimpait dans l’opinion, la loi a été jugée inconstitutionnelle et retirée. Mais on n’a pas pu retirer la nationalité aux enfants qui l’avaient obtenue pendant deux ans.

A partir de 2010, la lutte est devenue très difficile. L’extrême-droite grignotait du terrain, elle s’organisait, elle était très agressive. Tout ce que nous organisions était systématiquement attaqué et saccagé par les hommes de main, les voyous d’Aube Dorée (le parti d’extrême-droite grec). La dernière finale de foot que nous avons organisée était menacée. Nous avons demandé la protection de la police. Ils ont dit : pas un policier pour les Africains. On a quand même organisé la finale. Ils sont venus avec des motos, des scooters, des bâtons, des battes de base-ball. Il y a eu beaucoup de blessés. Dans l’indifférence de la police. On ne pouvait plus rien faire. Tout était saboté, attaqué, violemment agressé. Pour ma part, je ne pouvais pas me résigner, abandonner la lutte. Les camarades des associations africaines avaient peur. On n’était pas protégés.

Je me suis alors investi dans les associations antifascistes grecques, dans le réseau de soutien aux migrants en Grèce. Je voulais dénoncer ce qui se passait dans le pays, grâce aux médias, y compris internationaux. Les migrants étaient systématiquement agressés, dans les quartiers, sur les marchés, en rue, dans les maisons. Il y a eu beaucoup de blessés, et des morts. Aube Dorée ne se cachait plus. Et les autorités, le gouvernement de droite, la police, laissaient faire. Lors de chaque manifestation, je prenais la parole. J’ai commencé à être un peu trop visible pour les fascistes. J’ai échappé à deux attentats, à ce moment-là. La première fois, ils m’ont laissé pour mort. C’était le 21 mai 2013. A cette époque-là, je travaillais la nuit. Je rentrais chez moi, j’attendais à l’arrêt du bus. Ils m’ont trouvé. Ils étaient 6, sur trois scooters. Je me suis enfui, mais ils m’ont rattrapé. Un m’a frappé avec une barre de fer sur la tête. Je me suis effondré, je ne bougeais plus. Un autre voulait m’achever, me frapper encore, mais quelqu’un a dit : laisse, il est déjà mort, tu vois comment il saigne. C’est ce qui m’a sauvé. J’ai perdu conscience. Je me suis réveillé une demi-heure après, j’ai appelé un taxi, je suis rentré chez moi. Je n’ai pas été soigné. Officiellement, en Grèce, les migrants sont soignées, mais dans les faits, c’est non, on ne les soigne jamais. Un mois plus tard, je me suis senti mieux. Ce n’était pas le moment de baisser les bras. On a beaucoup parlé de cette tentative d’assassinat dans les médias grecs. A l’époque, le « Soir » et la RTBF sont venus m’interviewer. C’était la première fois qu’un migrant parlait à visage découvert des milices d’Aube Dorée et des liens entre la police et l’extrême-droite. La police nationale grecque ne protégeait pas les migrants, qui étaient systématiquement tabassés et agressés par Aube Dorée. Je voulais dénoncer ces injustices. Les migrants étaient exploités, tabassés, terrorisés. Des Pakistanais ont été tués lors d’un de ces raids. Le dossier a été classé. A cause de tout cela, et de mon attitude, l’extrême-droite me haïssait. Ils ont vu les médias, ils ont su que je n’étais pas mort. J’ai échappé de justesse à un deuxième attentat. Ils étaient venus à mon boulot. Un collègue albanais m’a prévenu : des jeunes d’Aube Dorée sont venus en motos pour te tuer. Je me suis enfui par la porte de secours. Du coup, j’ai arrêté de travailler. Quelques temps plus tard, ils ont trouvé mon domicile. Ils ont laissé un autocollant sur ma porte avec ce mot : on reviendra. Je ne sortais plus. Les rares fois que je sortais, j’étais accompagné par deux ou trois personnes.

Les amis du CADTM, en Grèce, une association avec laquelle je militais, et qui est basée en Belgique, ont proposé de me faire quitter la Grèce. J’étais directement menacé par Aube Dorée. Et même par la police : j’ai subi des arrestations arbitraires, des humiliations (on m’a filmé tout nu), des menaces, un tabassage, parce que j’avais dénoncé les liens entre la police et l’extrême-droite. J’ai dû quitter la Grèce, qui était devenue mon pays, où j’avais reçu l’asile, du moins officiellement, où j’avais mes camarades, mes amis, en octobre 2013. Je suis arrivé le 3 octobre en Belgique, après avoir passé 7 ans en Grèce. Je devais tout recommencer à zéro, passer par l’Office des étrangers, les centres FEDASIL, introduire une nouvelle demande d’asile. Quand je regarde en arrière, il m’arrive de me sentir découragé, déçu. Mais quand je repense à la lutte que nous avons menée, et aux résultats obtenus, je me dis qu’on a quand même fait bouger les choses en Grèce. On a obtenu une loi qui était sans précédent. On a mis les agissements crapuleux des fascistes en pleine lumière. Rien n’est perdu. J’ai introduit ma demande en Belgique, un nouveau combat a commencé. Dans un pays où l’asile devient de plus en plus difficile à obtenir, le demander alors qu’on est menacé dans un autre pays européen, c’était un pari très difficile à gagner. Pourtant, les gens se sont mobilisés, les associations, les journalistes, les citoyens. Et finalement, j’ai obtenu pour la deuxième fois mon titre de réfugié politique. Ce qui me touche le plus dans cette victoire, c’est que la Belgique, par ailleurs si frileuse, capitale de l’Europe, a reconnu que tous les pays européens ne sont pas démocratiques et sûrs pour les réfugiés politiques. La Belgique, en me donnant mon statut, a pointé du doigt officiellement la Grèce, et cela à un moment où justement la Grèce présidait l’Union européenne.

Projets.
Je vais voir comment m’intégrer en Belgique, avec le travail, mais aussi dans les associations de lutte. Mon projet est toujours de lutter contre les injustices sociales dont sont victimes les migrants. C’est maintenant que la lutte commence.

Message aux sans-papiers.
Ne jamais désespérer : on n’attend pas d’être « légalisé » pour prendre ses droits et mener la lutte. Je sais que quand tu es un sans-papiers, c’est encore plus dur que quand tu es demandeur d’asile. Seule la lutte paie, même après avoir lutté des années. Ne pas baisser les bras, c’est la seule issue humaine possible. Quand on ne lutte pas, on est perdant d’office. Personne ne pensait que nous remporterions la victoire de mon statut face à Maggie De Block. Cela veut dire qu’il y a toujours moyen.

Message aux Belges.
Ce sont les associations, les syndicats, les citoyens qui m’ont donné la force d’arracher cette victoire. Elle me permet encore de me lancer dans la lutte pour la justice sociale pour tous. Je suis très touché par le soutien reçu des citoyens, et même de politiciens. Je leur dit merci, et en réponse je continuerai à lutter avec eux.

Conclusion politique.
Il ne faudrait pas penser que tous les Grecs sont racistes, que la Grèce est un pays raciste. Mais les politiques économiques et sociales imposées par l’Europe à ce pays ont métamorphosé les citoyens grecs. Tout pays à qui on appliquerait ces mêmes politiques verrait ses citoyens changer, se durcir, se fermer de la même façon. Les Grecs s’attendaient à la solidarité européenne pendant la crise qu’ils ont vécue. D’autres pays ont vécu ce genre de crise et ont bénéficié d’un soutien. Pas les Grecs. L’Allemagne a contrecarré les tentatives de solidarité avec la Grèce. Les Allemands voulaient obliger les Grecs à tout privatiser, à vendre les biens de l’Etat, et les services publics, pour les amener à travailler comme des esclaves, une forme d’esclavage moderne, pour coloniser la Grèce. C’est la même politique que celle subie par l’Afrique. Le Plan d’Ajustement structurel imposé à l’Afrique a eu des conséquences sociales, économiques catastrophiques pour les peuples africains. Les Accords de partenariat économique imposés à l’Afrique par l’Europe sont orientés entièrement en faveur des riches en Europe, au détriment des masses populaires africaines, en faveur de ceux qui détiennent les pouvoirs financiers, les multinationales. L’Afrique a vécu cela avant et après les indépendances, et encore aujourd’hui. Ici, dans le cas de la Grèce, c’est un pays européen qui a subi cette politique. Les Grecs, après 4 ans de cette politique, ne peuvent plus rester chez eux, ils redeviennent des migrants, en Allemagne, en France, ailleurs, pour tenter d’avoir une vie normale, digne d’un être humain. Les politiciens européens doivent réfléchir à cela.

Les phénomènes migratoires : la Méditerranée, qui est devenue le cimetière de l’Europe. On compte les morts par milliers. Que font les politiques ? Frontex. Pour essayer d’arrêter ce massacre. Qu’est-ce que ça peut changer ? Rien. Sinon rendre les trajectoires migratoires encore plus dangereuses, provoquer encore plus de morts. On estime à 600.000 le nombre des gens qui attendent pour pouvoir traverser. Aujourd’hui, on ne parle presque pas de ces morts, de cette hécatombe. Mais viendra le jour où les Africains prendront conscience et demanderont des comptes.

L’Europe nous enseigne tant de choses en matière de démocratie, notamment à l’Afrique. Elle doit d’abord mesurer sa capacité à protéger les plus faibles. Les faibles, ce ne sont pas seulement les migrants, mais aussi les chômeurs, les pensionnés… tous les faibles sont touchés. Où est la démocratie dans cette situation ?

J’encourage tous les migrants à s’allier ensemble avec les associations belges, les syndicats, pour mener la lutte ensemble. C’est important d’unir nos forces. Lutter de manière dispersée annule nos forces. Aujourd’hui, seule la lutte paie.

Extraits de « Visages Humains » (2) – Aïssatou: « On était obligées de travailler, de faire le nettoyage, ils étaient très violents avec nous, ils battaient les femmes. »

 

Je suis née le 26 juin 1963 à Kindia, en Guinée. J’étais la fille ainée de trois filles. Mes sœurs s’appellent Mariam et Kadiatou. J’étais la seule à aller à l’école, mes deux sœurs devaient rester à la maison pour aider ma mère, parce qu’elle était malade. Mon père était commerçant, il vendait du tissu en Guinée, mais aussi au Mali, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Il voyageait beaucoup. On était une petite famille et on avait les moyens.

A 9 ans, j’ai été excisée. Un jour on est parties avec ma mère dans son village natal. Je ne savais pas ce qu’on allait faire là-bas. Au départ, ma mère ne m’avait rien dit, puis quand on est arrivées là-bas j’ai vu d’autres petites filles. J’ai demandé à ma mère si c’était une fête qu’il y avait dans le village, et elle m’a répondu que non, mais qu’elle m’expliquerait après. Il y avait une vieille dans une case, dans laquelle les petites filles rentraient une à une, et puis j’entendais hurler, et je les voyais sortir avec du sang. On est restées deux semaines dans le village, puis on est rentrées, mais j’ai toujours gardé ce moment dans ma tête. Ce moment est resté dans ma tête, comment les filles criaient, c’était quelque chose d’atroce qui fait très mal. J’étais très fâchée contre ma mère. Je ne lui ai jamais pardonné. Au début, tu demandes pourquoi on te fait ça, mais on te répond seulement que c’est la coutume, mais pour moi, ce n’était pas suffisant comme réponse. J’en ai parlé plus tard avec mes filles, et je leur ai demandé de ne pas faire ça avec leurs enfants, ni avec les petits enfants, sinon je ne leur pardonnerais jamais. J’ai compris tôt que ce n’était pas bien l’excision, parce que j’en ai beaucoup souffert et que j’en souffre encore aujourd’hui. J’ai encore très mal dans ma tête à cause de ça.

A 14 ans, j’ai été obligée de me marier, mais c’était un mariage raté. Je suis partie du petit village où on m’avait envoyée, je suis retournée dans mon village, sans que le mariage ait été dissout. A 17 ans, j’ai été de nouveau obligée de me marier, avec Amadou. Il avait 44 ans et avait de l’argent. J’ai eu 5 enfants avec Amadou, 3 filles et 2 garçons.

Je n’avais pas très envie de me marier avec lui, mais je devais obéir, parce que ça fait partie des coutumes d’obéir aux parents. Même quand je n’étais pas contente et que je revenais à la maison, on me renvoyait chez mon mari avec sa belle-famille. Je suis restée 16 ans avec lui. Quand j’étais chez lui, j’étais femme au foyer, mais ce n’était pas facile avec ma belle-famille. J’avais 3 belles-sœurs, et elles me considéraient comme l’esclave de la maison. Mon mari n’était pas très respectueux non plus, parce qu’il avait deux autres femmes, donc il s’en foutait que ses femmes soient bien ou non. C’était difficile aussi, parce que je n’ai pas voulu que mes filles soient excisées, donc je me faisais insulter par ma belle-famille.

Amadou militait dans un parti d’opposition au pouvoir, l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée). Un jour, en 2007, il y a eu un massacre et il a été assassiné. C’était le 26 novembre 2007. Quand il est décédé, j’ai dû faire le deuil du veuvage pendant 4 mois et 10 jours. Après ce deuil, deux des amis de mon mari sont venus me trouver et m’ont demandé de faire partie du parti. J’ai répondu que je ne connaissais pas grand-chose du parti, donc ils m’ont confié le rôle de recruter des membres et de vendre des cartes du parti aux femmes. J’ai fait ça pendant 2 ans. Le 2 octobre 2009, il y avait une manifestation organisée par l’opposition. Je suis allée à la manifestation et je me suis fait arrêter. Les militaires m’ont attrapée et ils m’ont emmenée dans un camp militaire où il y avait des prisons. Celle où j’étais s’appelait Kéméboura. On était 30 femmes dans la cellule dans laquelle j’étais enfermée. Je suis restée 2 mois et demi dans le camp militaire. Pendant tout le temps que j’étais là-bas, les femmes disparaissaient petit à petit. Elles disparaissaient pendant la nuit et elles ne revenaient jamais. Je sais qu’elles se faisaient violer quand on venait les chercher sous le prétexte de faire le nettoyage.

Dans le camp militaire, on était obligées de travailler, de faire le nettoyage. Ils étaient très violents avec nous, ils battaient les femmes. On était très faibles, parce qu’on n’avait pas beaucoup de nourriture, et en plus elle était très mauvaise. Ils nous battaient souvent, et ils m’ont rasé les cheveux pour m’humilier. A la mi-décembre, après presque 3 mois dans le camp, je me suis évadée. Un ami d’Amadou, mon mari, avait payé des gardes pour qu’ils me laissent m’échapper. Un matin, un militaire m’a appelé, je me suis d’abord demandé si c’était pour me tuer, mais il m’a juste dit que je devais le suivre. On est sortis par une des portes de la prison, et dès que j’étais dehors, le militaire est parti, mais il y avait une voiture qui m’attendait. Dans la voiture, il y avait Youri, un ami de mon mari. Quand je l’ai vu, j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose à mes enfants, mais je suis quand même montée dans la voiture. On a roulé pendant 1h30 vers Conakry, qui est la capitale. Je suis restée une semaine là-bas, car j’avais des problèmes au genou à cause de la violence des militaires. Après une semaine, je suis partie pour la Belgique avec un passeur que Youri, l’ami de mon mari, avait payé. Mes enfants sont restés là-bas, mais ils ont eu des problèmes à cause de mon évasion, parce que les militaires me cherchaient, et donc ils ont démoli toute la maison, parce qu’ils n’ont rien trouvé. Alors mes enfants ont dû partir du quartier et aller dans un autre village.

J’ai pris l’avion à l’aéroport de Gbessia, à Conakry, et j’ai fait une escale à Dakar, puis j’ai pris un autre avion et je suis arrivée à Bruxelles, en Belgique, le 6 décembre 2009. Le 7 décembre, j’ai demandé l’asile à l’Office des étrangers. Le même jour, j’ai reçu un ticket de train pour Tournai, pour aller dans un centre d’accueil. Je suis restée deux ans dans ce centre, puis ma demande d’asile a été refusée. J’ai fait un recours, mais qui a été aussi négatif. Puis j’ai refait une demande, avec la loi 9ter , parce que je faisais de l’apnée du sommeil. J’ai alors reçu une carte de séjour 9ter, à renouveler tous les trois mois. Après deux ans, ils m’ont dit d’aller chercher un appartement. J’ai trouvé un appartement à Tournai, dans lequel je suis restée pendant un an. Quand j’étais dans le centre, je travaillais comme bénévole dans une maison de repos. J’ai fait ça pendant 11 mois. La vie dans le centre, ça allait, mais j’étais contente d’avoir un appartement. Après presque un an dans mon appartement, on m’a retiré ma carte de séjour, en me disant que je pouvais me faire soigner dans mon pays. J’ai fait un recours, mais il était négatif. Je me suis retrouvée à la rue. Je dormais chez des amis, à gauche à droite. Alors j’ai confié un sac avec mes affaires à un ami belge, qui l’a laissé dans sa cave, et il m’a donné une clé de la cave pour que je vienne me changer quand j’en avais besoin. Mais, parce que je n’ai pas de papiers, je n’ai pas de revenus, donc pas de logement, et je n’ai pas droit au travail. Je dépendais de mes amis qui m’hébergeaient, mais ce n’était pas très confortable, parce que je dormais sur le sol et que je n’avais aucune intimité. Pendant un moment, j’ai vécu chez une amie camerounaise. Le matin, elle partait tôt au travail, donc ça me réveillait. Après, je m’occupais de sa maison pendant la journée. Un jour, j’ai rencontré un monsieur. Je l’avais rencontré à une fête foraine, et je lui avais expliqué ma situation, et il m’a alors proposé de m’héberger. Quand j’étais chez lui, il m’a proposé de dormir avec lui, mais moi je ne voulais pas. Il m’a dit : soit tu couches avec moi, soit tu t’en vas. Je suis partie en larmes, parce qu’il était 23h, et que je n’avais nulle part où aller, j’étais très fatiguée. J’ai appelé mon amie camerounaise, et j’ai pu dormir chez elle, heureusement parce que je n’avais pas d’endroit où aller.

En juin 2014, j’ai entendu parler de cette occupation à Bruxelles, à Molenbeek, alors j’ai décidé d’y aller. La vie n’est pas facile à l’occupation, parce que nous sommes 6 dans une petite chambre, avec des enfants. Les conditions sanitaires ne sont pas bonnes, on n’a pas d’eau potable, il fait très froid et on n’a pas beaucoup de nourriture. En plus de ça, on a des problèmes avec le propriétaire qui ne veut pas qu’on reste là.

On n’a aucun droit ici, et je suis loin de ma famille. Je suis très rarement en contact avec ma famille, parce que je n’ai pas d’argent. Ici, j’ai peur de la police, de me faire arrêter. Mais je ne peux pas rentrer maintenant, encore moins avec l’épidémie Ebola. Je souffre beaucoup ici, c’est beaucoup de galères, mais c’est impossible pour moi de rentrer. Personne ne quitte son pays de gaieté de cœur, on laisse toute sa famille, ses enfants, ses petits-enfants quelque part, et on est seul. Je n’ai jamais pu voir mes petits-enfants à cause de tout ça. Ça fait 5 ans que je suis dans un pays dans lequel je n’ai aucun droit, et ça fait mal.

Je voudrais dire aux Belges que nous ne sommes pas des profiteurs, on veut juste vivre dignement. On veut juste avoir des droits comme tout le monde. On veut avoir une carte de séjour, on veut pouvoir travailler, être tranquilles, se payer un appartement et aider ses enfants. Je voudrais repartir, car j’en ai assez, mais je veux pouvoir rentrer dignement dans mon pays. Ici, on se fait arrêter, et ils nous envoient dans des centres fermés, puis ils nous expulsent sans rien. Je voudrais avoir une carte, pouvoir voir mes enfants. J’ai aussi envie d’avoir des contacts avec d’autres personnes, de pouvoir organiser quelque chose qui ramènerait des gens, comme ça ils pourraient voir qui on est, qu’on n’est pas des profiteurs. Je voudrais rencontrer d’autres femmes aussi, pour pouvoir me changer les idées, échanger des paroles entre femmes. Heureusement qu’il y a une bonne entente avec les autres sans-papiers, avec les autres femmes avec qui je vis. C’est comme ma famille ici, il y a une vraie solidarité, ça fait du bien. Avoir des amis sur qui on peut compter, ça aide à tenir.

Aujourd’hui je fais partie de « La Voix des Sans-papiers ». On espère tous qu’on sera régularisés, qu’on recevra des droits. On est très actifs, on organise des manifestations, on continue à se battre pour notre liberté et on continuera à se battre jusqu’à ce qu’on soit entendus. On est bien organisés avec « La Voix des Sans-papiers », on a une commission avec des représentants qui décident de ce qu’on doit faire, des horaires d’ouverture de l’occupation et de plein d’autres choses.

Je voudrais dire à tous les sans-papiers qu’il faut garder le courage, un jour on sortira du tunnel. La Belgique c’est un pays où il y des droits, et j’espère qu’un jour ce pays fera quelque chose pour nous, les immigrés.

Aujourd’hui j’ai besoin d’être libérée dans ma tête pour commencer à avoir une vraie vie. Aujourd’hui, avec tous ces problèmes, ce n’est pas possible, parce qu’on ne vit pas dignement. J’espère qu’un jour on nous donnera le droit à la dignité, comme ça je pourrais commencer à vivre et à avoir la tête libérée.

Extraits de « Visages Humains » (3) – Ali: « J’ai la lutte dans le sang ».

Je suis né le 20/12/1992 à Tékane. Tékane se trouve au sud de la Mauritanie et se compose de deux à trois ethnies, mais la majorité sont des Peuls. J’ai trois frères et trois sœurs, mais on est que quatre de même père et de même mère. Aujourd’hui j’ai 21 ans. Quand j’avais moins d’un an, j’ai perdu mon père. Mon père avait quatre sœurs, il était le seul fils de ses parents. Mes frères étaient encore petits quand il est mort, ils ont donc dû être envoyés chez mes tantes, chacune de mes tantes a pris un de mes frères pour l’élever. C’est comme ça que ça se passe là-bas, s’il y a des cas pareils, souvent ce sont les frères ou les sœurs du père qui s’occupent de l’éducation des orphelins. J’étais encore un bébé, donc je devais rester avec ma mère. Après quelques mois, ma mère m’a emmené, pour aller vivre à Nouakchott chez ma grand-mère.

A Nouakchott, je ne me souviens pas de grand-chose, car je suis parti de cette ville très jeune, à l’âge de 6 ans. On m’a renvoyé dans mon village natal, où se trouvaient un de mes frères et une de mes sœurs, pour commencer l’école. Donc j’ai été séparé de ma mère, j’avais seulement 6 ans. Comme on dit là-bas : «chez ta mère, ce n’est pas chez toi, c’est chez ton père que tu es chez toi. »

Me voilà chez moi, quand je suis retourné là où j’avais vu le jour, je me suis retrouvé avec ma famille, je veux dire avec mes grands demi-frères. Au début, je me sentais comme un étranger, car je ne connaissais pas mes demi-frères. Au village, j’ai commencé l’école primaire. Mon demi-frère ainé a été le plus gentil avec moi, plus que ma demi-sœur, mais malheureusement il n’était pas souvent à la maison, car il faisait du commerce international entre la Mauritanie, le Sénégal et le Mali. Parfois, il partait près de deux mois, donc tout ce temps, je restais avec ma demi-sœur qui n’était pas très gentille avec moi. À cause d’elle, j’ai eu une enfance très difficile. Aujourd’hui je ne veux plus penser à ce qu’elle m’a fait vivre et je ne veux même pas en parler. J’ai vécu pendant 6 ans avec elle pour finir l’école primaire.

Quand je suis retourné à Nouakchott, je suis retourné vivre avec ma mère, chez ma grand-mère. J’ai repris l’école, j’ai commencé à avoir des nouveaux amis, mais au bout de quelque temps, j’ai abandonné l’école, j’avais 14 ans. C’est pas une décision que j’ai prise, mais la situation était trop difficile, parce qu’il fallait payer 7.000 a 10.000 ouguiya par mois pour l’école et que ma mère était seule. Elle ne pouvait payer ça chaque mois, et elle ne pouvait pas tout faire toute seule. J’ai donc arrêté l’école et je me suis engagé dans une formation professionnelle.

A cette époque, avec mes amis, on a milité pour une organisation qui proposait déjà des rassemblements dans mon quartier. J’avais été une fois à un rassemblement et je m’y étais senti bien, c’était comme si je retrouvais mes idées. Donc je m’y suis engagé. C’était une organisation qui lutte pour les droits fondamentaux et contre l’injustice sociale. J’ai participé à des réunions et à des manifestations. Parfois, on a organisé des fêtes de sensibilisation dans les quartiers, j’en ai profité pour composer des poèmes en peul pour lutter contre l’injustice. C’était des poèmes que je ressentais beaucoup, car depuis que je suis tout petit, j’écoute des cassettes de poèmes de nos grands révolutionnaires. A l’époque, c’était leur unique arme pour dénoncer toute sorte d’injustices. C’est de ces grands hommes que je me suis inspiré. J’ai alors commencé à composer des poèmes moi-même. J’écrivais d’abord des chansons à l’école, mais quand j’ai eu 15-16 ans, j’ai commencé à écrire des poèmes pour dire ce que je ressentais, comment je voyais ma vie et les gens. La poésie, c’est comme une arme qui ne blesse pas physiquement, mais qui peut avoir des répercussions. J’écrivais aussi des poèmes personnels, mais même ceux-là ils dénonçaient les politiques. C’était pour moi comme un type de révolution de faire ça. Un jour, j’en ai lu à des gens et ils étaient très contents et très touchés par les poèmes. Grâce aux poèmes, j’ai commencé à devenir quelqu’un de remarquable au sein de l’association, et en-dehors aussi. L’association devenait de plus en plus connue, même par les autorités mauritaniennes. En octobre 2010, on a été invités à une grande manifestation contre le système, les actes raciaux et l’esclavage, qui a été organisée par une organisation qui milite pour les droits de l’Homme. C’était un très grand rassemblement, car beaucoup d’organisations et d’associations y ont participé. Malheureusement, la foule a été dispersée par la police, et il y a eu des coups de matraques et beaucoup d’arrestations. J’étais parmi les arrêtés. On nous a emmenés au commissariat de Sebkha. Les agents du commissariat nous ont auditionnés et ils nous ont beaucoup questionnés, ils nous ont même obligés à répondre à des questions dont on ne savait pas les réponses, mais on était obligé de répondre par « A » ou par « B ». Après 3 jours de garde à vue, on nous a libérés sous la condition de renoncer à toutes sortes de rassemblements. J’étais obligé d’accepter les conditions proposées par les autorités pour pouvoir être libre et continuer notre lutte, mais dans ma tête c’était bien clair que je n’allais pas abandonner, parce que ce n’est pas possible de renoncer à la lutte, c’est dans mon sang.

Deux mois plus tard, après que j’ai été libéré, il y avait la fête de Tabaski, c’est la fête du mouton. Alors, dans mon quartier, ils ont organisé une grande fête pour célébrer et voir tout le monde. Trois jours après la fête de Tabaski, on a organisé une très grande soirée pour les jeunes. Vers 1 heure et demie, 2 heures du matin, la police a encerclé le lieu. La police est venue parce qu’on était déjà ciblés, à cause de la manifestation d’avant où on avait été arrêtés. On ne pensait pas que même pour les fêtes traditionnelles on ne pouvait pas organiser de rassemblements, car pour nous c’était de simples retrouvailles, comme on avait l’habitude de le faire à l’occasion de toutes les fêtes. On avait toujours fait ça sans aucun problème, donc pourquoi cette fois-ci il y aurait un problème ? Quand la police est venue, il y a eu beaucoup d’arrestations, j’ai reçu un coup de matraque sur la tête, j’ai beaucoup saigné, j’ai encore la cicatrice. On m’a arrêté de nouveau, moi et beaucoup d’autres amis, on a passé la nuit au commissariat. Le lendemain, on nous a transférés dans un autre centre de détention, qui est en-dehors de Nouakchott. Il faisait très chaud là-bas, on est restés toute la journée sous le soleil, soumis au travail forcé. La nourriture n’était pas bonne. Je suis resté 27 jours dans ce camp. Ces jours-là ont été les plus difficiles de ma vie, car c’était catastrophique, je n’avais plus de forces. Si j’étais resté quelques jours de plus, ça aurait pu être la mort. Heureusement, avec l’aide d’un des gardes qui a eu pitié de nous, moi et deux autres, on a pu s’évader. Quand je suis arrivé à Nouakchott, je suis allé chez mon oncle, qui travaille à Tazias. Je suis resté caché chez lui pendant quelques jours, car on était vivement recherchés par les autorités mauritaniennes. Pendant ce temps, il cherchait des moyens pour me faire quitter le pays, car si j’étais retrouvé par les autorités Mauritaniennes, ça pouvait être la liquidation, parce qu’il n’y a pas de jugement pour un évadé. Il n’y a pas de justice pour ceux qui s’échappent des camps, donc s’ils te trouvent, soit ils t’emmènent dans les camps pour très longtemps, soit ils te tuent ou te torturent. Mais de toute façon, être dans les camps, c’est déjà de la torture, tellement la vie est difficile là-bas.

Un soir, quand il était de retour à la maison, mon oncle m’a dit de me tenir prêt, car on devrait partir cette nuit. Il m’a fait savoir que j’allais embarquer sur un bateau pour aller en Europe. Je ne savais pas si c’était en Belgique que j’allais aller. On a embarqué sur une pirogue, pendant quelques kilomètres, sur la mer. On a changé après, ils nous ont fait monter dans un grand bateau, le trajet a duré 15 jours.
Bref, je suis arrivé en Belgique, c’était au mois de décembre 2010, vers le 20. Je suis d’abord arrivé à Anvers, puis je suis allé à Bruxelles, où on m’a dit que je devais aller au centre d’accueil à Jodoigne. Mais il était déjà tard quand on m’a donné le ticket du train et du bus. À la gare du Nord, je suis monté dans le train, puis je suis descendu à la gare de Tignes. A la gare, je devais prendre le bus pour aller à Jodoigne. Ce jour-là, il a beaucoup neigé, donc les transports ont été perturbés. J’ai attendu le bus presque 3 heures, sous la neige et dans le froid. Le bus est finalement arrivé. A mon arrivée à Jodoigne, j’ai demandé où se trouvait le centre d’accueil, on m’a dit de prendre la rue de la Grande Montagne, un peu plus loin, et que je verrais les lumières. Le centre était un peu isolé de la ville, plus ou moins un kilomètre et demi. Il faisait très noir et c’était dans la forêt. Je suis monté avec mes bagages. Quand j’étais au milieu de la route, j’ai cru que je n’allais pas y arriver, c’était difficile de marcher dans la neige, j’étais épuisé. Finalement, je suis arrivé à l’accueil du centre. On m’a montré ma chambre. Il y avait 3 autres gars, un Sierra-léonais, un Turc et un Irakien. Les lits étaient superposés, je dormais en haut du Sierra-léonais. Je suis resté là 8 mois, après, il y a eu la loi code 207 qui permet à ceux qui ont été au centre plus de 4 mois d’être libérés du centre, et qui m’a permis d’aller vivre à Anvers, qui est une ville où je ne connaissais personne.

Je ne parlais pas la langue non plus, c’était difficile de rester presque tout le temps à la maison à cause de la solitude, de l’angoisse, des mauvaises pensées qui traversent la tête parfois. J’avais l’impression d’être enfermé dans une cabane qui n’a pas de sortie, ou même s’il y avait une sortie, elle était dissimulée quelque part et j’ignorais où. J’ai vécu cela pendant 1 an et 4 mois, et j’ai appris le néerlandais jusqu’au niveau 2.1.

Après, j’ai déménagé à Bruxelles, c’est là que je vis depuis bientôt 2 ans, sans papiers et sans travail. Et cela, c’est tout simplement parce qu’un agent du CGRA se cache derrière son ordinateur et prend des décisions qui pourront handicaper votre vie, sans même savoir réellement ce que vous avez traversé. Sa simple décision ruinera votre jeunesse. Je suis en train de voir ma jeunesse s’envoler, sans pouvoir rien faire. Je ne peux ni étudier, ni travailler, ni me soigner, seulement en cas d’urgence, mais je n’ai droit à rien à cause du système qui gèle tous nos vœux d’être ou de faire quelque chose, par le simple fait de ne pas pouvoir entrer dans ce système. On perd la vie digne et honnête, on ne vit pas, mais on survit, car c’est une lutte au jour le jour pour vivre. Vous ne pouvez même pas imaginer ce qu’on peut vivre dans une telle situation, on ne peut même pas exprimer ce qu’on ressent. Parfois, il n’y a même pas de mots pour l’expliquer, car c’est tout simplement de la souffrance dans le silence.

On ne peut rien faire sans les papiers, on doit rester à la maison, on n’a pas d’amis belges, on ne peut pas étudier, on n’a pas d’argent, et ça c’est très difficile, parce qu’on ne gagne rien mensuellement, et qu’alors on ne sait pas payer un appartement. Moi, j’ai de la chance, parce que je suis aidé par mes amis et mon cousin, mais on vit quand même tous dans la même pièce. Parce qu’on est tous avec les mêmes problèmes, on a beaucoup de solidarité tous ensemble, et c’est grâce à ça qu’on peut vivre, sans ça, ce serait impossible de vivre.

En Belgique, je ne sors pas beaucoup, parce que je me sens déconnecté. Quand je suis arrivé, je sortais parfois, parce que j’étais encore dans une procédure et donc dans un séjour légal. Mais aujourd’hui tout ça, c’est fini, et tu deviens illégal, donc tu perds espoir, même pour t’amuser de temps en temps. Tu te poses des questions auxquelles tu ne trouves pas de réponses, et tu y penses tout le temps. Parfois, je me déconnecte, parce je suis avec la famille et les amis, mais quand je suis seul, c’est là que les problèmes viennent, c’est comme si tous les problèmes rentraient de nouveau dans ma tête, et donc je suis là à penser tout le temps. Je pense pour voir s’il y a des solutions, mais après je vois qu’il n’y a pas de solutions. Depuis deux ans, à cause de ma situation, je n’écris plus de poèmes, ma tête est bloquée, elle n’arrive pas à penser à autre chose, je n’arrive pas à me concentrer pour écrire. J’essaye parfois, j’écris une fois, deux fois et puis j’arrête. Je voudrais ne plus devoir penser à tout ça, je voudrais pouvoir avoir la tête libérée.

Parfois, j’ai aussi envie de sortir pour me changer les idées, mais je ne sais jamais où aller, ni avec qui, parce que les gens n’ont pas confiance. Je ne sais pas s’ils ont peur,, ou pas d’estime pour les sans-papiers, ou s’ils sont un peu réservés.

Si je peux me permettre de parler au nom de tous les gens qui se trouvent dans la même situation que moi, je leur dirais de rester dans le même cap comme toujours. C’est ça notre force qui nous permet de survivre quotidiennement et d’être solidaires. Nous nous aidons les uns les autres, nous nous donnons des conseils. Notre force, c’est de rester soudés et forts, pour faire face à ce système que nous connaissons très bien. Un système qui est malheureusement inconnu par la majorité de la population locale, qui est une population très forte, qui peut changer les choses si elle veut. J’étais impressionné lors de la manifestation du 6 novembre passé, de voir tout ce monde se mobiliser. Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça, j’ai compris la grandeur de la population belge. Mais malheureusement, cette population est mal informée sur l’immigration, et elle se laisse manipuler par la politique et les politiciens, qui tiennent des discours négatifs, qui font peur aux populations. Des politiciens n’hésitent même pas à faire de la diffamation contre les immigrés pour gagner plus de voix aux élections. Il y a peut-être des électeurs qui sont innocents et qui ignorent juste notre existence, parce que notre existence est censurée par les politiciens. Je veux dire à toute la Belgique que nous existons, que nous ne sommes pas différents, nous sommes juste des sans-papiers.

Nous ne demandons pas grand-chose, nous demandons juste de régulariser notre situation, pour qu’on puisse étudier, travailler et avoir une vie digne, comme tout un chacun dans ce monde. Je crois que c’est un droit fondamental.
Dans ma tête je continue à dire que les frontières ça n’existe pas, c’est nous qui avons créé les frontières. Là où on se sent bien, on doit avoir droit à une vie digne, on doit pouvoir travailler et étudier. Ça ne doit pas être légal ou illégal, travailler ou étudier, on n’a pas besoin d’être légal ou illégal pour étudier, car étudier et travailler, c’est fondamental.